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Sous la Botte (57)

TOURNÉE PASTORALE.

M. l'archiprêtre me raconte qu'il a fait, au commencement du mois, une tournée pastorale (vicaire général, il remplace l'évêque.) En l'obligatoire compagnie de l'aumônier Uppenkamp, il a visité Nauroy, Bellicourt, Le Catelet, Gouy, Aubencheul, Beaurevoir, Prémont, Bohain, Wassigny, Etreux, Guise, Origny-Sainte-Benoîte, Ribemont et Moy. Cela peut compter.

Dans bien des paroisses, les fidèles n'ont pas la messe le dimanche ; leurs curés sont soldats, ; quelques-uns – très peu nombreux – ont fui devant l'ennemi et sous la pression des Anglais. La visite des malades se fait avec de grandes difficultés. Un exemple : M. le doyen de Moy devait se rendre à Hamégicourt, c'est à dire à quelques centaines de pas. Or, il était obligé de s'en aller solliciter à Tergnier la permission, soit vingt-cinq kilomètres à pied. Après une demi-douzaine de ces excursions sans charmes, le commandant, pris de pitié, lui donna une autorisation… valable huit jours.

Les curés sont très malheureux et il en est qui meurent littéralement de faim. M.l'archiprêtre y pourvoit.

Quant à la masse des populations, elle est bonne en général, mais partout la même plainte : « C'est trop long ! » Alors, la promiscuité impossible à éviter à la campagne engendre une familiarité qui quelquefois tourne mal !… Et puis, le ravitaillement est si difficile : c'est pour les enfants !

- Il convient, dit en terminant M. l'archiprêtre, d'être indulgent et de comprendre sinon d'excuser, mais on doit constater, là encore, les conséquences d'une éducation à tout le moins insuffisante, verbale et non foncière comme jadis.

À PROPOS DU COMBISME.

Le commandant Momm, avec qui j'ai des rapports trop fréquents à mon gré, bien qu'il se montre correct jusqu'à un commencement d'amabilité et que ces rapports soient strictement limités à leur objet : Bons de guerre et Bons régionaux, s'est laissé aller à me parler d'autre chose que de papier, d'encre et de clichés. Il me dit : - Je me rappelle avoir, en Suisse, sur un lac, voyagé avec un évêque français. Nous avons longuement causé. C'était au moment de la persécution à laquelle M. Combes a attaché son nom. Ce prêtre prononça ces paroles prophétiques qui me reviennent bien souvent maintenant : « Cet attentat contre Dieu et contre la France sera lavé dans des flots de sang. »

Quand il fut parti, je me promenai lentement de long en large dans mon cabinet et pensai que les Allemands, qui n'ont pas eu Combes – ce dont je leur fais d'ailleurs tout mon compliment – versent leur sang à flots aussi pressés que nous… Il n'en reste pas moins que, la guerre étant inévitable, le mépris sectaire de nos traditions, l'ignorance honteuse de notre histoire, le stupide anticléricalisme, bref toutes les fleurs vénéneuses qui se sont épanouies sur le fumier de l'affaire Dreyfus et que cet ancien sacristain de Combes a arrosées nous ont empoisonnés et affaiblis. En ce sens, oui, la double trahison française du dreyfusisme et du combisme – sans qu'il soit ici question de l'innocence ou de la culpabilité du triste sire, en tout cas, que fut le « capitaine » - cette double trahison doit être détestée des mères : elle a abouti où elle devait et c'est cette logique qu'on peut appeler le doigt de Dieu.

PÉDAGOGIE.

Deux institutrices d'une commun de l'arrondissement, ayant répondu quelques mots un peu vifs à l'inspecteur allemand des écoles Uppenkamp, avaient été punies de déportation et expédiées en Allemagne. On apprend, le 6 novembre, que, leur peine expirée, elles ont été rapatriées par la Suisse. - Cette punition a été sévère, dit à Uppenkamp, M. Rumault, l'inspecteur d'Académie. - Je ne pensais pas, répondit Uppenkamp, que mon rapport aurait une suite aussi grave, mais l'autorité militaire a, chez nous, la main lourde. Mes rapports hebdomadaires, qui lui sont remis et sont examinés avec attention, doivent tout dire : incidents petits et grands. Je ne suis pas appelé à délibérer, ni à proposer, ni à improuver les sanctions. En Allemagne, cela ressortit à une autre juridiction. Je sais qu'en France, il n'en va pas de même et qu'on ne ferait rien sans votre avis, quitte à ne pas le suivre. Différence de conception. - Quelle est votre opinion sur les écoles primaires comparées à celles d'Allemagne ? - Les écoles de garçons se valent, mais vos écoles de filles sont supérieures aux nôtres.

Uppenkamp a remarqué sans peine la haute valeur pédagogique de M. Mascrès, le vieux directeur de l'école Jumentier. Il va fréquemment à ses leçons. - Cela me sert bien, lui dit-il. Il voulait même se perfectionner dans la langue française sous son autorité, mais l'excellent maître a décliné l'invitation.

J'ai raconté l'histoire des phrases à finir. (Février 1915 : L'incident Mascrès-Uppenkamp.) Il faillit y avoir une histoire des phrases à d développer. L'inspecteur allemand avait demandé que chaque enfant développât une pensée choisie ou formulée par lui-même. L'exercice se faisait en sa présence. Or, un élève prit pour thème : La France ne peut être vaincue. Uppenkamp fit la grimace à la correction, prit à part M. Mascrès et lui dit : - Je suis le dernier à blâmer les sentiments patriotiques, mais vos élèves ne doivent pas porter atteinte au prestige des armées allemandes…

LES CAFFARELLI.

La comtesse de Caffarelli, que des états-majors successifs avaient positivement poussée hors de son château de Leschelle, lui montrant l'invasion comme imminente, s'était réfugiée le 27 août 1914en ordre ; on retrouva, non moins facilement, les troupes qui l'avaient occupé à Saint-Quentin avec sa fille et ses trois jeunes fils, aux Franciscaines de la rue de la Raffinerie où son installation était vraiment un peu sommaire. On acceptait cela vaillamment. Puis Madame de Caffarelli retourna, il y a trois mois, à Leschelle. D'admirables souvenirs historiques en avaient été enlevés, sans compter l'argenterie et les bijoux. Le prince de Salm s'en émut d'abord et le commandant de Guise ouvrit une enquête….. contre les gens du pays, ce qui était absurde. Étant donné les conséquences diplomatiques que pouvait entraîner ce rapt, le général von Nieber, inspecteur des étapes, rouvrit l'enquête en 1916 avec l'intention évidente de la mener honnêtement. Or, on retrouva sans peine les troupes qui avaient occupé Leschelle le 27 août, quelques heures avant le départ des propriétaires du château et dont les officiers déclarèrent que tout y était et y avait été laissé en ordre ; on retrouva, non moins facilement , les troupes qui l'avaient occupé le 29 et qui déclarèrent qu'à leur arrivée, le château était « dans un désordre indescriptible, » mais on ne retrouva jamais les troupes du 28 (à toute enseigne le Kommando X. A. K.) car on y eût affronté de « trop grosses bêtes,»  pour employer l'expression allemande.

Bref, la comtesse obtient assez facilement, grâce à son illustre nom qui est partout un argument, mais en Allemagne surtout, d'expédier en France libre, où son fils aîné sert aux cuirassiers, les trois cadets, François, Jacques et Philippe. Tous les trois ont la tête osseuse et étroite, le nez busqué, les yeux brillants, la bouche un peu amère et la toison des Caffarelli. François est le portrait vivant de feu son père ! Si Raphaël avait connu Philippe, il eût cravaté d ailes cet ange blond et l'eût fait voleter autour d'une madone. Dans les fresques du Palais Caffarelli, à Rome, on retrouve, paraît-il, ces mêmes profils et ces mêmes expressions. Il ont aussi le verbe facile, le grain de folie, les idées imprévues et la charmante politesse de leur père qui les avait héritées, ces jolies qualités, d'ancêtres si originaux ! Quelle chose mystérieuse que la race, que cette transmission des passions ancestrales en des apparences similaires !

 

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