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Sous la Botte (109)

D É C E M B R E   1 9 1 6

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« DE PROFUNDIS. »

Le silence du canon et les mauvaises nouvelles de Roumanie nous dépriment : airs d'enterrement, poignées de main silencieuses, interrogations muettes des yeux, considérations décourageantes…. C'est à ne plus mettre un pied dehors…. Il est vrai que les fâcheux opèrent à domicile…. Et puis, les cloches !…. Le 6 décembre, on sonnaille pendant une demi-heure – ne serait-ce qu'un demi-succès ? - en l'honneur de la prise de Bucarest. Du coup, Marie-Pontoise prend sa volée et la tour Saint-Michel ne s 'effondre pas, malgré l'arrêt sans appel des plus célèbres kodonologues de l'Allemagne. Et les nouvelles de la France libre sont déplorables…. : crise du commandement, interpellations sur tout et sur rien à la Chambre, séances secrètes, ministère de trente-deux membres où de tristes débris se consolent entre eux et autres balivernes de la guerre en paroles. En Angleterre, pays de saine politique, on s'achemine vers une dictature qu'accepte l'opinion. En Russie, le ministère Trepoff semble vouloir racheter les erreurs du précédent et proclame : « Pas de paix séparée. » Enfin, on continue d'entrevoir le moment où l'on sera peut-être prêt. Les Allemands, eux, sont toujours prêts. Cependant la direction des étapes 2 est transportée à Mons avec le banc de sangsues sur lequel elle repose. La seule petite consolation que nous ayons dans l'abîme de misères le long de la paroi duquel nous descendons, c'est la baisse du mark : 77 pour cent ! La confiance, parfum léger et délicat, s'évapore….

Cependant, un certain nombre d'officiers supérieurs portent le deuil (un brassard noir au bras gauche) de François-Joseph, empereur d'Autriche, mort le 21 novembre. On est tenté de leur serrer la main au passage : « condoléances !… à son âge ! N'est-ce pas ? »

Les trains d'autos se succèdent portant du ciment à la fortification du Tronquoiy qui s'annonce formidable. Les travaux s'exécutent sous la direction d'un ingénieur autrichien ayant longtemps résidé en Belgique et parlant le français avec l'accent bruxellois.

Dans Saint-Quentin même, mais à l'ouest de la ville, les évacuations commencent : dix-huit familles de la rue de Pontoile ont été sommées de déménager sur l'heure et leurs maisons sont abattues. Où les loger ? C'est un gros souci de plus pour le maire.

Le 16 décembre, après-midi, est affichée à la direction de l'imprimerie (Crédit du Nord) la proclamation de Guillaume II à ses soldats pour leur annoncer qu'après la victoire (de Roumanie), il a fait « une proposition de paix à l'ennemi. » Il faut reconnaître que le moment est bien choisi. Les soldats allemands dressés à l'affirmative et ne pouvant s'imaginer qu'on puisse résister à un désir de leur empereur, exultent. Il en est qui vous arr^tent dans la rue pour vous dire en riant : « La paix est faite. » On se bouscule chaque jour au coin de la place et de la rue de la Sellerie à l'arrivée des journaux allemands, entre 10 et 11 heures : il y faut un gendarme. Noël, qui s 'embrumait, s'éclaircit, et l'on prépare, paraît-il, un réveillon « soigné » ; les voitures venant de la campagne apportent des sapins. Les soldats recommencent à chanter dans les rangs. Mieux, le major Krohn (il a dû, sur un ordre formel, faire coudre des pattes tressées d'argent à sa tunique et prendre une attitude un peu plus militaire), le major Krohn, qui est le contraire d'un « gobeur, » que ses fonctions, que sa race, que sa cynique indépendance placent en dehors de l'idée nécessaire et toute faite, nous dit , à M. René Jourdain, à Me Labouret et à moi réunis pour régler quelques détails relatifs aux bons régionaux : - Je rentre de Berlin ; la paix est faite, du moins avec la France et la Russie. On redevenait amis… Enfin !… Le changement de ministère en Russie a tout jeté par terre. Devant notre réserve, il rompt le silence en disant avec force : - Il faut que dans trois mois, la guerre soit finie.

Et des profondeurs de l'abîme montent encore des cris d'espérance. Le mot de la situation, c'est Curtis, le délégué américain, « ce jeune homme tranquille et maître de lui. » a écrit son chef éminent Brand Whitlock, qui le dit en pénétrant, le 21 décembre dans le cabinet du maire. - Épatante, votre population ! L'annonce de la paix ne l'a pas troublée du tout. Elle veut avant tout la victoire. Et, les deux mains dans les poches et la casquette sous le bras, il répète : - C'est épatant !

LE RÉGIMENT HESSOIS.

Le 1er décembre, il y a revue, dans le boulingrin des Champs-Élysées, du régiment dont le grand-duc de Hesse débarqué de la veille est le titulaire. Pas nombreux, les Hessois, du moins logés à Saint-Quentin. Les soldats arrivent avec le fusil simplement et les officiers les bras ballants. En place , alignement ! Les ordres sont criés par un petit gros, très agité, qui hurle sans arrêt depuis 8 heures jusqu'à 9 heures moins le quart exactement . Il se place à angle droit du dernier soldat de file à droite, et là, les fesses bien écartées, les mains sur les genoux, dans l'attitude de saute-mouton, il lance de l'œil gauche, le droit étant fermé, un rayon qui doit aller sans éclipse ni lacune de la boucle de ceinture n°1 à la boucle de ceinture n° x, tout là-bas, dans le lointain brouillé du kiosque. Derrière lui, se met dans la même position, mais moins penchée, un autre officier plus grand, dont le point de repère est vraisemblablement le premier bouton de la tunique ; et enfin un troisième, très grand, la tête fixe au bout du cou tordu, trace sa droite évidemment sur les nez.

L'entreprise est difficile, car il y a du brouillard, mais nitre géomètre ne se décourage pas. Les « Fixe ! » et « En place, repos ! » se succèdent, et cinq ou six fois il fait preuve de son opération. Mais le plus convaincu de tous en fait d’alignement, c'est le clairon-maître. Lui est immense et il a sous ses ordres six tambours, six fifres et douze instrumentistes, sur deux rangs. Comme son supérieur, il vérifie l'alignement de sa petite troupe sonore, mais sans repos, ni détente, pendant l'heure tout entière, son grand corps penché en avant. D'ailleurs, il ne fait pas une observation à ses musiciens, car alignez donc une grosse caisse avec une flûte !

Quand c'est fini – sauf pour le chef de musique qui continue – le commandant fait bruyamment évacuer les Champs-Élysées par les gendarmes et les patrouilleurs qui sont survenus en nombre. Les curieux sont exclusivement des soldats allemands en ballade.

Les civils débouchant de Remicourt ou y allant sont invités avec le sourire à faire le tour : nous sommes loin de la roideur des débuts en pareille circonstance.

À 9 heures, Ernest-Louis, un grand bel homme de 48 ans, descend d'auto, passe rapidement sur le front de son régiment qu'il ne conduit pas au feu, car il est, dit-on, fort pacifique, et le défilé a lieu en musique. C 'est l'affaire de quelques minutes. Sont restés sur place une vingtaine de soldats à qui il remet la croix de fer ou quelque ordre hessois, et il remonte dans sa voiture après avoir serré la main du commandant de place et de quelques autres venus pour le saluer.

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