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Sous la Botte (71)

LES RUSSES.

Quinze cents Russes arrivent et sont décrassés et désinfectés au Vieux-Port et au Moulin-Blanc. Ce sont les mêmes qu'on a vus, il y a quelques mois, employés à la moisson, mais combien différents ! Le séjour en France leur réussit. Mieux nourris, moins maltraités, reposés de leurs dures fatigues, ils ont bonne mine et sont joyeux des sourires qu'ils récoltent au passage, car la population est extrêmement bonne pour eux et ne leur prodigue pas que les sourires. Une affiche, d'ailleurs, mettra bon ordre aux générosités. Cependant, voir dans l’obscurité naissante moutonner ce troupeau gris, résigné, courbant les épaules, à l'âme lointaine et aux espoirs éloignés, conduits par quelques bergers armés, cela évoque la très antique barbarie et cause un grand sentiment de répulsion. En être arrivés là après tant de déclamations… Soyons modestes.

QUELQUES HISTOIRES CLÉRICALES.

M. l'abbé Demaret, archiprêtre de Saint-Quentin, faisant fonction de vicaire général de l'évêque de Soissons a cru devoir rédiger une « Lettre-circulaire au clergé et aux fidèles de la région , contenant une exhortation à la prière et mandement pour le carême de 1916. »

L'épreuve en est remise à la censure. Rien n'ennuie tant un Prussien qu'une histoire de religion. Aussi von Schon, à qui le lieutenant Schmidt du bureau de l'imprimerie, en réfère, n'a rien de plus pressé que d'envoyer le pli à Bernstorff, qui le fait aussitôt déposer aux étapes. C'est le cran d'arrêt. Von Nieber, très ennuyé, le glisse au colonel von Montey, son adjudant. Celui-ci, bon loufoque, est enchanté de l'aubaine. Quoique abonné au Figaro, il ne comprend pas le français du premier coup, mais il pioche le mandement et mande l'auteur. - Vous écrivez : « nos campagnes désertes, ravagées. » Ce n'est pas exact, Monsieur l'archiprêtre, vous affirmez que l'état-major français vous délivrera….. - Je ne vois pas… - Si ! Tenez (lisant) : « Tout en ayant confiance dans le génie de nos chefs militaires et l'endurance et la bravoure de nos soldats…. «  Les soldats français sont très brave s, Monsieur l'archiprêtre, et se battent très bien, nous le reconnaissons, mais l'état-major, c'est de la politique. - Je supprimerai, Monsieur le colonel. - Vous dites aussi que « les nations qui s 'écartent de leurs voies sont châtiées. » De quelles nations s'agit-il ? - Mais de la France, Monsieur le colonel, le contexte ne permet aucun doute. - On pourrait confondre, Monsieur l'archiprêtre, et se demander si ce n'est pas une autre nation…. - Je supprimerai, Monsieur le colonel.

C'est ainsi que le mandement pour le carême de 1916 fut reçu à corrections et finalement interdit.

Le bon archiprêtre de Péronne, M. l'abbé Caron, est mort. Il s'était fort bien conduit lors de l'entrée des Allemands et, à peu près seul, il avait combattu, et avec succès sur un point important, les incendies allumés par eux « pour éclairer la route. »

Cet archiprêtre ayant des ouailles à Saint-Quentin (prisonniers, déportés, réfugiés), était venu y faire ce qu'il appelait plaisamment une tournée pastorale. Il charma tout le monde, et même ceux qui l'ont vu alors pour la première et dernière fois le regrettent. M. Marchandise qui, devant la carence complète du conseil municipal de Péronne, dirige – et avec quelle autorité et quelle intelligence pratique ! - les affaires de la ville, voulait le faire remplacer temporairement par un vicaire de Saint-Quentin, c'est-à-dire un ecclésiastique d'un autre diocèse, mais il se heurta, malgré le canon, à des objections canoniques...

Le doyen de Roisel, de son côté, s'en vient faire quatre jours de prison à Saint-Quentin. - C'est un rude homme et les Prussiens ne lui font pas peur, me raconte son paroissien Colombel qui l'a suivi. Au cours d'une perquisition, on trouve chez lui une bicyclette toute neuve qu'un de ses amis avait cachée là, la croyant naïvement en sûreté. Bien entendu, Monsieur le curé refuse de livrer le nom : vingt-cinq marks d'amende. - Je ne donne pas d'argent à l'ennemi. - Alors, huit jours de prison ! Mais,voilà que le dimanche suivant , il arrive à l'église avec ses enfants de chœur cinq minutes avant la fin de l'office protestant : cent marks d'amandes ! - Je paierai de moins en moins. - Alors, six semaines de prison et l'on va vous fouiller. Devant un commencement de violence, le curé jette son porte-monnaie sur la table. - Vous avez d'autre argent, dir le sous-officier de la kommandantur après avoir compté. - Vous le savez aussi bien que moi, dit le curé, puisque c'est vous qui me l'avez remis. (Il faisait allusion aux 105 francs que l'évêque de Namur venait d'envoyer au nom du Pape, à tous les curés des paroisses occupées.) Devant le refus du curé de donner sa clef, on fracture l'armoire, et comme, tout compte fait et refait, il manque 12 francs, M. le doyen de Roisel est amené à Saint-Quentin pour s'acquitter par quatre jours de prison….

UN VOYAGE À BRUXELLES.

Blondet revient de Bruxelles, où il est allé – accompagné cela va de soi – pour traiter d'une grosse question de ravitaillement.famille

Je lui demande, au débotté, les impressions des Belges et des Américains du ravitaillement.

- Les Américains d'abord, me répond-il. L'un de nos délégués rentrait justement de Berlin. Il y était allé revoir la famille bourgeoise où il prenait pension avant la guerre. Il l'avait quittée alors pleine d'enthousiasme et de confiance, il venait de la retrouver pleine de doute et de lassitude . Enfin, personne ne cache plus les difficultés croissantes de la vie. Depuis Verdun, ce n'est plus seulement de la sympathie pour la France, qu'ont les Américains, c'est une grande admiration. Ils nous jugeaient d'après l'opinion que nous exprimons trop souvent sur nous mêmes, mais ils reconnaissent que nous valons mieux que nous ne disons et même que nous ne pensons. Ces braves garçons ne m'ont pas caché la surprise désappointée du groupe allemand avec qui ils sont en relations. L'orgueilleuse certitude de la victoire s'est envolée.

- Et les Belges maintenant, cher ami ?

- Je pus échapper à mes gardes du corps et me rendre avec Stefens dans une famille bruxelloise dont le chef, M. Baetens, est le secrétaire général du ravitaillement belge. On m'y présenta un Yankee venant tout droit d'un roman de Jules Verne et qui était aussi original que charmant, M. Ollever, traducteur juré du Comité, adorant la France avant la guerre, mais la méprisant peut-être un peu au fond, tandis que maintenant, c'est du fanatisme. La famille Baetens me combla d'amabilités, et jusqu'aux enfants qui venaient se mettre contre moi pour être plus près du « monsieur français ! » Ces braves gens me disent l'affreuse surprise de la Belgique réveillée comme un honnête homme confiant, endormi sans avoir pris la précaution de fermer sa porte et qu'un voisin criminel tâche d'assassiner traîtreusement ; ils me disent la tragique surprise de ces officiers, de ces soldats qui s'en allaient gaîment à Liège comme en partie de plaisir pour une opération de police, croyaient-ils, et qui y trouvèrent la mort. Aussi, la résolution de la Belgique est absolue : combattre jusqu'au bout pour la délivrance et la vengeance. Ce fut très impressionnant.

Ah ! Le brave Blondet, comme il nous fait plaisir ! Il faut dire aussi que son optimisme est d'une trempe supérieure : il résiste à tous les coups de lime. Même le tiers-point de Verdun ne l'entame pas.


 

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