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Sous la Botte (14)

LA CHASSE AUX TERRITORIAUX. – M. LOUIS VATIN.

La recherche des débris du 10e territorial commence et ne cessera plus.

Les Allemands avaient été mis en éveil, dès le 9 novembre, par l’incident déplorable de Gauchy, petit village près de Saint-Quentin. Le maire, trouvant que les soldats du 10e, MM. Mosant, Carpentier, Daty, Martin et Lancelle, cachés par ses administrés, étaient une charge pour la commune qui les nourrissait, les dénonça tout bonnement… Nous aimons mieux le maire de Vaux, l’excellent M. Dauriol, qui, pénétrant dans une auberge pleine d’Allemands en goguette, leur dit gaiement : - Ah ! les enfants, vous avez raison de vous amuser parce que vous ne serez pas longs à avoir les Français au cul. Il fut condamné à la prison pour attentat à la dignité de l’armée allemande.

À Saint-Quentin, cela débuta par l’arrestation de M. Louis Vatin, honorable commerçant, libre de toute obligation militaire. On l’enferma à la « Polizei, » rue d’Alsace, et, après lui avoir laissé le temps de se déprime, on l’interrogea. – Vous abritez un capitaine français ? – Non, - Si ! Vous l’avez reçu à votre table avec un sergent. – C’est vrai. J’avais eu l’honneur de le loger pendant la mobilisation. Je l’ai rencontré et reconnu quoique habillé en civil et l’ai invité à déjeuner. – Son adresse ? – Je ne la sais pas, mais si je la savais, je ne la dirais pas. – C’est très grave. – Tant pis !

Cette attitude de brave homme – et M. Vatin est un très brave homme – ne déplut pas à l’officier de police qui, après une nouvelle réclusion et un nouvel interrogatoire, lui dit : - Vous êtes libre et vous avez de la chance.

Il s’agissait du capitaine Malaurié et du sergent Teillac, tous deux Parisiens. M. et Madame Turbeaux, cultivateurs au faubourg d’Isle, les avaient recueillis sans hésiter lors de la débâcle et les gardaient bien : Mais Teillac piaffait d’impatience et voulait quand même gagner les lignes françaises. Il prépara un plan impossible d’évasion et, comme début, s’en alla à la Kommandantur demander un laissez-passer pour Guise. Je viens de dire quelle conquête de la Toison d’Or c’était que celle de ce bout de papier. Teillac s’y prit mal, fut fouillé séance tenante et trouvé porteur, l’imprudent ! d’un petit carnet sur lequel il écrivait les événements journaliers. On y lut sans peine l’adresse du ménage Turbeaux, le nom de son capitaine et la mention du déjeuner Vatin. Malaurié, prévenu à temps, put disparaître, et c’est à son sujet que M. Vatin fut sondé. Quant à M. Turbeaux, il alla en prison et n’en sortit que le 4 janvier 1915.

       Puis, furent successivement arrêtés et, hélas ! Par suite de dénonciations, le capitaine Pick chez sa belle-mère et le commandant Colin qui se cachait vraiment pas assez. On ne voyait que lui dans les rues. Le lieutenant Trébuchet se rendit pour ne pas compromettre les braves gens qui l'hospitalisaient. Sommé de les nommer et menacé d'un traitement rigoureux, il répondit : - J'espère bien que si un officier allemand était dans mon cas, il se tairait. Permettez-moi de faire comme lui. On n'insista pas.

Madame Blanchard, par une prudence louable, était allée, dès le début, dire à la Kommandantur que son fils blessé, le lieutenant Blanchard, était soigné chez elle. On mit un factionnaire à la porte et on l'oublia. Et Blanchard, guéri depuis longtemps, apprenait l'Allemand de son garde du corps, enchanté de la corvée, quand on l'expédia sur un camp où il trouva moyen de rendre à ses concitoyens d'appréciables services

Nous allons bientôt retrouver les pauvres territoriaux du n10e.

LEUR ÉTAT D'AME ET LE NOTRE.

Voilà donc trois mois qu'ils sont ici ! L'espérance de les voir partir reste toujours aussi vivace et l'attitude de la population vis-à-vis d'eux n'a pas changé : une sourde hostilité que la rédaction brutale ou bizarre des Ordres de la kommandantur et l'abus des petites réquisitions ont compliqué de mépris ou de dégoût. Cependant, le frottement a amené quelque détente dans les relations individuelles, d'autant que Saint-Quentin est devenue tout à fait ville de garnison et, parait*il, enthousiasme les Allemands, qui rêvent d'y faire de grandes choses : « Ce sera la capitale de la Nouvelle-Franconie. » Leurs services y fonctionnent bien : les trams circulent suivant un horaire régulier ; le télégraphe et la poste font merveille : une lettre chargée y parvient en ! On est gorgé de délicatesse trois jours du fond de l'Allemagne. Les automobiles abondent et, pour les flâneurs, les voitures attelées ne manquent pas. Et puis, 6 francs par jour en plus de la solde pour se nourrir, quelle aubaine ! On est gorgé de « délicatesses » venant d'Allemagne et de « cadeaux d'amour. » Des négociants de Francfort et de Hambourg donnent un emploi à leur argent de poche en ouvrant des magasins d'articles allemands. On organise des concerts spirituels à la Basilique et l'on parle d'une saison théâtrale. Les officiers potinent et ne boutonnent plus leurs manteaux, malgré le froid, quand ils ont obtenu la Croix de fer…

Quand aux Saint-Quentinois, ils vont…. Le regard vague et la pensée absente, trouvant les journées longues et les semaines courtes, musardant, soulagés de ne plus se sentir contribuables et inquiets d'être commandés, et de quelle façon ! Commentant mille nouvelles qu'ils savent fausses, n'ayant pas pris le train, ni passé l'octroi, ni correspondu, ni télégraphié, ni téléphoné, depuis quatre-vingt-dix jours, côtoyant sans la redouter, parce que sans y croire, la catastrophe et vivant dans la plus formidable histoire en petits rentiers préoccupés de l'heure du dîner et de celle du coucher.

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