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Sous la Botte (60)

LE TEMPS.

Le temps, en ce mois de décembre, fut plutôt humide, avec des échappées de soleil et des effluves chauds comme à l'approche du printemps. Quelques jours, le ciel fondit en eau e à la fin, le thermomètre monta encore et les heures médianes furent tout ensoleillées. Aussi les avions s'en donnèrent-ils à cœur joie.

Le 9 décembre, un phénomène se produit que je vois pour la première fois à Saint-Quentin : le faîte de la Basilique est complètement caché par un nuage bien aggloméré qui, finalement, se résout avec le reste en une pluie fine, interminable et chaude.

Le mois précédent – puisque je suis sur ce chapitre – par un ciel serein (sereno lonuit et c'était, pour les Romains, un mauvais présage), le tonnerre avait, un beau midi, joué au canon. En effet, des coups secs et allant crescendo firent qu'on se mit aux fenêtres et qu'on se regarda d'un œil qui exprimait : « Cette fois, c'est eux. » Des nuées accourant de l'Ouest t des roulements prolongés foudroyèrent nos illusions.

LA CONVERSATION SUR SALONIQUE.

Emmanuel Lemaire me fait dire que M. et Madame Sébline sont chez lui. J'y cours. Le sénateur de l'Aisne a pu venir de Montescourt à Saint-Quentin, pour affaire administratives, dans l'équipage de l'officier allemand qu'il loge et qui, par exception, est maniable. Étant donné son état de santé, Madame Sébline est autorisée à l'accompagner. Il me rappelle cette conversation d'il y a dix-huit mois, au printemps de 1914, sur Salonique, qui émotionna si vivement, lorsqu'il la tint, le cercle d'amis qu'il aimait à réunir chez lui plusieurs fois l'an. Je la reproduisis aussitôt, cette émouvante prophétie – car, c'en était une – dans le Journal de Saint-Quentin. Je n'ai pas l'article sous les yeux, mais il me souvient que, déployant tout à coup une carte de l'Europe, M. Sébline s'était écrié, mettant le doigt sur Salonique : «  Ne nous faisons pas d'illusions, la guerre est inéluctable et une fois de plus la question d'Orient va ensanglanter la terre. L'Autriche veut arriver ici, à Salonique, et l'Allemagne consentante n'attend que la disparition de François-Joseph pour mettre le feu aux poudres. Heureusement, elle se heurtera à l'Angleterre, que le souci de sa propre sécurité jettera dans nos bras, et à la Russie, dont le souverain sera fidèle au traité d'alliance ; mais il n'en est pas moins vrai que cette guerre inévitable, je le répète, confondra l'imagination. L'Histoire n'aura offert rien de semblable. »

- Votre article, me dit donc M. Sébline, je l'ai donné à lire à mon officier, qui entend bien le français ; il en était confondu ! Comme ce n'est pas une brute, à la différence de son prédécesseur, je cause quelquefois avec lui. Après l'offensive de Champagne, il m'a dit : La démonstration est faite, vous ne passerez pas. - Ni vous non plus , ai-je riposté. - Je le crois, avoua-t-il. - Eh bien, lui dis-je pour conclure, imaginez Frédéric II ou Napoléon Ier : ils passeraient, car le fait du génie est de trouver des solutions à ce qui arrête les autres hommes.

LE PIGEON DE LA PAIX.

« Lorsque nos ennemis viendront nous faire des propositions de paix conformes à la dignité et à la sécurité de l'Allemagne, nous serons toujours prêts à les discuter ». Also parle le chancelier de l'Empire au Reichstag, nous apprend la Gazette des Ardennes.

Les Allemands sont nerveux et laissent échapper des propos nouveaux : - Que deviendrons-nous après la guerre ? Dit à M. Vittini l'assesseur financier Krohn en se prenant la tête dans les mains. - Il va y avoir de grands changements, gémit l'administrateur Schon à la réunion de quinzaine de la Commission de contrôle des Bons régionaux.

Le « pigeon de la paix », comme disent les Allemands, est sorti du colombier impérial et ne sait où se poser. Les conditions gravées sur les feuilles de son rameau d'olivier : « Pas d'annexions, la Pologne restaurée, la liberté des mers » ne sont plus celles des ligues pangermanistes il y a seulement trois mois : La frontière à la Somme (Saint-Quentin eût été mi-partie), l'expropriation des grands propriétaires et des grands usiniers, Belfort, cinquante milliards »… et le reste ! Fondues, les neiges ! Or, l'on en cause et la réflexion qui vient à nos esprits est la même : « Pour dicter la paix, il faut être vainqueur. Or, Messieurs, ce que l'on peut dire jusqu'ici c'est que nous ne sommes pas vaincus, donc…. » Le moral reste bon, quoique vacillant.

PLAIDOYER EN FAVEUR DES RAVITAILLEURS.

J'ai enfin trouvé un homme qui prend la défense de ces pauvres – c'est une façon de parler – ravitailleurs qu'on veut tuer à l'Hôtel de Ville er assommer à la kommandantur .

- je ne les juge pas si criminels, me dit M. Louis Vatin, qui, entre parenthèses vient de réussir à merveille et d'accord avec la mairie, un ravitaillement en sucre considérable. Non, je ne les juge pas si criminels. Quelques-uns ont été des héros dans leur genre et ont couru des dangers réels pour approvisionner nos concitoyens en denrées que la mairie était impuissante à procurer, elle qui ne pouvait se mettre à la traverse des prescriptions de l'autorité allemande. Leur mobile est le lucre, c'est entendu, et ils ne sont pas tenus aux scrupules d'un archevêque. Ils ne peuvent pourtant pas donner pour rien ce qui leur coûte cher. - Elles sont salées, vos pommes, disais-je à l'un d'eux connu de vielle date. - Elles viennent de loin, me répondit-il. Et puis , la semaine dernière, on a saisi ma voiture avec deux cents francs de marchandises dedans parce que je rapportais une douzaine d'œufs à une malade. J'ai passé deux nuits au cachot et on m'a gratifié en plus de cent marks d'amande. Il faut pourtant que je me rattrape. - C'est trop juste, et je payai sans marchander. Le plus décrié d'entre eux m'a montré ses livres exactement tenus, et ses factures. Je puis attester qu'en aucun cas le bénéfice ne m'a paru anormal. Somme toute, poursuivre les ravitailleurs, c'est condamner l'initiative et l'énergie. Voilà mon sentiment. - Je ne suis pas loin de le partager, dis-je à Louis Vatin.

LE TRAIN D'ÉVACUATION.

L'évacuation est à l'ordre du jour (20 décembre). Aussitôt paru l'article de la Gazette des Ardennes l'annonçant, il y eu affluence de demandes à la mairie. On avisa la kommandantur qui enjoignit de les recevoir. Le lendemain, elle exigea les lettres elles-mêmes et le commissaire de police reçut l'ordre de dresser des catégories d'après l'affiche : 1° femmes et enfants privés de leur soutien ; 2° enfants que la guerre a séparés de leur famille ; 3° malades ; 4° hommes sans ressources hors d'âge militaire ; 5° personnel sanitaire dont les services ne sont plus nécessaires. Quant aux malades ils durent se munir d'un certificat médical. L'empressement ne se maintint pas et il n'y eut guère que trois cents demandes. La kommandantur en attendait un bien plus grand nombre.

Je connais une jeune fille qui rentre dans la moins nombreuse catégorie de partants et a donc toute chance de voir sa requête accueillie. Or, elle a sept frères ou cousins-germains au front ! Au devant de quelles révélations irait-elle, et sans une mère pour la soutenir dans la douleur redoutée et vraisemblable ? Elle reste. D'autres, c'est leur maison qui les retient : toute maison abandonnée ou mal défendue est une maison pillée. Et puis, où aller une fois arrivé de l'autre côté ? Et enfin, c'est la méfiance de tout ce qu'offrent les Allemands. Timeo Danaos….

Le prix des places est de 36 marks en 3° classe et de 54 en seconde. Une femme d'Omissy a neuf enfants, soit, avec elle, 450 francs. Elle ne part pas.

PROMENADE À LA CAMPAGNE.

M. de Chauvenet, à qui j'avais porté l'an dernier, comme étrennes, une terrine de foie gras trouvée par grand hasard, avait fait le sement de ne pas l'entamer sans moi et il me fait dire qu'il m'attend pour la fin de l'année.

C'est de moins en moins commode d'aller à Lesdins (7 kilomètres), même avec des protections. Le commandant Momm étant venu à l'improviste pour une question de papier, je lui demande ce qu'il faut faire pour obtenir un laissez-passer en dehors du ravitaillement. - Pour quel motif ? - Pour aller déjeuner chez mon ami, M. de Chauvenet, à Lesdins. Il se met à rire, ce qui ne lui arrive pas souvent, et : - Si vous y consentez, j'apostillerai votre demande. Pour la curiosité du fait et peut-être aussi pour le foie gras, j'accepte et c'est la seule chose que j'aie jamais réclamée d'un Allemand. Je rédigeai donc une requête. On me répondit peu après qu'elle était prise en considération. Je me fis photographier et remplis les blancs de l'imprimé spécial que me délivrait la mairie. Je le portai à la kommandantur-ville. On me renvoya au lendemain, à 9 heures. Au rendez-vous fidèle, on me pria de soumettre la bienheureuse pièce munie de tous ses cachets à la kommandantur-campagne. Là, un sous-officier me fit subir un interrogatoire. Le motif l'amusa, mais : - J'écris en allemand, dit-il, que vous allez porter de l'argent. Si l'on vous interroge, c'est cela qu'il faut répondre. Ceci entendu, je versai deux sous, sans doute pour tout le mal que je donnais à l'autorité allemande, et pris la file derrières cinquante ravitailleurs, mâles ou femelles. Trente-cinq minutes après exactement, le lieutenant-adjudant m'appela et me tendit le papier final.

Le lendemain, avant-veille de Noël, je me mis en route. À la barrière, mon laissez-passer fut examiné légèrement par le factionnaire enfoncé dans sa guérite. Je ne croisai sur le ruban de la route qu'un soldat crotté qui s'en revenait à Saint-Quentin. La campagne était d'une désolation infinie. Le ciel bas suintait ou crevait. Les champs d'un vert sale n'avaient plus leur sobre et net aspect d'hiver : le brun gras des labours frais ou les alignements verts des céréales naissantes. La terre aussi souffre de l'occupation. Et ce pays dont l'horizon proche se fondait dans l'humidité opaque était devenu terre allemande : une terreur latente en avait chassé toute vie. Seul, un émouchet planait et battait de l'aile à mesure que j'avançais.

Au village, je ne vis aux portes que quelques enfants dressés maintenant au : « Bonjour, Monsieur, » qu'il faut dire aux officiers. M. de Chauvenet, menacé de voir couper ses beaux chênes, seule poésie de Lesdins, était sobre. Toujours de l'allure et beaucoup, mais il s'affecte, le vieux gentilhomme. Madame de Chauvenet, sereine, calme, confiante, cachant sa douleur passée et ses inqiétudes présentes, faisait mon admiration, et Jacqueline, leur petite-fille, était le pur délice des lèvres. Mais il me fallait faire viser mon laissez-passer. C'est à Remaucourt, chez Madame Demoisy, qu'est le bureau. Obligeamment, Hugo, le garde des Desjardins, vient me chercher et m'introduit. Pauvre petite ferme d'opéra-comique de jadis ! Elle est devenue une forge bruyante et sale et un garage d'autos. Dans le petit salon de Madame Damoisy, transformé en corps-de-garde, un sous-officier vise, lentement et sans oublier aucune indication, mon passeport après avoir reporté, sur un registre, tout ce qui me concerne. Ceci accompli, et après une mélancolique causerie de fin d'année avec M. et Madame de Chauvenet, je retourne. À la barrière de Saint-Quentin, la sentinelle, plus méfiante que celle du matin, m'entraîne sous le bec de gaz et lit ligne à ligne mon papier qui commence à être culotté. Il ne me reste qu'à le reporter moi-même le lendemain à la kommandantur-ville pour être en règle. C'est fort simple

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