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Sous la Botte (58)

LES SITUATIONS TRAGIQUES.

M. Wargny se promenait dans les Champs-Elysées. Il y a environ six mois de cela. Un inconnu s'approche de lui et, après bien des réticences, finit par lui dire que son gendre, ce bon et brave André Millot, parti avec le 287e, a été tué, dès le début des hostilités, d'une balle dans la tête. Il donne ses références. M. Wargny fut atterré, mais il ne laissa rien transpirer chez lui, car sa fille nourrissait un espoir indéfectible. De son côté et dans le même temps, Madame Wargny apprenait cette mort par une autre voie et, mère héroïque, n'en disait rien et n'en laissait rien voir à personne. Cette contrainte douloureuse a duré jusqu'aujourd'hui où le décès d'André Millot est officiellement notifié à la famille.

Une femme du faubourg a réussi à cacher son mari à tous les yeux depuis le mois d'août 1914. C'est un territorial du 10e. Elle devient enceinte. Le voisinage l'accable et l'injurie : « L'Allemande ! » Elle a préparé, à force d'économie et d'ingéniosité, neuf jours de pitance pour son homme et elle va accoucher à l'Hôtel-Dieu. Mais si cela va mal et qu'il faille la garder plus longtemps ?… et si elle meurt ?…

Même aventure arrive à la jeune Madame V…. Là, le mari, pour la réputation de sa femme, se livre à la kommandantur. En considération du fait et parce que les Allemands ne jugent pas alors devoir « faire un exemple », M. V… est tout simplement dirigé sur un camp de prisonniers.

Madame M…, de Ham, a obtenu d'amener à Saint-Quentin, pour la faire opérer, une personne de ses amies. Le docteur Damaye déclare l'intervention inutile et conseille de remmener la malade au plus vite afin qu'elle meure chez elle. On obtient – et après combien de démarches ! - qu'un camion transportera la mourante. Mais il faut en plus, deux laissez-passer et les bureaux sont hostiles….. On les a enfin, ces bienheureux papiers, mais le lendemain du jour où expire l'autorisation de circuler en camion… Et tout est à recommencer… Je m'y emploie, mais quel métier !

LES PROPOS DE VON OHR.

M. André Venière reçoit la visite d'un baron von Ohr, lieutenant de dragons, dont le père, maintenant chambellan du duc de Wutemberg, servait en 1870-1871, dans les troupes saxonnes et avait tenu longtemps garnison à Saint-Quentin pendant l'occupation de la ville après la paix. Se souvenant de l'hospitalité forcée mais courtoise reçue rue d'Orléans, quarante-quatre ans après il envoyait son fils saluer ses anciens hôtes. C'est le fils de ceux-ci qui le reçut. Il avait nécessairement entendu parler de l'officier saxon. On causa donc et le jeune dragon, pour bon Allemand qu'il fût, se montra d'esprit vif et indépendant. M. André Venière, de son côté, est un romancier qui ne manque pas de talent. Son interlocuteur l’intéressa, il lui posa beaucoup de questions. Voici ce que j'ai retenu qui m'a semblé digne d'être noté : - Me trouvant à l'Hôtel-de-Ville, dit m. Venière, je vis une douzaine de gamins défilant devant un officier qui tenait un gourdin. Ils entrèrent dans un des locaux de la police. L'officier les y suivit et j'entendis des cris de douleur. C'était votre camarade qui tapait sur des gosses. Évidemment, répondit von Ohr, il semble un peu barbare de taper sur des gosses, comme vous dites, mais réfléchissez : ils méritaient une punition puisqu'ils étaient là. Une réprimande ? Ils nous auraient fait un pied de nez le dos tourné. Les mettre en prison ? C'était bien de l'embarras pour tout le monde, y comris leurs parents, tandis que quelques coups de trique ont suffi à venger la morale. - Vous battez jusqu'à vos soldats, continua M. Venière. Nous ne concevons pas, en France, que cela puisse se faire. - Vielle habitude prussienne que je ne défend pas, répliqua von Ohr, mais nous ne les battons généralement que quand ils y consentent. - Comment cela ? - Un exemple vous le fera comprendre. Cela m'est arrivé trois fois ; voici la dernière : je surprends une sentinelle ivre. D'abord, nous considérons qu'un homme ivre se ravale au niveau de la brute et peut en conséquent être traité en brute. Mais il y a pis. Un lieutenant ne peut pas punir. Je devais, étant donné la gravité du cas, en référer au capitaine. Cela me répugnait. Qu'est-ce que tu préfères, dis-je au soldat, deux jours de prison ou des calottes ? Il n 'hésita pas : - des calottes, Monsieur le lieutenant. Il les eut et ne les avait pas volées.

Von Ohr – qui revient du front et qu'on y renvoie un peu vite à son avis – reconnaît et admire la bravoure des soldats français :

- Nous n'avons contre eux, dit-il, nul mauvais sentiment. Nous sommes les uns et les autres, de de loyaux adversaires et agissons comme tels. Mais en Allemagne où j'ai passé mes quelques jours de permission, on n'en juge pas ainsi : la durée inattendue de cette guerre a exaspéré tout le monde et, pour avoir émis l'idée que je viens de vous exposer, j'ai failli me faire écharper. On vous en veut férocement, vous considérant comme battus, de ne pas demander la paix.

Nous retrouverons von Ohr et ses opinions.

NOTULES.

Paysanne de chez nous. - Une paysanne forte et noueuse habite une maisonnette isolée près de l'Épine de Dallon. Des Allemands entent chez elle le soir, demandent à boire du café, ce qu'elle ne peut leur refuser, mais elle entend du bruit dans sa cour. Une oie, fidèle à sa vocation, donnait l'alarme : les Allemands dévalisaient le clapier ! Elle les traite de la belle manière, si bien qu'une de ces brutes, pour la faire taire, lui tire un coup de fusil à bout portant. Le lendemain matin, le camarade ayant été probablement dénoncé, une automobile vint chercher la pauvre vielle là où elle était tombée et la transporta à Saint-Quentin. Elle était traversée de part en part, mais au bon endroit, au-dessus du poumon. Huit jours après, elle regagnait à pied sa maisonnette perdue dans la désolation des Champs…

- C'est pour ça, disait-elle à M. Charles-Deschamps, que je ne vous ai pas apporté vot'lapin. Ces canailles-là, ils m'avaient tout pris !

Au feu ! - Les Allemands ne prennent aucune précaution, aussi les incendies sont-ils très fréquents. Le 20 novembre, un poêle-calorifère surchauffé et posé à nu sur le plancher est l'auteur irresponsable d'un nouvel incendie boulevard Gambetta dans les anciens ateliers de M. Defossez, converti en magasin d'accessoires d'automobiles. Ça flambe joliment. Les soldats accourus à l'aide découvrent un dépôt de bonneterie et lingerie et illico se mettent en devoir de changer de caleçon et de chaussettes. Des officiers arrivent. On voit le comte de Molke sortir du bâtiment incendié tenant devant lui une grande glace qu'il a décrochée dans la loge du concierge. Il en est très embarrassé…

Civilisation. - Des fenêtres du cabinet du maire, on regarde passer le colonel de gendarmerie von Malzhan sur la place et M. Ancelet rappelle ce que cet individu lui criait sur les talons le jour où il se mit dans une si belle fureur : - Vous, Français, vous devez me haïr comme je vous hais ; nous devons nous souhaiter tout le mal possible, mais ce que je ne tolérerai pas c'est que l'on fasse souffrir un chien…

- Voilà, dit Gibert en bourrant sa pipe. Leur civilisation en est arrivée aux chiens ; dans un siècle ou deux elle atteindra peut-être à l'homme.

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