Société Académique de Saint-Quentin

1535, 1536 et 1537 : une épidémie de peste décime la ville de Saint-Quentin

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1535, 1536 et 1537 : une épidémie de peste décime la ville de Saint-Quentin

Vue cavalière de la ville de Saint-Quentin aux XVIIème Siècle forte de  ses remparts du XVIIème siècle, mais impuissante devant la contagion.

 

La relecture de la publication de Georges Lecocq en 1877 sur la peste à Saint-Quentin notamment dans les années 1635, 1636 et 1637 nous amène à établir des parallèles avec l’actuelle pandémie de la covide. Des points de convergence s’en dégagent. Quels sont-ils ?

Eliminons de suite de ces points de convergence la compréhension que l’on pouvait avoir de ces maladies contagieuses et des mécanismes qui les règlent, faute du manque de connaissances nécessaires.   A cette époque on n’a aucune idée de l’existence des bacilles ou des virus. Cependant le questionnement est bien présent, et c’est l’Eglise qui apporte une réponse circonstanciée, compréhensible face à des situations mortifères.

 

SOIGNER LES AMES

Monseigneur l’évêque du diocèse de Noyon, dans ses lettres pastorales, rappelle le principe des trois vertus théologales qui règle la chrétienté : foi, espérance et charité. Il faut, recommande le prélat , « prévenir Dieu avant le commencement de la peste, le fléchir dans le progrès du mal, et le remercier à la fin ».

Témoignage incontournable de Colliette dans son histoire du Vermandois, sur cette épidémie qui fit 3000 morts en 1637. « Le chapitre de la Collégiale décida de célébrer tous les lundis une messe solennelle, continuée par une procession faite du clergé et du peuple (avec mesures de distanciation) intercession auprès de Saint-Roch, Saint-Sébastien, st-Louis et la Vierge Marie, et ce jusqu’à extinction de l’épidémie, vœu fait du dépôt d’une statue d’argent destinée à orner la chapelle de Notre Dames de Liesse. C’est à ce prix, ajoute Colliette,  que le glaive du Seigneur rentra dans son fourreau, que la peste se dissipa, et que les derniers malades guérirent ».

 

SOIGNER LES CORPS

Le prélat n’oublie pas, dans ses lettres pastorales, d’apporter une précision qu’il juge importante. En s’adressant aux édiles de la ville, tenant conseil de santé, « qu’ils ne devront pas être moins soigneux de procurer la guérison de l’âme que celle du corps, et que pour favoriser l’une, ils ne nuiront pas à l’autre ».  Mais soigner les malades, à cette époque, se  limite aux pratiques de l’empirisme. Le médecin diagnostique, soigne avec les préparations de apothicaire, le chirurgien pratique saignées et incisions des bubons. Au final peu de choses, ne pouvant éviter l’hécatombe lorsque la contagion se fait plus virulente.

 

Extrait du registre de la paroisse de Sainte Péccine : chronologie du développement témoignant de la violence de la contagion et du nombre de ses  victimes - Archives municipales de Saint-Quentin

 

L’ENFERMEMENT

On ne peut parler de confinement, mais plutôt d’enfermement lorsque la contagion se déclare. C’est la seule mesure – insistons sur ce point-  susceptible d’avoir des résultats, dans la lutte contre la propagation. Un habitant touché et toute la maisonnée est infectée. La surveillance est quotidienne. Le malade déclaré et son entourage sont menés manu-militari à l’hôpital des pestiférés situé hors les murs, auquel sont adjointes les loges qui recueillent les convalescents où leur est imposée une quarantaine stricte. Dans cet ensemble clos de murs s’enferment également un personnel uniquement dédié aux soins à apporter aux malades : le médecin, le chirurgien, l’apothicaire, sages-femmes, des chèvres pour donner le lait aux enfants en bas âge, des servantes et serviteurs. Dans l’enceinte de cet ensemble on compte un calvaire et une chapelle, et un  prêtre est présent pour célébrer les messes, mais aussi hélas pour assister les mourants, qui seront inhumés par les fossoyeurs « à une profondeur suffisante pour éviter les exhalaisons  délétères ». Inutile d’ajouter que ce personnel œuvre en prenant d’infinies précautions, mais que parfois, ils tombent également victimes de la contagion.

 

DISTANCIATION SOCIALE

   Même si ce n’est pas le terme utilisé à l’époque, des mesures sont prises pour les convalescents (entre 30% et 20% suivant la virulence de l’épidémie)  ils ne sont autorisés à rentrer en ville qu’après la délivrance par le médecin d’un billet de santé. Mais surtout ils ne peuvent sortir de chez eux qu’avec à la main un bâton appelé « « verge blanche » qui désigne leur état, tout contact rapproché avec les habitants leur est interdit. Les infractions sont punies d’amendes.

 

« LE QUOIQU’IL EN COUTE »

   Cette expression du président Macron (mars 2020) trouve son écho à cette époque. Messieurs de Ville (le mayeur, les échevins et les jurés) évaluent leurs décisions à la hauteur des périls. « il est temps », déclare le mayeur au cours de l’année 1637, lors d’une réunion extraordinaire de toutes les autorités de la ville, « de prendre des mesures énergiques si l’on veut éviter la ruine et la perte de la ville toute entière ». Mais  les mesures prises dépassent largement les finances de la ville. Il faut payer les frais d’entretien de l’hôpital et des loges, de l’ancienne maison de Saint-Lazare, et des tentes supplémentaires installées au bas de la rue d’Isle, hors les murs, mentionne Colliette, devant l’afflux des malades. Il faut payer le personnel de santé qui réclame des compensations face aux risques encourus, les soins et la nourriture des malades, les secours à ceux qui n’ont plus de travail, et nourrir indigents et miséreux. ( éviter peut-être, suggère G. Lecocq, toute émeute de la faim). En conséquence la ville lève un impôt extraordinaire, par deux fois, auquel nul ne peut échapper même ceux qui en sont exemptés par privilège.  On en vient même à l’obligation d’aliéner une partie des bins de l’Hôtel-Dieu pour faire face aux dépenses. Une fois l’épidémie passée la mayeur aura à cœur de se rendre à Paris demander au roi un  secours financier pour assainir les finances. Un seul bémol toutefois puisque la ville n’accepte pas de secourir les mendiants étrangers à la ville, décide de  expulsion avec un petit pécule à titre de compensation.

 

 LA REGIONALISATION

La peste ne frappe pas toutes les villes en même temps, tandis que certaines sont touchées, d’autres sont épargnées. La ville en informe ses habitants par voie d’affichage et par le crieur public. Des interdictions de déplacement vers les villes sont mises en place. De même les personnes arrivant de ces mêmes villes sont interdites d’entrée, pour cela il y a obligation de présenter une billet de santé. De même la provenance des marchandises, draps et étoffes qui seront remisées en quarantaine. Plusieurs fois la foire commerciale de la Saint-Denis sera annulée. Le commerce régional vit des temps difficiles.

 

LA PREVENTION SANITAIRE

Lors de ces situations extrêmes, il est rappelé certaines  obligations  à  strictement  respecter : ainsi balayer devant les habitations, ne plus jeter les immondices sur la voie publiques. On en vient même à interdire de nourrir chez soi poules ou lapins, suspectés de propager la contagion ; il n’était pas rare à cette époque d’élever quelques poules, pour les œufs, ou des lapins pour améliorer l’ordinaire, dans des cages déposées dans les greniers.

 

LES AVATARS DE LA GEOPOLITIQUE

A l’époque où la rivalité entre le royaume de France et les pays Bas espagnols est toujours vive le danger de guerre est toujours présent. Les villes doivent se garder. En cette année 1636, des bourgeois saint-quentinois ont choisi de quitter la ville devant l’épidémie. Il leur est ordonné de rentrer en ville au plus vite sous la menace de fortes amendes, d’être privés à jamais du droit de bourgeoisie ou de bannissement. Le mayeur les tance vertement : « coupables de s’être rendus indignes par une insigne lâcheté en quittant leur service ». Ils sont considérés comme déserteurs. Le problème est politique : la ville a, parmi ses privilèges, le droit de se garder elle-même  par une garde militaire  bourgeoise.  Le pouvoir royal, averti d’un tel manquement pourrait supprimer ce privilège et imposer à la ville une garnison dont la ville aurait  à assurer la charge financière.

 

 

LE NON RESPECT DES REGLES ETABLIES

   Parmi les anecdotes citons celle-ci : un cabaretier établi au faubourg d’Isles est accusé d’avoir accueilli une femme de Calais porteuse d’un faux billet de santé. Sanction : 15 jours de cachot dans la prison du beffroi pour le cabaretier.  On ne sait ce qu’il advint de cette femme, mais néanmoins on s’aperçoit  qu’elle passa les postes de contrôle aux portes de la ville sans apparemment avoir été inquiétée.

 

ET LE MORAL ?

Les textes administratifs sont muets sur le moral de la population qui doit faire face à une situation mortifère qui dure toujours trop longtemps.  Seules deux allusions fugitives sont relevées, le prélat qui interdit de sonner intempestivement le glas des morts, ainsi que les inhumations qui doivent se faire de préférence nuitamment.

 

LE FABULISTE LA FONTAINE

La Fontaine  Fables  Hachette 1958-  images de Romain Simon

En cette année du quatrième centenaire de La Fontaine, citons l’une de ses fables qui évoque ces tristes temps : les animaux malades de la peste :

 

Les animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre

La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)

Capable d’enrichir en un  jour l’Achéon

Faisait aux animaux la guerre

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…

Dominique MORION membre de la Société académique de ST Quentin

SAINT-ROCH

Saint-Roch  est connu par la dévotion des fidèles qui l’invoquent dans les maladies contagieuses. Natif de Montpellier vers la fin du XIIIème siècle. A  l’âge de 20 ans en pèlerinage à Rome. Il s’arrête  dans plusieurs villes d’Italie qui étaient affligées de la peste où il s’emploie à servir les malades dans les hôpitaux. Rome étant aussi saisie par la contagion, il y va, et s’occupe de même pendant trois ans des malades. A son retour il s’arrête dans la ville de Plaisance où il est frappé lui-même de cette terrible maladie.  Il se met en quarantaine et en sort guéri.  Selon son biographe un seigneur proche nommé Gothard le ravitaille, chaque jour le chien du seigneur lui apporte un panier contenant son repas. C’est ainsi que la statuaire le représente, le saint désignant du doigt la cicatrice du bubon pesteux qui a cicatrisé, accompagné du chien du seigneur à ses côtés, lui apportant son repas. M. Oudard,  dans son journal consacré à la basilique de Saint-Quentin, note que chaque année le 13 août, une messe était célébrée dans la chapelle Saint-Roch à la mémoire des victimes des épidémies de la peste.

Dominique Morion Société Académique de Saint-Quentin  avril 2021   

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