Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (122)

Sous la Botte (122)

Épreuve de l'affiche d'évacuation corrigée de la main du Comte de Bernstorff. Le titre AVIS a été de toute évidence champlevé dans un morceau de bois dur par un soldat typographe, en l'absence d'un caractère du corps.

LES DERNIERS JOURS DE SAINT-QUENTIN.

Le mercredi 28 février1917, à 2 heures, le comte de Bernstorff fait demander le maire à la kommandantur par un gendarme. - Par un gendarme, pense Gibert, ce doit être grave. En effet, le commandant de Saint-Quentin prie le maire de s'asseoir et, de façon solennelle et ... émue m'assure Gibert) lui donne lecture de l'affiche d'évacuation. M. Gibert, accablé, ne sait que dire et remonte dans son cabinet où nous sommes réunis à quelques-uns, l'attendant. Sans un mot, nous nous séparons tristement. Mais M. Gibert se rappelle qu'il a eu l'intention de faire remettre à l'empereur allemand un placet pour lui demander – si l'évacuation, par impossible, avait lieu – de ne pas tolérer qu'on sépare les membres d'une même famille. Donc, il court à la kommandantur : - Monsieur le comte, dit-il, quant au calme de la population, je crois qu'il sera très grand, mais à condition qu'on ne sépare pas les familles.- Cela, je vous le promets, s'écrie Bernstorff, et il ajoute : C'est comme soldat que je vous ai lu cette affiche, c'est comme soldat que je la ferai exécuter, mais comme homme, je suis désolé.

Le maire se retire. En sortant, il aperçoit les premières affiches déjà placardées. Des patrouilles à cheval parcourent aussitôt les rues ; des uhlans avec la lance sont placés aux angles du terre-plein de la Grand'Place. La ville est bien aux soldats, nous y paraissons maintenant étrangers. L'émoi de la population n'est pas ce qu'on aurait pu croire ; il y a plutôt comme un soulagement : échapper aux perquisitions, aux réquisitions, à la menace latente, à l'espionnage, aux coudoiements chez soi de l'ennemi… Ouf !

Des agents sont envoyés dans le faubourg d'Isle par lequel commencera l'exécution et préviennent…. La première liste comprend environ deux mille personnes prises comme au hasard, mais avec le souci cependant de ne pas dépeupler toute une rue d'un seul coup.

Le matin du 1er mars, deux de mes ouvriers, habitant le faubourg, m'arrivent décomposés et me font ce récit : - À partir de 4 heures et demie, les gendarmes ont apporté des feuilles rouges nominatives. Il fallait signer et l'on devait présenter ces mêmes feuilles le lendemain, c'est à dire aujourd'hui, pour prendre le train. Quelle surprise ! On passa toute la nuit à faire des ballots. Les derniers prévenus le furent à 10 heures du soir et le premier train était marqué pour 7 heures du matin ! ….. On parlait beaucoup de l'évacuation. Mais, au fond, chez nous autres, ouvriers, sans y croire. Ce fut un coup de fusil…

Je fut évacué le dimanche 4 mars avec Madame Elie Fleury et en lisant notre propre aventure, on connaîtra celle de tous les autres. Me Albert Labouret avait obtenu du conseiller de justice Vogt l'autorisation de murer un caveau où serait renfermé la collection centenaire du Journal de Saint-Quentin, considérée comme un précieux document d'histoire locale. Je m'y employai donc dans la nuit du samedi au dimanche avec le fidèle Otave Damaye et un maçon de fortune, quand, après minuit, la porte d'entrée de la maison est secouée à coups de bottes. Nous éteignons vivement les lumières : c'est une véritable scène de la Terreur. J'ouvre et reçois l'ordre d'avoir à monter dans la fatale charrette, pardon ! En wagon à 9 heures du matin, le jour même. Nous faisons donc nos préparatifs, car nous croyons aller crever de misère en quelque camp de concentration et, à 8 heures et demie, la messe entendue, quelques amis embrassés, portant à bout de bras et sur le dos, dans un sac alpin, notre fortune mobilière et immobilière, les menus souvenirs de plusieurs générations et quelques victuailles, nous franchisson notre seuil sans nous retourner, ni fermer la porte…

L'attente sur un quai en plein vent de gare aux marchandises fut longue, puisque nous ne partîmes qu'à 3 heures de l'après-midi. Il faisait beau, ce fut à peu près la seule fois de ces dix-huit jours mortels. Nos malheureux concitoyens, eux, pataugèrent dans la boue glacée, sous le vent aigre t la neige. Plusieurs en sont morts, dont mes deux plus chères relations saint-quentinoises, MM. Jules Desjardins et Emmanuel Lemaire.

À midi juste, un incident émouvant vint encore dramatiser la situation : une bataille d'aéroplanes s'engagea très haut au-dessus de nos têtes, ils étaient treize. Une mitrailleuse claqua dans notre dos. Nous nous imaginâmes – et ce n'était nullement invraisemblable – que les aviateurs, nous prenant, pour une troupe prête à s'embarquer, allaient nous arroser. Aussi vit-on, d'un mouvement instinctif et touchant, les familles se réunir, se grouper, se serrer pour mourir ensemble, s'il le fallait. Un avion anglais fut atteint et commença de descendre en chute. Les cœurs étaient angoissés. À deux cents mètres du sol environ, le pilote parvint à redresser son appareil, mais il dut atterrir dans les bras des Allemands.

À 3 heures donc, le train s'ébranla. Je me trouvais dans le compartiment de l'officier chargé de la surveillance. Par lui j'appris, sans le demander, que nous allions être dispersés dans les villages de la kommandanur du Cateau-Cambrésis, où nous arrivâmes à 7 heures du soir. Grâce à M. Émile Picard, maire du Cateau, et à M. Marchandise, maire en fait de Péronne, évacué là avec beaucoup de ses concitoyens, je restais dans la ville même, tandis que la plus grande partie de mes compagnons s'en allaient par la nuit, à pied, abandonnant leurs bagages, vers les villages situés de quatre à douze kilomètres de la gare et où rien n'était préparé pour les recevoir. Quel chemin de la Croix !

Deux trains démarrèrent donc chaque jour jusqu'au 18 mars, emportant chaque fois un peu de la substance de Saint-Quentin. La ville vivante s'en allait par morceaux et ne restaient le long des murs que les meubles, témoins auxquels, humbles ou somptueux, s'attachaient tant de souvenirs de même valeur sentimentale !

Le maire, M. Gibert, et le secrétaire général de la Mairie, M. Ancelet étaient là, à chaque convoi, pour jeter aux partants le dernier regard de la ville expirante. Les délégués du ravitaillement distribuaient du lait en boîte et des biscuits. Deux d'entre eux s'embarquaient avec des vivres de réserve pour l'arrivée… dans l'inconnu, car personne ne savait où il allait. Sur les allocations civiles et militaires, des avances importantes avaient été consenties par l'inépuisable caisse municipale, de même sur les traitements. Bref, le possible nécessaire s'accomplissait en silence et activement comme les derniers soins dans une chambre où la mort s'installe. Aucun émoi visible, aucun désespoir bruyant, pas de larmes…. Vous entendez bien : pas de larmes, accompagnement forcé, croirait-on, de toute séparation, de tout déchirement. Et bien ! Non, pas de larmes ! Orgueil civique ? Peut-être ! Effarement qui suspend toutes les fonctions de l'être ? Sans doute ! Noble vergogne latine qui interdit d'étaler des sentiments devant l'ennemi ? Certainement cela. Et puis, disons-le : on avait soif de départ, l'étouffement était par trop pénible. - Échappons d'abord à l'asphyxie et allons, s'il le faut, mourir d'autre chose, ailleurs.

Je n'insiste pas sur le transport des malades, des perdus, des pensionnaires de l'hospice et des Petite-Sœurs. Tout cela se fit bien. Les infirmières de la Croix-Rouge française y aidèrent de toutes leurs forces et de tout leur cœur, aidées par les sapeurs-pompiers. Les Allemands avaient compté sur elles et ne s'étaient pas trompés.

Le 18 mars enfin, le dernier train indiqué pour 8 heures du matin s'ébranla vers 9 heures du soir. Il emmenait ce qui restait de la municipalité, le personnel de l'Hôtel-Dieu, la direction et les employés du ravitaillement et la compagnie des sapeurs-pompiers. Il échoua, le lendemain, à 3 heures du matin, en gare de Maubeuge. En posant le pied sur le quai, M. Gibert murmura, paraît-il : - Tout est consommé !

J'ai voulu avoir l'opinion même du maire de Saint-Quentin sur ce moment unique. D'une note qu'il put me faire parvenir, j'extrais ces lignes :

….. Voici ce qui se passait chez chacun de nous en attendant l'ordre écrit de départ donné par la gendarmerie : fébrilement, nous détruisions nos souvenirs de famille, ce que nous pouvions de mobilier et de linge, puis la petite quantité de vivres que chacun gardait chez soi comme un trésor. Au moment où la famille franchissait le seuil de sa maison pour l'exil, elle s'arrêtait un instant afin de dire un dernier adieu au foyer qu'on ne reverra plus. Ceci fait, sans le moindre accent de désespoir, on se dirigeait résolument avec ses bagages vers la gare. À la fin, l'autorité allemande était devenue beaucoup moins exigeante sur la quantité de bagages que l'on pouvait emporter. Le temps était froid, la neige tombait et, malgré cette tristesse des choses et des cœurs, aucune larme ne coula devant l'ennemi ! La tenue de tous les habitants de la ville sans exception fut admirable, à tel point que les quelques scories sociales qui existent toujours dans une cité comme la nôtre semblaient volatilisées ce jour-là. L'autorité supérieure allemande fut très impressionnée du tableau que nous lui présentions : elle ne nous connaissait pas. Quant aux soldats, il est juste de de reconnaître qu'en général, ils aidèrent les femmes, les enfants, les vieillards et les malades à s'installer dans les trains. Beaucoup d'entre eux paraissaient honteux de collaborer à cette besogne abominable. Le ravitaillement hispano-néerlandais, si bien organisé dans notre ville par nos amis Américains, nous permit d'assurer l'alimentation des évacués pour le jour du départ et ceux qui suivraient. Le service allemand (capitaine Neuerburg), adjoint au comité de la C..R.B., fit, de son côté, tous ses efforts, il est juste de le reconnaître.

Un jour, pendant que j'assistais à la gare à l'embarquement de la population civile, le comte de Bernstorff s'approcha de moi avec un colonel qu'il me présenta, mais dont le nom m'échappe. Celui-ci me dit : - Monsieur le maire, regardez bien votre ville de Saint-Quentin et dites-lui adieu parce que vous ne la reverrez plus jamais ; elle sera détruite, ainsi que toute la région, votre gouvernement n'ayant pas voulu accepter la paix proposée par notre empereur, en décembre 1916. Il faut que les alliés sachent ce que deviendra le reste du pays envahi et au besoin la Belgique du fait de votre entêtement sans borne.

Je restai impassible et muet.

Au fur et à mesure que la population civile de Saint-Quentin diminuait, les exactions de la soldatesque empiraient et il arriva trop souvent que même les bagages préparés pour le départ furent audacieusement volés. Le dernier jour de l'évacuation, un militaire vint écrire sur ma maison un numéro de régiment. Il m'informa que cette inscription servirait à la répartition du butin au profit des soldats du front.

Donc, le 18 mard1917, à 5 heures, eut lieu le départ du dernier train d'évacués. Saint-Quentin avait perdu tous ses enfants et notre vieille cité n'abritait plus que des barbares…

Pour la deuxième fois, cette infortune échéait à la ville de Saint-Quentin. Le 28 août 1557, après la prise et le sac de la ville, dont la résistance héroïque venait de sauver la monarchie, toutes les femmes renfermées dans l'église collégiale et les hommes qui n'avaient pas été passés au fil de l'épée furent envoyés par Philippe II, roi d'Espagne, sur les terres du roi de France et, pendant deux ans, la ville dévastée resta au pouvoir de la soldatesque étrangère. La paix de Cateau-Cambrésis, en 1559, en rendit les ruines à la France. Moins de cinquante ans plus tard, elle était en pleine prospérité et recevait avec transports Henri IV qui venait confirmer ses privilèges er renouveler ses exemptions.

Acceptons l'augure de ce grand souvenir historique.

________________________


 

Retour en haut