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Sous la Botte (35)

LES DÉBLAYEURS.

Cette expédition avait coûté la vie à trois Français dont l'un, Courtois, brodeur, avait voulu absolument aller décrocher sa veste suspendue dans l'une des halles où se produisaient les explosions, et à treize Allemands. Cinquante étaient blessés. L'enterrement des victimes allemandes zut lieu le 19 avril dans la matinée. Le deuil était conduit par les généraux von Nieber et von Below. Deux mille soldats de toutes armes marchaient par rangs de cinq. Devant chaque délégation, postiers, infirmiers, pionniers, etc., trois ou quatre grandes couronnes. Les cercueils étaient enfermés dans des voitures de blanchisserie et ces véhicules étaient protégés par d'immenses drapeaux de la Croix-Rouge afin d'éviter les surprises possibles.

D….. me fait le récit de sa « campagne de la gare, » comme il dit gaîment :

- Je sortais de chez moi, le vendredi 16, à midi, avec mon apprenti, Jacques Petit, un gamin de seize ans, quand nous fûrent appréhendés par un gendarme et conduits sans autre explication à la gare dans un peloton qui comptait un architecte, un principal clerc de notaire, un agent d'affaire, etc.

- Vous allez porter ces obus chargés, nous crie furieusement un capitaine, et si vous laissez tomber, vous capout ! Nous portons donc des obus chargés dans une tranchée qu'avaient creusée d'autres ouvriers involontaires. Si l'un avait le malheur de souffler, les coups pleuvaient. Jacques renâcla devant un projectile qui pesait bien 50 kilogrammes. Il fut frappé par l'officier avec une violence sauvage : le sang coula. Des élèves du lycées, pigés en sortant de classe, prenaient la chose du bon côté et avaient l'air de s'amuser follement, ce qui exaspérait les Allemands. On soignait particulièrement notre équipe parce que compsée de « messieurs à melon » qui n'en avaient pas l'habitude. Il faut dire, hélas ! Pour être véridique, que certains ouvriers – oh ! Pas tous – semblaient partager les sentiments des Allemands à notre endroit et nous raillaient sans générosité parce que bourgeois : de même qu'ils riaient, bêtement et lâchement, aux lourdes plaisanteries que nous décochaient les officiers. Ceux-ci les excitaient contre la mairie qui n'avait pas voulu fournir des travailleurs, disaient-ils, et les engageaient à faire une démonstration hostile aussitôt libres. Nous fûmes nourris – si l'on peut dire ! - d'une manière infecte et couchés, en ta, à l'hôtel de la Somme. Nous ne tirâmes pas des décombres que des projectiles, mais des milliers de boîtes de conserve, des bouteilles de vin, des médailles d'or, des montres et autres menus objets que les Allemands n'avaient certainement pas fabriqués. Le dimanche matin, à 5 heures, un aéro français vint tournoyer au-dessus de nous, très haut. Les Allemands s'égaillèrent ; l'un d'eux lâcha l'obus qu'il portait. Résultat : un mort, deux blessés….. Ce fut une envolée. Pas un français ne bougea. Au fond, je ne suis pas fâché de cette aventure qui m'a permis d'apprécier la fameuse culture allemande. Ces fens, foncièrement méchants et haineux, mènent leurs semblables comme des bêtes – des bêtes qu'on brutalise – et y prennent un plaisir évident. Ou alors, ils ne comprennent pas… ce qui est encore possible !

Et mon jeune ami se prit à rire aux éclats en se rappelant les incidents et la raison de sa corvée.

NOTULES.

Le vieux Bülow. - Il va mieux. Il a eu une attaque «  pour avoir trop mangé et bu du trop bon vin, » dit irrespectueusement un officier à Madame D….. La maréchale et la comtesse von Ernest, femme du capitaine secrétaire de l'état-major, sont venues pour le soigner et l'emmener en Allemagne. Il est parti le 25 avril et a laissé sa chambre dans un état de saleté repoussante.

Von Below. - Son successeur, von Below, arrive le 14 avril et s'installe sans fracas dans l'ancien et petit logis du prince Auguste-Guillaume. Il est malade. Du moins, son médecin, le docteur Neuman, apporte-t-il au pharmacien Devillers, rue d'Isle, des … bandages sales et sentant horriblement mauvais : - C'est à remplacer et vous porterez vous-même, dit le médecin. Mais vous n'entrerez pas et vous mettrez sur le paquet : « Pour son excellence. » M. Devillers avait aussi porté la note, 7 francs, mais on lui fit répondre : - D'ordre de Son Excellence, on vous payera en une réquisition sur la Ville.

Les jeux innocents. - Les Saint-Quentinois s'amusent. Ils combinent ainsi les noms des deux généraux en chef des alliés :

                                                            J O F           F R E

                                                            F R E           N C H

De plus, ils additionnent 1870 + 1871 = 3 741 ; or en additionnant 3 + 7 et 4 + 1, on obtient 10 et 5, c'est-à-dire le 10 mai, qui fut alors le jour de la signature de la paix.

En appliquant ce beau calcul à 1914 + 1915, on obtient 3 829 et finalement 11 et 11, c'est à dire le 11 novembre pour la fin de cette guerre…

(Il est à remarquer que ce fut bien cela, mais… trois ans plus tard.)


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 

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