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Sous la Botte (56)

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LE JUSTE JUGEMENT.

M. René Jourdain, censeur de la Banque de France, et que Gibert, l'homme à la main heureuse, a requis comme conseiller financier, me dit, au cours d'une conversation sur le ravitaillement : - Nous envisageons et nous faisons envisager d'un œil favorable aux Allemands la combinaison d'un emprunt garanti à la Société Générale de Belgique pour l'acquisition, dans les pays producteurs, de denrées qui, sous le couvert du ravitaillement américain, seraient cédés aux détaillants en leur imposant un taux de vente avec une marge suffisante pour constituer un honnête bénéfice. Cela aurait bien des avantages : d'abord, ce serait un adjuvant au ravitaillement américain, qui est parfois court – même pour des gens ne restant pas longtemps à table ; ensuite, cela satisfera les commerçants et empêchera, en tout cas, la fâcheuse spéculation sur les denrées – ainsi, on vend en ce moment le café 8 francs la livre, ce qui est exorbitant ; enfin, nous ne verserons pas d'espèces aux caisses militaires allemandes, comme il arrive encore trop souvent sous la pression de la nécessité.

(Je me hâte de dire que cette combinaison eut un plein succès. Elle est exposée tout au long dans les Soixante-quatre séances.)

Par une association d'idées, nous causons de l'Hôtel de Ville, et M. René Jourdain, dont l'indépendance est complète puisqu'il n'est même pas coneiller municipal, porte ce jugement : - Il ne saurait être question d'agir autrement qu'on n'agit. Ceux qui critiquent – et il n'en manque pas – auraient peut-être fait une fois – soyons généreux à leur égard – sur quelque point de détail, une résistance qu'ils auraient cru obligatoire. Elle n'eût pas été gratuite. À Lille, on a essayé, paraît-il, et il en est résulté une amende de seize millions qui n'a d'ailleurs pas interrompu le cours du reste : seize mesures pour rien ! Somme toute, la politique municipale, à Saint-Quentin, est de donner aux Allemands – et encore en se faisant tirer – du papier et des signatures, mais d'espèces point. C'est acte de Français avisés. Puis à chacun sa compétence et son initiative ! Dans sa fonction, Gibert se rend compte de ce qu'il ignore, mais s'adresse, avec un bonheur persistant, à qui sait. Si donc, financièrement, nous faisons naufrage, ce sera un naufrage décent.

C'est fort bien dit et, à mon avis du moins, aussi bien pensé.

LA MODE.

C'est encore et malgré tout la préoccupation des femmes. Des officiers galants, sentant ce désir, ont fait venir des journaux de modes. Ils furent bientôt en loques tant on se les passa et repassa. Le libraire, l'apprenant, en commanda (un libraire français aurait commencé par là). Aussi la Mode de Vienne (Vienne est la capitale de l'élégance germanique), la Dame et d'autres publications similaires volent de main en main. Les mannequins photographiés et chargés de faire valoir les « créations » des imaginations couturières tudesques sont affligeantes, courtaudes en général, grasses et mal à propos . Quand elles veulent prendre « l'air coquin, » c'est la fin de tout. D'autre part, les dessinateurs spécialistes n'ont pas le profil féminin au bout de leur crayon. Cependant, c'est la mode. La femme donc s'habille ample et large par le bas. Au lieu d'être le fourreau de parapluie, elle est le parapluie lui-même, mais fermé, renversé et l'élastique non accroché. De quatre mètres d'étoffe pour un costume, on passe à six. Plus de peau du tout, et c'est dommage, car la nudité de la nuque et celle du haut de la gorge s'équilibraient si bien ! En revanche, la femme est juponnée court et le luxe se met dans la botte montante : le pied est très habillé. Ce qu'il y a de divertissant, c'est que des « Messieurs professeurs » s'occupent d'éditer « une mode vraiment allemande. »Que voilà des gens admirables, abstracteurs de quintessence, décréteurs de fariboles et sculpteurs de nuées ! On ne se comprendra jamais !

Sur le même sujet, ou à peu près, Hiolle, l'un des professeurs de l'École gratuite de dessin fondée par De La Tour, fils du meilleur élève de Carpeaux, artiste très original et homme d'agréables relations, me dit : - Il y a sept ou huit ans, quand sévissait l'art munichois, j'avais trois élèves allemandes, gentilles, mais mal ficelées. Elle s'étaient intéressées à quelques projets d'étoffes : des taches rouges… ou jaunes, jetées sur du violet, et m'avait dit : « Il faut profiter. » Je me laissai convaincre, et mon voisin au Parc des Imbergères, où j'avais alors mon atelier, vendeur au Bon Marché, me présenta à son chef de rayon. Celui-ci daigna approuver et me dit qu'après correction, je passerai… peut-être et à mon tour. Je remis le rouleau sous mon bras et il n'en fut plus question. Peu après, le père d'une de mes élèves me faisait demander à l'hôtel avec mes études, les examinait longuement et s'en montrait amateur. À tout hasard, je demandai soixante francs de chaque pochade, le double du prix fait au Bon Marché. Il paya en remerciant et me dit que si j'en avais d'autres… Trois mois plus tard, flânant au Bon Marché, j'avais la satisfaction d'y voir mes projets exécutés retour d'Allemagne et je m'offris, comme souvenir, un mètre de chaque coupon.

LES CARTES DE « LÉGITIMATION. »

La distribution des cartes d'identité (cartes de légitimation en langage barbare) se poursuit régulièrement. L'autorité allemande se réserve le timbrage et la vérification, mais abandonne le reste à la Ville. Ce reste est remarquablement organisé. Soixante employés à 4 francs par jour et six agents suffisent pour mener à bien cette opération compliquée.

M. Vatin, le chef de bureau de l'état-civil, me dit : - Le système de ces cartes est bon et il serait à souhaiter qu'il fût retenu. C'est un recensement autrement simple et parfait que le quinquennal auquel on a toujours envie de répondre des blagues, tant il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Et quelle économie ce serait ! Et aussi quelle commodité dans bien des cas !

Le 17 novembre commence le timbrage. C'est par le bureau du faubourg d'Isle, installé à l'Oiseau Bleu, qu'on débute. Deux officiers et un sous-officier examinent comme à la loupe les déclarations qu'ils confrontent avec le livret de famille, la carte d'électeur, la carte bleue (indiquant que l'on remplit une fonction ou que l'on exerce un emploi plus ou moins chimérique.) Naturellement, tout le monde n'a pas son contrat de mariage sur soi. C'est un fouillis de papiers d'un désordre sans nom : les Allemands s'y perdent et ferment la porte. Le prestige de la « manière » reçoit un coup… Le public gouaille – mais obéit.

Cependant, la leçon n'est pas perdue et quand je vais, le 27, faire timbrer les cartes de la maison au bureau de la rue Saint-Thomas, le déblaiement est assez rapide : six tables et à chacune un employé de la Ville qui relève les numéros et éclaire la situation quand il y lieu. Il s'arrange d'ailleurs de manière à ne rien éclairer du tout et l'Allemand timbre de confiance. Cependant, à la porte veillent des gendarmes qui jettent des coups de sonde en exigeant de temps en temps la production de la carte bleue quand le recensé leur paraît d'âge à travailler. À défaut d'elle, ils envoient le délinquant à la caserne. Puis, il y a de trop jeunes vieillards. C'est un truc innocent assez vite éventé. On les retient, on va aux renseignements et quand ceux-ci confirment les apparences, c'est cent marks d'amende ; mais ce qui est plus inattendu et fort désagréable, c'est que les deux témoins dont la signature est exigée sur la carte « de légitimation » attrapent chacun ses cinquante marks.

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