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Sous la Botte (117)

F É V R I E R 1 9 17

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QUE SE PRÉPARE-T-IL ?

Le 1er février, pendant une réunion de conseillers municipaux dans le cabinet du maire, M. Ancelet, secrétaire général de la mairie, appelé à la kommandantur, revient en disant qu'il a eu, avec le lieutenant-adjudant Fitzner, une conversation extrêmement embrouillée d'où il semble ressortir qu'il faut dresser « tout de suite » une liste des personnes âgées, des malades et des enfants qui demanderaient à être évacués dans les environs de Maubeuge. Ces personnes auraient des chances d'être prises dans les trains d'évacuation qui partiront peut-être, de là pour la France libre… Par contre, le capitaine Neuerburg dit à M. Allard que tout transport sur les voies ferrées était interdit jusqu'au 20 février pour autre chose que pour les troupes, et à M. Driancourt que les apports de légumes de Ham étaient supprimés. D'autre part encore, tous les permissionnaires allemands sont rentrés… Que se prépare-t-il ? On attache aussitôt au grillage des actes bretèche de l'Hôtel de Ville, un avis de départ possible et le 4 au soir il n'y a que 211 inscriptions, en général celles d'évacués des villages à qui il est indifférent de changer de misère.

Une affiche prescrit le port du brassard rouge aux hommes de seize à soixante ans. Pourquoi?

Un délégué de la kommandantur fait le recensement des timbrs du carillon. Le maire me demande un petit mémoire pour tâcher de faire classer comme "objets historiques" la belle Catésienne et ses sonores compagnes. C'est là un mauvais son de cloche. La Ville s'évanouit. Qu'y vont faire bientôt ses habitants. Georges Gibert, le fils du maire, demande aux Allemands qui râclent les murs de l'atelier d'électricité, n'y laissant pas un clou : - Que nous laisserez-vous? Et le sous-officier répond : - Les briques et les fenêtres.... Et encore, les fenêtres, si on ne les brûle pas... - Pardonnez-nous, Monsieur le maire, dit un ouvrier civil employé à cette besogne, si on n'y était pas forcé, vous savez bien qu'on ne ferait pas ça. Et Gibert, qui me rapporte cet incident les larmes aux yeux, ajoute : - Nous sommes de meilleure race et les mauvais chez nous ont des sentiments que n'auraient pas les bons chez eux.

Au milieu du mois, une affiche parît qui ne surprend plus, mais émotionne pourtant. Sous ce prétexte que "la commune de Saint-Quentin doit pourvoir à l'habillement de ses habitants, des ouvriers et des prisonniers civils" (ce à quoi suffisait largement le magasin municipal organisé à cette intention et fort bien tenu par M. Et Madame Pierre Dony) la kommandantur ordonne de "délivrer " en des locaux qu'elle indique " tous les vêtements et toute la lingerie non indispensables aux détenteurs, " comme complets d'hommes, vestons, pantalons, gilets, manteaux, robes de femmes en drap ou en laine..., chemises pour hommes et femmes, caleçons, bas, chaussettes, mouchoirs, draps, serviettes, draps en coton, ainsi que les couvertures en tricot et laine et les courtes-pointes. On porte donc linges et vêtements rue Gelé et rue Brassette-Saint-Thomas avec un certain entrain – il faut établir un service d'ordre – car on esopère, grâce au récépissé qui vous est délivré, échapper aux réquisitions et perquisitions incessantes. Au fond, c'est la spoliation de ce qu'on possède de plus intime, de plus personnel; après cette mesure, il n'y en a plus qu'une à laquelle on ne veut pas songer et dont les prodromes cependant ne sont que trop perceptibles : l'évacuation.

Tous les matins, de bonne heure, ce sont des coups sourds qui n'ont rien de commun avec le bruit du canon : villages que l'on fait sauter, maison par maison, se murmure-t-on à l'oreille avec horreur. On a vu, le 17 février, un nuage noir flotter au sud-ouestde la ville. Ce serait le Grand-Seraucourt qui s'en serait allé en fumée avec ses deux sucreries et ses fermes considérables : c'est à deux pas et l'on ne peut rien affirmer! Hidenburg, se murmure-t-on à l'oreille, voudrait créer un désert entre la ligne française et celle qu'il se fixe en cas de retraite. On ne voit pas bien un désert artificiel de quelques kilomètres de large tracé dans la Champagne, l'Ile-de-France, la Picardie et l'Artois. C'est une conception d'une puérilité barbare. Il faut n'avoir jamais pris le train de Paris...

Nous ne voulions, nous ne pouvions y croire, et cependant!... Je vais avec Charles Desjardins chez M. Henri Doffe, qui m'a déjà fourni de curieux renseignements dont je ne lui demande pas la source. Il est affirmatif : - Tous les villages disparaissent. Les Allemands attachent des cartouches de dynamite tous les dix mètres le long des maisons. Pour les gros bâtiments et les églises, la mine en a raison. C'est la dévastation totale et qui s'étend de notre côté, rapidement. La ville y passera... Nous sommes atterrés. Charles Desjardins me dit : - Ce n'est pas possible. Ce sont là des contes de gens déprimés par l'occupation.

Le lazaret spécial de la rue de Fayet (Voir janvier 1915 : Venus bellatrix) est évacué sur Avesnes et La Capelle; la prison sur Avesnes. En revanche, une trentaine de femmes ayant plus de quatre-vingt-dix ans et venant des environs sont entassées dans un dortoir de l'Hôtel-Dieu.

Le 13 février, trente-six maisons des rues de Mont, d'Epargnemaille, de Fayet, du Blamont, des Arts, toutes à l'ouest, sont vidées de leurs occupants. Les services de la mairie se donnent grand mal pour loger les expulsés.

Le reste de la colonie suisse obtient enfin d'être rapatrié. Les cent trente personnes qui la composent encore sont averties, le soir du 28 février, qu'elles partiront le 1er mars, à 11 heures, ce qui a lieu.

Le pain est plus sévèrement rationné, le ravitaillement est réduit, le gaz ne brûle plus que quelques heures par jour; de charbon il n'est plus question. Enfin, les organisations restantes de la Croix-Rouge reçoivent l'ordre, le 22 février, de dresser " d'ici trois jours la liste des malades de la ville de Saint-Quentin."

Mais les perquisitions continuent et les "formations" allemandes qui s'en vont ne déménagent pas seulement leurs dossiers, mais les meubles des maisons qui les abritaient.

Le "ce qu'il faut croire" des Allemands c'est que, grâce aux sous-marins, la guerre sera finie avant trois mois. Du landsturmer au général, en passant par le policier, la conviction nouvelle est la même. On ne discute pas : on approuve. Il n'y a que cela à faire. C'est un cas désespéré.

L'ÉVACUATION DES VILLAGES.

L'autorité allemande avait promis formellement de mettre en marche un train d'évacués pour la France libre avant la fin de l'année 1916. Les inscriptions, cette fois, eussent été nombreuses s'il on en juge par les demandes de renseignements adressées à la mairie et à la kommandantur. Les Allemands se défilèrent comme ils purent et leur dernier argument fut : - Les évacuations seraient plus faciles si le gouvernement français n'avait fait savoir qu'il ne voulait plus recevoir d'évacués pauvres. Riches..., pauvres..., la voilà bien, votre égalité républicaine!

Des évacuations terrifiantes, ce sont celles de nos villages du Vermandois. Le choix de ces villages (on dit cent neuf) ne répond pour nous à aucune supposition plausible. De même, l'enlèvement des personnes – hommmes et femmes – de seize à soixante ans, lorsque la commune n'est que partiellement évacuée, nous paraît d'un illogisme criant : s'il y a péril de vie, ce sont précisément des enfants et des vieillards qu'il faudrait se débarasser d'abord, semble-t-il...

Le 13 février, à la réunion mensuelle de la Commission de contrôle des Bons régionaux, lorsque le major Krohn et le policier allemand qui surveille à la fois et nous et Krohn eurent tourné les talons, M. Emile Demarolle, maire de Neuville-Saint-Amand, et M. Langlet, maire de Moy, nous racontèrent en phrases hachées, la voix tremblante et les yeux humides, les horreurs de l'évacuation :

- Dimanche, dit M. Langlet, à 4 heures et demie du matin, je reçus l'ordre de réunir tous les habitants en l'église de Moy. Je fis sonner cet ordre dans la commune. À 6 heures, dans l'église, le commandant annonça que toutes les personnes de 15 à 60 ans devaient prendre immédiatement le train sansrentrer chez elles. À force de prier, de supplier, j'obtins un quart d'heure pour que l'on pût au moins emporter quelques hardes. La caravanne s'achemina, par le froid affreux et l'obscurité, vers Mézières-sur-Oise, d'où le train partit à 7 heures. Je crois savoir que le terme du voyage fut Solre-le-Château. Dans la journée, les gendarmes vinrent enlever les quelques malheureux chevaux restants et les bêtes abandonnées. Ma femme avait dû partir. J'eus à peine le temps de l'embrasser. Bref, je reste avec ma mère qui a quatre-vingt-quatre ans, et quelques vieilles gens pour soigner les enfants. Il me faut pourvoir à tout et faire toutes les besognes. Et M. Langlet nous montre, sous ses gants, ses pauvres mains, des mains de travailleur malhabile, coupées, fendues, gercées...

C'est le tour de M. Demarolle : - Tous les jours, dit-i, les maires doivent se rendre deux fois à la kommandantur, qui est àHomblières, à 9 heures et à 4 heures, temps allemand. Cela, d'ailleurs, ne sert absolument à rien. Samedi (10 février), c'était, après-midi, un aria sans pareil : les officiers étaient affolés, la sonnerie du téléphone n'arrêtait plus. Treize maires étaient là : on les fit attendre deux heures. À 6 heures, on poussa dans le cabinet du commandant huit d'entre nous. C'était la première fpis que nous échéait cet honneur! Nous n'avions jamais vu cet individu : il n'était ni plus ni moins brutal qu'un Allemand qui donne un ordre, mais il s'exprimait difficilement en français. C'est ainsi qu'il nous dit dès l'abord : Je suis obligé de décrotter les villages. - On pourrait attendre, objectai-je, que la gelée fût passée; maintenant c'est impossible. Il me lança un regard sévère. - C'est l'ordre. Mais il se rendit compte que je ne l'avais pas compris, car il me tendit la liste et les instructions. Je ne compris que trop, cette fois, et pâlis : c'était l'évacuation immédate, le jour même... Cet ordre, le voici :

Etappen-commandature 142 (Quentin-Land).

Etappen-inspection.

9-2-17. Ordre pour M. Le maire de Neuville.

Les habitants de la commune de Neuville désignés sur la liste ci-jointe devront se présenter, à cause de leur départ, le 10 février 1917, ponctuellement à 8 heures (heure allemande) avant midi, devant la mairie.

Les habitants ne devront prendre avec eux qu'autant d'effets qu'ilspeuvent facilement porter. On n'a pas des voitures pour le transport. Il faut prendre des vêtements chauds, deux couvertures de laine, de la vaiselle et des nourritures pour deux jours.

Le maire est responsable pour l'exécution de cet ordre; il devra nommer un remplaçant comme conducteur du transport.

                                                                                                                BOEHM,

                                                                                                      Major et Commandant.

- Nous ne serons pas chez nous avant 8 heures du soir, lui dis-je, comment prévenir nos populations? - Je vous autorise à circuler cette nuit. Je ne pus obtenir autre chose. Nous nous retirame atterrés. À Neuville, je fis prévenir, par les gens de bonne volonté, dans chaque maison, qu'un telet un tel étaient désignés pour partir le lendemain, à 7 heures du matin. Il y eut des incidents abominables : un père part avec sa fille aînée et laisse sa femme, accouchée de la veille, avec cinq jeunes enfants. C'est un exemple, il y en a d'autres. Une vieille femme est morte de saisissement; le lait a tari chez une jeune mère et le poupon est mort de faim. Ce sont les premières victimes. Malgré la défense, je fis atteler une charrette pour véhiculer les bagages et, à 7 heures, mes pauvres administrés partirent pour Essigny, à pied, par le froid. On les embarqua dans des wagons à bestiaux sans qu'on ouisse savoir pour quelle destination….

M. Roger (du Buisson) vient me raconter ce qui s'est passé à Essigny-le-Petit :

- Les habitants de Lehaucourt étaient arrivés à pied, à une heure, dans la cour de la gare. Défense d'entrer dans les bâtiments ! Ils ne partirent que le lendemain, à une heure de l'après-midi, après un retard de vingt-quatre heures exactement ! Vers le soir, les Allemands firent savoir que c'était une erreur et qu'ils eussent à s'en aller coucher où ils pourraient, mais qu'il fallait être là de bonne heure… Un soldat alsacien ne put s'empêcher de dire en français : - Et la voilà l'organisation allemande si vantée !

- Ce spectacle étai déchirant, continue mon interlocuteur. Heureusement, de braves gens avaient enfreint les défenses les plus féroces, car on ne craignait plus rien, et avaient attelé quelques carrioles pour porter les bagages et aider aux impotents. On entassa tous ces infortunés dans des wagons à bestiaux, sans feu, bien entendu (et le froid était terrible), mais même sans bancs pour s'asseoir.

- Quant à notre situation au village, ajoute-t-il, elle n'est plus tolérable : tous les jours de nouvelles exigence, de nouveaux éclats ! Combien de chevaux restants ? Combien de poules ? Combien de coqs ! Et le lendemain, on recommence. On nous avait rendu une partie de nos propres pommes de terre réquisitionnées et mises en dépôt. Il a fallu les reporter. Maintenant, nous mangeons tout ce qui est comestible dans nos fermes. À la grâce de Dieu ! Nous appelons l'évacuation de tous nos vœux pour changer de misère et n'avoir plus le spectacle de l'occupation et ses supplices. Car ce sont des supplices, le mot n'est pas trop fort. Notre chambre est traversée la nuit par trente ou quarante Allemands arrivant ou s'en allant. À côté sont mes petites filles et leut tante ; les Allemands sont installés à demeure avec elles…. Quelle vie !….. Nous sommes dans l'état de désespoir…

Roger (du Buisson) me dit aussi ce qu'il sait de Morcourt et de lesdins : « Que les mâles se mettent d'un côté et les femelles de l'autre, » cria, à Morcourt, le sous-officier chargé de l'opération aux habitants rassemblés dans l'église. Le maire, M. Ponchard, dut littéralement, se jeter aux genoux du commandant du lieu afin que ses trois filles puissent partir avec leur mère. On voulait les séparer ! Et cela arriva, à Rouvroy, pour une malheureuse enfant de seize ans qu'on arracha à sa mère. Il est vrai qu'on gratifia celle-ci de quatre ou cinq enfants qui n'étaient pas à elle…

Les cent cinquante-six évacués de Lesdins attendaient le train depuis des heures et des heurs quand on leur dit : - Il y a erreur, vous pouvez retourner chez vous. Les malheureux avaient cédé ou donné toutes leurs provisions et, rentrant, ils trouvèrent, par surcroît, leurs maisons pillées. Ils réclamèrent au moins leurs bagages. - Vos bagages ? Ils sont partis par un autre train. C'est une erreur…

À Alaincourt, les gendarmes avaient accordé à la population un quart-d'heure pour faire ses préparatifs. Le maire, M. Durot, dit à ses administrés : - Et moi, je vous en donne trois. Le gendarme se fâcha : - Le train est là. - Je me f… du train, répliqua Durot. Il faut ce qu'il faut. Ce fut une scène de désolation.

M. Gaston Millot, de Berthenicourt, celui-là même qui, forcé de se découvrir devant les officiers allemands, ne sortit plus désormais que nu-tête, dit au commandant du lieu : - Vous n'avez pas le droit de nous traiter comme vous vous traitez entre vous. Français nous sommes, Français nous resterons ! Il a été mis à part et envoyé on ne sait où. Il a trois fils soldats.

On détruit, en cachette des Allemands, ce qu'on ne peut vendre, donner ou emporter. Il y a de la garnison à peu près dans chaque maison, garnison militaire et civile, car les civils allemands, dégoûtants, affreux à voir et à sentir, sont plus nombreux que jamais.

Des évacués de Crisolles, dans l'Oise, près de Noyon, nous jettent en passant : C'est nous qui avons demandé à partir. La vie n'est plus possible sur le front. Elle n'est plus possible nulle part.

Le 15 février, au matin, dans la rue d'Isle , à Saint-Quentin, un ménage de gens aisés, perdu, désemparé, demandait qu'on lui fît la charité d'un morceau de pain. - Je n'ai pas le droit de vous en vendre, leur dit une boulangère, mais entrez chez moi, je vais vous restaurer. Le mari finit par aller réclamer à la kommandantur. - Je n'ai ni vivres, ni feu, ni lieu, dit-il, c'était bien la peine de m'enlever de Ham ! - Voulez-vous y retourner ? - Oui. Il eut son laissez-passer sur l'heure.

Chez Pierre Dony, je vois deux fillettes que Madame Dony a rhabillées et lavées des pieds à la tête : elles en avaient besoin ! Elles sont perdues….. Leurs parents ont été enlevés et les voilà….. On les a hospitalisées à l'Asile de nuit avec quelques autres dans le même cas. Elles ont confiance. « Nous allons, disent-elles, demander au commandant de nous envoyer avec papa et maman….. » Pauvres petites ! À la kommandantur, on leur répondra comme d'habitude, après avoir ouvert un registre quelconque et pris leur nom : - C'est cela, tenez-vous prêtes à partit tel jour, à telle heure, sinon on vous punira. Et un train les emportera avec d'autres évacués, n'importe où…

Je m'arrête…. On se sent en présence d'un peuple impitoyable qu'aucune considération d'humanité ne retient. L'ordre – ordre donné de loin par une brute, ordre absurde au demeurant et qui ne se justifie ni au point de vue militaire, ni au point de vue politique – est exécuté froidement, avec une rigueur indifférente qui tient lieu de tout, mais la situation dépasse trop évidemment ceux qui l'on créée. On en arrive à avoir pitié de ses bourreaux !

 

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