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Un tour de place

  

Des »Tablettes saint-quentinoises » cette jolie évocation de notre vieille « Grand’Place ».

Il y a de cela quinze jours. Ils étaient là, la veille du 14 juillet ces deux vieux foulant à petits pas l’asphalte de la Grand’Place, une heure avant la retraite.

L’un portait à son nez sa prise de tabac ; l’autre ne fumait pas. Ils devisaient.

-          En voilà du changement depuis ce temps-là.

-          Oui dit l’autre en souriant ; et en montrant de la main les préparatifs de l’illumination.

-          Sous Louis-Philippe, il y avait sur la façade de l’Hôtel de Ville, un « Vive le roi ! » en lampions de suif, en lampions aussi deux lys, à gauche et à droite du monument. Rien ailleurs, tu te rappelles que la façade du théâtre n’existait pas encore.

-          C’est vrai ! A sa place, il y avait l’ « Hôtel d’Angleterre, la « Maison des trois Poissons », le bureau des diligences Laffite - Caillard à gauche, l’« Hôtel du Cornet d’Or », la « Maison de l’Ange ».

-          Quel joli souvenir celui-là.

-          D’autre part, la célèbre pâtisserie du père Muol avant Gadmer. Il était, en tout petit, aussi haut qu’il était large. Le ventre énorme était couvert de la farine qu’il venait de manier. Il se tenait devant sa porte ouverte comme l’était sa bouche d’un large sourire personnalisant au physique son fameux et légendaire gâteau de Savoie. Prends garde au ruisseau.

-          Tu rêves voyons ! C’était bon du temps de la pharmacie Lebret, là au coin, quand tu traversais le cloaque, pour aller en face acheter des cordes à violon.

-          Ah ! oui ! la mère Gervoise toute frottée de littérature, cette aimable marchande de tabac ! Moitié femme de lettres, sous son enseigne où, dorée par le soleil couchant, l’homme en habit à la française secouant les plis de son jabot,  vous incitait, en prisant, à lire les vers fameux, écrits au bas du tableau

Quoiqu’en dise Aristote et sa docte cabale

Le tabac est divin et n’a rien qui l’égale

-          Ah ! Que c’est vieux !

-          Pas tant que cela, mon cher ! ne vois-tu pas encore ouvert le petit café d’alors à côté de la maison avec des appuis de fenêtres de fer forgé Mme Béguin, modiste, collée à celle de Raincourt-Chédeville, devant laquelle le zélé commandant de la garde nationale prenait souvent le frais avec sa famille assise en rond autour de lui, l’épicerie de la veuve d’Hallier, étalant ses croix de Saint-André contre la maison commune. La plus vieille , peut-être des maisons de la place, dont tu retrouves par derrière, place Gaspard de Coligny, la façade en pans de bois très fort heureusement conservée pour l’aspect ornemental de ce coin verdoyant de la place centrale.

-          C’est vrai. Et la boucherie Corduan, tu ne l’oublies pas sans doute ! Et la boutique Legrand où toi tu achetais des dragées auxquels succèdent les apéritifs du café de Paris.

-          Ah ! pardon s’il te plait ! Tu sais que je n’en prends pas.

Ici longue discussion des deux amis sur les habitudes actuelles de l’apéritif… pendant laquelle haussant l’épaule, et faisant demi-tour sur eux-mêmes, ils continuèrent leur promenade les yeux fixés sur la maison Potin.

-          Tiens, c’est vrai. Elle remplace la vieille boucherie qui étalait ses rutilants quartiers de viande, tout frais écorchés, ruisselants le sang sur les pavés d’alentour.

-          Et les « Nouveautés » de Canivet … et les jouets, les boules de grès du père Camrtat ; plus tard, Macron avec ses primeurs ; le sapeur-pompier du revendeur, avec sa hache et son habit blanc …. Les chapeaux de Lapchin...

-          Puis à l’étage, au-dessus, des casquettes, cette….

-          Non, pas encore !... mais l’imprimerie du « Guetteur …

-          Sans doute ; et deux maisons plus loin, les ateliers du « Journal de Saint-Quentin » et avec, pour les séparer et empêcher les deux confrères ; alors si distants à d’autres égards de se manger le nez, la pharmacie Quentin, où l’on entendait le pilon s’agiter si furieusement dans le mortier de marbre blanc.

-          Quelle mémoire, mon cher vieux ! Si je ne craignais pas de faire injure à tes convictions, j’ajouterais bien ici la maison de la veuve Dacheux où venait se fournir les clientèles des acheteuses de chapelets, des scapulaires, de livres de messe… un peu après la librairie de M. Williot Adam, son frère...

-          Alors, n’oublie pas surtout l’immeuble si pittoresque de MM. Salomon frères, avec ses balcons où s’accrochait une vigne !... sur la Grand’Place ! dont tu dévorais les grains vermeils en te sauvant à l’école…en attendant le café Paillasson.

Ils partaient maintenant tous les deux en même temps, nos bons vieux, se jetant à la face le nom des façades disparues ; la maison Taconnet, où se fournissait en modes nouvelles toutes fraîches des façons de Paris, les dames de grand ton ; la devanture Kemp, aux fines chaussures, l’épicerie Derlet le politicien du quartier ; les « Nouveautés » de Lefebvre Duclere, au coin de la rue des Toiles, celles de l’angle de la rue de la Sellerie.   

Ici, une longue discussion pour savoir si ce n’était pas là qu’étaient nées les « Fabriques Françaises ». Puis venaient les habits du tailleur Bertaux, les fers et quincaillerie de la maison Geneste ; le petit café du coin ; à l’autre angle de l’infecte rue Saint-Jacques, la librairie Doloy, précédemment Frémont, et son cercle quotidien de causeurs avec au- dessus , l’enseigne du « Courrier de Saint-Quentin » … puis et puis… la pâtisserie de Mme Boucher et enfin, après le ruisseau de la rue des Canonniers traversé, la maison de peinture Alexandre Rigaut, l’ « Aigle Noir ! » ..

Et ainsi, à pas lents et raréfiés par des émois successifs devant leurs plus chers souvenirs, ils en avaient fait le tour, avec celui de la Grand’Place, n’oubliant pas que le « Vieux Puits » qui, lui, avait déménagé pour élire domicile ailleurs…

Quand tout à coup, la première détonation des boîtes les fait sursauter dans un éclair, L’un rassure son chapeau, déplacé par la secousse, pendant que l’autre ramasse sa tabatière.

La foule accourait des quatre coins de la Place.

Ils se perdirent dans le flot populaire séparés dans l’espace, mais non pas dans le temps...

Ils emportaient avec eux les chères et douces impressions de tout un passé, dans les replis duquel ils se roulèrent vraisemblablement, pour s’endormir d’un sommeil bercé par leurs souvenirs et par le plaisir réciproque de les avoir une fois de plus échangés…

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