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Sous la Botte (62)

1916

J A N V I E R 1 9 1 6

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LE TEMPS.

Il a plu le jour de l'an et avec abondance dans la matinée. L'air est quasi chaud : les lilas s'y trompent et les pivoines partent avec entrain ; les rosiers verdoient, les sureaux et les chèvrefeuilles pointent ; les moucherons dansent la sarabande au-dessus des cours d'eau. Emmanuel Lemaire se rappelle une pareille température en 1903 où, au commencement de janvier, le jardin prenait sa livrée du début d'avril. Sous le soleil de midi, la grande humidité de l'atmosphère se résout en une pluie fine. Pauvres soldats dans la tranchée ! Le 13 et les jours suivants, le vent souffle en tempête et la pluie devient un grésil sous l'influence duquel baisse le thermomètre qui s'était maintenu jusque là aux environs de 12 degrés.

Le Allemands n'ont pas « tué l 'année » comme dans la nuit du 31 décembre 1914 au 1er janvier 1915. Le général von Nieber en avait fait la défense et des patrouilles circulaient. Quelques infirmières échauffées qui déchargeaient en l'air leurs revolvers, furent vivement emballées.

Au marché, le beurre vaut 3 fr. 75 la livre ; les œufs – rarissimes – 36 et 37 centimes la pièce ; un lapin moyen vaut 6 fr. 50 ; un poulet assez beau, 7 francs et un superbe canard, 10 francs. Pas de viande.

L'ÉVACUATION.

Le 11 janvier, cinquième évacuation. Les précédentes avaient eu lieu les 7, 8 et 9 mars et le 29 avril 1915.

J'ai dit les nouvelles conditions de cette évacuation du 11 janvier qui, préparée de longtemps (Voir décembre 1915 : Le train d'évacuation), se fit, à l'encontre des précédentes, avec un ordre impeccable. Un avis était remis à chaque partant lui promettant la fusillade s'il était « trouvé avec des choses défendues, » c'est-à-dire avec d'autres papiers que des légitimations personnelles, des lettres étrangères et de l'argent. »

La visite des trente-cinq kilogrammes de bagages autorisés se fit tant à la Bourse du Commerce qu'au café du Midi par des infirmières et des douaniers allemands. Quelques femmes furent mises toutes nues. Or, on ne trouva rien, sauf une lettre cousue dans un bas de jupe. La porteuse ne fut pas fusillée, mais ne partit pas et le signataire, un tout jeune homme d'Origny-Saintre-Benoîte, fut envoy é sur les routes.

Cependant, avec un peu d'imagination, on trompe les plus méfiants. Ma femme broda sur un col de fillette une longue lettre en métagraphie. L'effet de broderie orientale était charmant. Le col partit sur les épaules de la jeune nièce d'une dactylographe de la Banque de France qui, une fois de l'autre côté, mit en langage clair et envoya la traduction à nos enfants…

Les infirmières diplômées, réduites presque toutes au chômage par suite de la fermeture ou de la confiscation des ambulances françaises, avaient fait une démarche collective pour s'en aller. C'était une erreur, les Allemands – et pourtant on ne l'ignorait pas – ayant l'horreur des réclamations collectives. Ils refusèrent net et un officier en donna la raison en particulier : Ce sont des espionnes, dit-il. L'une d'elles, en effet, renvoyée individuellement en France libre quelque temps auparavant, avait un peu trop parlé, d'ailleurs pour ne rien dire, mais ses bavardages, rapportés par les journaux, hérissèrent les Allemands.

Finalement, il fut pris 69 places de 2e classe , dont 5 enfants, et 129 places de 3e classe, dont 9 enfants. Deux cents places gratuites avaient été distribuées tant à Saint-Quentin que dans les kommandanturs voisines. Enfin, un wagon de 1ère classe reçut trois personnes qui avaient demandé la faveur d'y monter avec le médecin et le chef de train. En tout, les allemands encaissèrent 8 420 marks et 70 pfennigs.

Le train se mit en marche le 11 janvier 1916, vers 11 heures du soir. La kommandantur avait demandé à la Ville cent cinquante rations seulement, se chargeant du reste. Or, le ravitaillement, sur le long parcours du territoire allemand, fut détestable.

Voici, à ce sujet la note d'une intelligente évacuée :

« Le voyage se passa sans incident et dura quarante-huit heures, de Saint-Quentin à Annemasse, par Hirson, Charleville, Sedan, Carignan, Audun-le-Roman, Metz, Strasbourg, Offenburg et Singen où, après une visite assez sommaire, le personnel allemand du train céda la place aux Suisses.

À Schaffhousse, Zurich, Lausanne, Genève, accueil chaleureux ; toilette et bain des enfants, excellents repas, cigares, Marseillaise, drapeaux tricolores, innombrables cadeaux, et l'on arrive à Annemasse tombant de fatigue, mais bien heureux. Hélas!il faut subir pas mal de discours et remplir d'innombrables formalités avant que d'aller se reposer : le logement est d'ailleurs mauvais. »

L'ALCOOL CRIMINEL.

La vente de l'alcool contre de l'or va toujours son train. La distillerie de Rocourt marche petitement, étant donné la rareté de la matière fermentescible, mais marche. On porte l'or à l'intendance qui délivre un bon d'alcool et cet alcool est immédiatement revendu le double du prix d'achat. Le rendement moyen de cette industrie pour les Allemands est 8 000 francs par semaine. L'or, pour ce commerce, fait prime de vingt pour cent et plus. Je connais un curé qui a trouvé moyen de payer ainsi la dette de sa commune et, par surcroît, d'obliger nombre de ses parissiens. Cette fin, excellente en soi, ne justifie tout de même pas le moyen qui est, lui disais-je crûment, deux fois immoral puisque le diable et les Allemands y trouvent leur comte….. On cite un employé de l'État (Ponts et Chaussées) qui, avec un de ses amis, se livre – mais par intérêt personnel – à ce tripotage déshonorant.

VISITE DE LOUIS III, ROI DE BAVIÈRE.

Le roi de Bavière débarqua à Saint-Quentin le 10 janvier dans l’après-midi. Quatre automobiles attendaient à la gare, dont celle de tête conduisait immédiatement Louis III au palais royal – lisez chez M. et Madame Charles Basquin qui avaient été expulsés la veille, comme d'habitude. Le roi témoigna aussitôt le désir de visiter la ville à pied. Il fallut se hâter pour profiter du jour rare par ce temps de brume et de crachin.

Il arriva sur la place à 4 heures 10 minutes, regarda longuement l'Hôtel de Ville, puis le monument de 1557. Les gendarmes repoussaient du terre-plein les quelques passants civils, tandis que les soldats circulaient librement. Au surplus, si Louis III avait désiré passer inaperçu, il était obéi – presque trop – car le second personnage de l'Allemagne donnait l'impression un peu comique d'un roi d'opérette que personne ne prend au sérieux.

Il alla ensuite au musée Lécuyer voir la collection des pastels de De La Tour, éclairés à l'électricité pour la circonstance. Il signa sur le registre des visiteurs et ne fit aucune réflexion.

Restait la troisième station, la Basilique et qui lui tenait le plus au cœur, car il est profondément catholique. Ordre avait été donné d'ouvrir le grand portail et de tout illuminer. Le vieux roi entra tout de go, sans manifestations extérieures, génuflexion, signe de croix ou simple inclinaison du chef. Le R. P. franciscain, professeur-docteur Raymond Dreiling, un moine superbe et hardi, s'offrit à le guider. On fit le tour par les bas-côtés et l'on descendit dans le caveau où est le tombeau de saint Quentin. Devant l'autel du Sacré-Cœur, au premier transept , Louis III s 'agenouilla à la table de communion et resta longtemps à prier, très dévotement. Le ,franciscain était à genoux sur les dalles et les officiers de la suite, l'air officiellement recueilli, les mains sur la garde du sabre, formait un vaste demi-cercle. Le roi se releva péniblement : il est épais, âgé et traîne la jambe des suites, a dit son médecin, d'une balle prussienne restée dans son auguste fesse depuis Sadowa. Sa figure a une expression bonne et spirituelle. Le grand manteau à revers écarlates et le casque lui vont mal. Par la pensée, on l'habille et le coiffe en redingote et haut-de-forme comme un bon vieux médecin. L'orgue, qui avait murmuré pendant la prière du roi, lui jeta à la face un chant de triomphe assourdissant quand il sortit par le portail grand ouvert et devant lequel attendait la file des autos.

Au dîner, à l'état-major, il porta un toaste à l'empereur : « La meilleure manière de le guérir (Guillaume II sortait d'un anthrax), ce serait , dit-il, de lui offrir encore quelques villes françaises. Paris, ce serait la guérison complète... »

Pauvre vieux !

LE BRASSARD ROUGE.

L'autorité allemande fait paraître l'affiche attendue – car on en parlait beaucoup – enjoignant à tout français, de 18 à 48 ans, de porter un brassard rouge à partir du 20 janvier.

L'ordre doit être général, car au marché du 15 on voit pour la première fois des hommes d'âge militaire avec le brassard : or, ils sont de la campagne. Ils nous disent qu'à Rouvroy, par exemple, aux portes de Saint-Quentin, les hommes doivent, en plus, au passage des officiers, rectifier la position et soulever leur casquette ; les femmes s'arrêtent et s'inclinent…

Les demandes affluent de dispense. N'oublions pas que nous sommes en France où, si la Légion d'honneur était obligatoire, personne n'en voudrait. L'affiche offre une échappatoire : « Sont seulement dispensés d'obéir à cet ordre les personnes déclarées par la kommandantur-ville comme inapte au travail. » Du coup, c'est à qui se dira à la dernière extrémité et ira en faire part à la kommandantur. De la kommandantur, on renvoie au café du Midi, sur la Grand'Place. Là, deux simples soldats ne semblent pas savoir ce qu'on leur veut et à leur tour renvoient à un médecin ou soi-disant tel qui, après un diagnostic rapide et sévère, rend des arrêts définitifs, et c'est ainsi qu'un manchot voit sa deux fois juste réclamation écartée, car c'est le bras gauche qui lui manque et il se demande avec un ahurissement contagieux comment il se conformera à l'ordre de l'affiche…..

À midi, un officier sortant de la gare croise un typographe de notre atelier, Cordel, qui inaugurait son brassard. Il l'arrête et : - Pourquoi, dit-il en excellent français, avez-vous ce brassard rouge ? - C'est un ordre de la kommandantur : tous les hommes de 20 à 45 ans doivent le porter. - C'est idiot, dit textuellement l'officier, qui continue sa route.

Ceux qui avaient proclamé avec la plus aute autorité : « Eh bien ! Nous ne sortirons plus ! » ne sont pas les derniers à arborer l'insigne de servitude découpé, ô ironie ! Dans l'étamine rouge que le parti socialiste tenait en réserve pour confectionner des drapeaux...


 


 


 


 

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