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Sous la Botte (116)

L'ANNIVERSAIRE DE L'EMPEREUR.

Le samedi 27 janvier revient l'anniversaire de la naissance de l'empereur allemand. La cérémonie est moins brillante qu'elle ne le fut l'année dernière. Plus de ballets de lumière : un avion était passé la veille et, le 27 au matin, officiers et soldats regardent en l'air. Des aéroplanes allemands battent l'espace. Un vent d'est très piquant s'est levé sous lequel les troupes – de quatre à cinq mille hommes – font bonne contenance. Presque plus d'infirmières sur le perron du théâtre ; une centaine d'officiers seulement assistants sur le trottoir de l'Hôtel de Ville. Peu, très peu d'officiers à l'allure militaire. C'est du second choix, le premier a disparu. À 11 heures sept minutes, le général von der Marwitz, successeur depuis avant-hier de von Galwitz, envoyé devant Verdun pour y remplacer un collègue malheureux, et l'un des cinq ou six adjudants-généraux de Sa Majesté, débouche de la rue Croix-Belle-Porte. Avec les trois officiers qui le suivent, il va se mettre sous la statue du Jeteur de pierre du Monument de 1557 et prononce d'une voix aiguë – la voix d'ordonnance – un bref discours qui s'achève en trois hourras sauvages, laissant un silence morne derrière eux. Pendant que les trois fanfares jouent, quoique séparées, avec un ensemble parfait – ce que cette concordance suppose de répétitions ! - le général passe sur le front des troupes, leur demandant de temps en temps un hourra supplémentaire. Le commandant de chaque unité se joint à son cortège, puis salue et regagne sa place. L'un d'eux, s'étant sans doute trop approché du grand chef , est rudement écarté par un colonel d'état-major. Le défilé a lieu, impeccable ; les musiques se substituent l'une à l'autre quasi mécaniquement : un aveugle musicien ne saisirait pas la suture. Des officiers immobiles comme des pieux jalonnent les files à droite et marquent la limite avant et arrière du pas de l'oie. À 11 heures et demie juste c'est fini et le général s'éloigne vite sans saluer qui que ce soit. Les cloches des églises commencent à sonner et sonnent jusqu'à midi…

NOTULES.

Strosch et les traités. - Monsieur le procureur de la République, disait Strosch, le substitut de Cramer, à M. Dyvrande, les conventions de la Haye sont un traité, donc elles n'existent plus avec la guerre puisque la déclaration de guerre équivaut à l'abrogation des traités. - C'est une erreur, Monsieur le substitut, releva doucement le procureur, c'est une convention internationale et non un traité bilatéral, convention faite en vue de la guerre et pouvant être appliquée seulement pendant la guerre. - Ah ! C'est possible, conclut Strosch, mais ce n'est pas ainsi qu'on nous l'enseigne.

Le représentant de M. Laborie. - M. Laborie, le propriétaire du grand tissage de la rue du Port, reçoit la visite d'un des représentants, sous-officier allemand à qui il avait versé peu avant la guerre6 400 francs pour sa tournée dans l'Amérique du Sud. Ce garçon, rappelé par la mobilisation, venait offrir de rembourser ce qu'il n'avait pas dépensé. On prit des arrangements. - Du reste, rien ne presse, dit le sous-officier, aussitôt après la guerre, je reviendra prendre des échantillons, car ma collection je ne sais où elle est. - Les miennes, dit M. Laborie, ont été réquisitionnées jusqu'au dernier fil. Mais vous vous imaginez que vous pourrez remettre les pieds à Saint-Quentin ? - Pourquoi pas ? Dit l'autre au comble de l'étonnement. M. Laborie renonça à expliquer. Et ils en sont tous là – ou presque tous… Le dressage de cette race confond l'imagination.

Hauss s'en va. - Le lieutenant-adjudant Hauss, l'homme indispensable de la kommandantur – ou se croyant tel – a annoncé son départ en ces termes dans une maison où il est bien accueilli : - Décidément, je quitte Saint-Quentin, je vais au front (?) mais je retourne d'abord en Allemagne pour former des recrues. Vous verrez qu'on regrettera ce « cochon de Hauss ». Il y a du vrai. C'était un gamin et qui avait parfois la gaminerie épaisse, mais jamais malveillante de parti-pris ou foncièrement méchante. Fils d'un charcutier de Strasbourg, employé à l'état-civil et devenu officier prussien, cela l'avait gonflé. Arrivé sec comme un hareng, il part énorme et claque dans sa peau.

À la bibliothèque. - Le 31 janvier, le maire nous fait demander, Emmanuel Lemaire et moi. Il désire mettre à l'abri, nous dit-il, « les richesses littéraires » de Saint-Quentin, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus précieux en fait d'ouvrages à la bibliothèque municipale. Nous en acceptons volontiers la mission. La bibliothèque de Saint-Quentin, dans son ensemble, n'est pas riche et est, dans le détail, assez mal composée. Le bibliothécaire, consciencieux et instruit, manquait d'autorité pour imposer sa manière de voir à un comité variable, mais toujours incompétent. Cependant, quelques manuscrits (le plus précieux a été justement envoyé à Paris en communication), certaines séries anciennes et les fonds locaux valent la peine d'être défends. Tout cela ira dans les caves murées de l'hôtel Lécuyer, où est le musée.

Les pauvres Russes. - Il est mort trente-sept prisonniers russes ce mois-ci. On en a enterré treize le 6 janvier. Les malheureux Belge de Neuville sont également appelés à disparaître : ils se jettent sur les betteraves crues et les choux – quand ils en rencontrent ! Leur pitoyable état n'attendrit pas leurs bourreaux. Quatre d'entre eux, pour avoir refusé de descendre dans une tranchée noyée, ont été enfermés dans une cave et absolument privés de nourritures….. Pour en revenir aux Russes, on détourne les yeux à leur passage afin de n'avoir pas à croiser leurs yeux agonisants. Le 29, jour où le thermomètre descendit assez bas, le maire me dit avoir vu qui « pleuraient de froid. » Plusieurs se sont sauvés. Battus d'abord, ils sont condamnés, en outre, à rester tous les matins immobiles et face au vent pendant trois heures. Dans l'équipe qui travaille à empierrer la route d'Homblières, l'un d'eux s'écarta pour ramasser une betterave. Le vieux landsturmer qui les gardait se précipita et, tandis qu'il était baissé, l'assomma d'un coup de crosse. Deux Français qui jardinaient poussèrent des cris d'horreur. Le Russe agonisa sur place et une charrette vint chercher son cadavre...


 

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