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Sous la Botte (55)

A VIE SE TRAINE.

La vie se traîne. La continuation de l'offensive en Champagne, la retraite de M. Delcassé dont, somme toute, nos espoirs ou nos résignations suivaient la politique, les soubresauts dont l'écho nous parvient de nos insupportables parlementaires et les incertitudes de notre grisâtre gouvernement répandent de nouveau de la cendre sur nos têtes. C'est un mauvais moment à passer. Passera-t-il ? On commence seulement à se le demander, mais on se le demande. Comme la philosophie de la vie sociale change de bases ! Quelles sont les illusoires libertés et les chimériques égalités que nous ne donnerions pas pour pouvoir rentrer chez nous à 8 heures et ne pas descendre du trottoir à la rencontre d'un rougeaud vêtu de gris ? Il n'y a qu'un souci : « Que M. Millerand reste au ministère de la guerre et continue à marcher d'accord avec les soldats. » Le reste ne compte pas. Voilà toute la politique des envahis. Ceux qui voient de plus haut rêvent d'un « Seigneur de la guerre » qui commanderait sans conteste sur tous les fronts et coordonnerait tous les efforts, sans s'occuper aucunement de ce qui grouille derrière lui, sinon pour châtier. Ce serait le salut et qu'on payerait moins cher qu'on ne le fait en ce moment où tant de jeunes héros ne périssent pas toujours pour un résultat qui vaille. Et puis, avec cette politique incertaine, quel avenir ! La guerre de Cent Ans.

LA QUESTION SES OUVRIERS TRAVAILLANT POUR L'ENNEMI.

Elle devient angoissante, cette question des ouvriers civils travaillant pour l'ennemi à des œuvres qui sont, ou directement, ou indirectement, des œuvres de guerre.

Elle ne se pose pas pour l'envahisseur : comme il peut à peu près tout ce qu'il veut, il en profite. De droit, il n'y en a d'autre que celui qu'il crée verbalement , par écrit et par affiche. La guerre est une nécessité de tous les instants et nécessité n'a point de loi. Lex quodcumque notamas. Cela tombe si bien sous le sens que les conventions de La Haye, invoquées fréquemment par nous et à l'occasion par les Allemands, le sont sans conviction, ce qui, si les circonstances n'étaient si graves, prêterait à rire. L'antinomie est complète entre ces stipulations solennelles et impuissantes et les nécessités journalières d'une armée en campagne dont tous les officiers ont sucé avec le lait les théories que l'on sait.

Mais la question se pose pour la municipalité et les individus : celle-là peut-elle fournir de la main-d'œuvre aux Allemands et ceux-ci peuvent-ils, individuellement, travailler pour l'ennemi ? Ne cherchons pas la réponse dans les grands principes, nous dirions des bêtises.

L'affaire a été évoquée au conseil municipal et le volume des Soixante-quatre séances donne la-dessus de grands éclaircissements. J'y renvoie. Je voudrais ici tout simplement montrer la progression fatale de cette pratique révoltante au premier abord. Somme toute, les Allemands évoquent, eux, et hypocritement, un grand principe : « Personne ne doit rester inactif, l'inactivité est mauvaise conseillère. » Or, comme ils détiennent toutes les sources de l'activité, pour en avoir goutte il faut passer par eux.

Au début de l'occupation, quelques gamins et quelques vieux hommes furent requis pour le nettoyage des cantonnements : mesure d'hygiène.

Au milieu du mois de novembre 1914, quand les étapes s'assirent, ces réquisitions humaines devinrent de plus en plus nombreuses. Des notes de la kommandnture se succédaient : « Ordre : il faut tant d'hommes à tel endroit pour telle heure. » Le secrétariat de la mairie s'adressait alors à la Maison du Peuple, insuffisamment installée dans une fonderie qu'un incendie avait en partie détruite et où fonctionnait, en attendant mieux, un bureau de placement dont le directeur était appointé sur les 4 800 francs de la subvention allouée par la Ville aux termes d'une circulaire ministérielle (1er octobre 1901.) Cet ouvrier honoraire, d'âge militaire et d'une sobriété relative, faisait aller ce service tout de travers, ce qui causait de graves ennuis au bureau des travaux et au secrétariat général.

En janvier 1915, l'emploi des travailleurs civils prit de l'ampleur. En effet, l'autorité allemande prescrivit l'enlèvement des cotons dans les usines David, Maigret et Donon, Pannier, Sidoux, Charles Basquin, Hugues, etc. Cela dura plusieurs mois.

Le boulevard Cordier – au faubourg d'Isle – devint un immanse chantier de mécanique et de construction : un parc de prisonniers y fut installé ; la buerie d'Ostende et la scierie Verheyde y furent annexées, etc., etc. Il fallut, par conséquent, des ouvriers d'état : charpentiers pour les hangars, mécaniciens et forgerons à l'usine électrique des tramways, serruriers et maréchaux. Le 7 février 1915, il fut imposé pour la première fois à des ouvriers français de fabriquer des pièges en fil de fer barbelés, des chausses-trappes, des matraques ferrées, etc. Il en est qui se retirèrent, mais ils furent rattrapés et employés à d'autres besognes.

À l'huilerie Leblanc, où étaient concentrés les coltineurs, on commença d'emmagasiner les grains qui arrivaient par voie ferrée ; dans l'immeuble Passet, on entassa de la paille, du foin et du maïs. Du 10 au 14 mars, on vida ce qui restait de coton chez M. Touron., puis chez MM. Décaudin et Béguin, du 15 au 20, on réquisitionna les amidons et fécules chez MM. Hugues, Décaudin, Léon frères…. Du 20 au 30, ce fut le tour des chiffons et ferrailles. Les enlèvements de vins continuaient sans arrêt, opérés par des rouleurs français sous la direction d'officiers allemands. En outre, l'intendance lançait un peu à l'aventure des charrettes qui partaient vides et devaient revenir pleines. Du 25 au 30, ce fut l'aménagement de la grande porcherie rue de Paris. Le déménagement de l'immense tissage Sébastien commença le 25 mars. Il fut transformé en un établissement de convalescence et de désinfection. On y travailla pendant un an. La broderie de MM. Trèves fut attaquée en avril ; les ateliers de construction mécaniques d'Hennezel furent envahis le 11 mai et tout le matériel fut brisé ou jeté dehors pour établir un garage de voitures d'ambulance qui eut bientôt une vaste succursale à Rocourt. D'aures part, les beaux ateliers de Mesmay, sur le port, servirent à la réparation des automobiles de guerre. L'ingénieur Hesser, arrivé simple soldat et promu bientôt officier, était chargé de la mécanique. Les ouvriers l'avaient surnommé « le Roi des Pilleurs, » tant il mettait de maëstria à déménager un atelier et en aménager un autre avec des outils ramassés partout.

Nous avons parlé des ateliers de construction Mariolle, en haut du faubourg d'Isle. (Voir mai 1915 : Saint-Quentin vu de chez le Allemands.) On commença dès novembre 1914, à y retaper du matériel de guerre, y compris des pièces d'artillerie. En général, les ouvriers français furent tenus en dehors des ateliers de réparation des canons. Leur nombre alla toujours en augmentant. La plupart s'était fait embaucher sur place, aussi, dans le faubourg, les montrait-on au doigt. Quelques-uns voulurent cesser de travailler, mais ce n'était plus possible : un jour de manquement valait trois jours de prison, et quelle prison ! Les salaires (payés par la Ville) variaient de 2 à 3 francs suivant capacité. Les ouvriers français étaient sous la coupe d'une brute, un ingénieur civil du nom de Lemann, qui les frappait et les menaçait du revolver à tout moment.

L'usine Cliff fut occupée le 7 janvier 1915 et transformée en une blanchisserie militaire occupant trente homme et deux cents femmes. Il y en avait une autre de même importance à la Biette, mais comme elle se trouvait en dehors du territoire de la commune de Saint-Quentin, c'étaient les communes voisines, d'où l'on tirait les ouvrières, qui payaient celles-ci.

La préparation des pommes pour la « marmelade » occupa un bon millier de femmes pendant deux mois. Les fruits arrivaient par les gares et étaient transportés dans les brasseries. Là, des femmes les épluchaient au couteau et les découpaient en rondelles que l'on faisait sécher au-dessus des générateurs ; puis on ensachait. Les femmes recevaient (de la Ville) trente sous par jour. Les sous-officiers allemands plaçaient dans ce service facile leurs « gonzesses, » comme disait le peuple.

Le battage des blés relevait des gendarmeries et la manutention des grains et farines de la Wirtschaftsausschuss (commission économique). À près tout le reste reconnaissait l'autorité du capitaine Goërz, de l'intendance, « pillard en chef. »

Les employés de la Ville chargés du payement de ce personnel – qui n'était pas entièrement méprisable, car de pauvres diables étaient montés sur cette galère pour nourrir leur famille, et l faut bien vivre ! Et beaucoup voulurent se retirer qui ne le purent pas – les employés de la Ville sont unanimes : l'esprit de ces travailleurs était, en général, détestable. Les jours de paie, les récriminations, les injures, les menaces et les obscénités pleuvaient.

Les bureaux de la mairie voulurent bien établir, à mon intention, un état détaillé (que je ne publie pas, car il serait fastidieux) qui démontre que dans quatre-vingt-onze établissements, 875 hommes et 1 079 femmes, employées aux besognes les plus diverses par l'autorité allemande, avaient reçu de la caisse municipale 125 785 francs et 37 centimes pour la durée du mois d'octobre.

L'affaire des ouvriers français travaillant pour l'ennemi fut portée – assez maladroitement d'ailleurs – au conseil municipal. Une enquête très démonstrative avait été faite prudemment dont on osa présenter aux Allemands qu'un seul côté, ce qui suffit d'ailleurs à les mettre en fureur. Ils nièrent d'abord comme de beaux diables, puis invoquèrent les conventions de La Haye !… La lettre de protestation du maire était courte, mais bonne : « Ma demande ne vise que les ouvriers qui sont obligés, par ordre, de se livrer à un travail infamant. Les ouvriers français qui s'offrent volontairement pour construire des engins de guerre sont libres de leurs actes : ils ne relèvent actuellement que de leur conscience. »

Les faits étaient si patents et si scandaleux qu'un semblant de satisfaction fut donné et que le général von Nieber lui-même fit une démarche à l'usine Schmidt pour interdire qu'on employât des ouvriers français à la confection des grenades. C'était un avertissement pour les autres.

NOTULES.

Leur bel appétit. - Le comte de Teschmann a mis le casinode la Banque de France sur un bon pied. On y sert pour sept personnes une omelette de cent dix œufs. Pour accompagner la volaille, on avait perquisitionné chez les charcutiers et enlevé les dernières boîtes de truffes. À 2 heures du matin, on portait chez eux trois des convives ivres-morts. La cuisinière française montra une telle indignation de tout ce gaspillage que le comte la mit à la porte.

Un fournisseur – sur réquisition – a compté un matin dans l'office soixante lièvres tout dépouillés de leurs peaux et trente autres attendant le moment d'en sortir ; puis rangées, pilon contre pilon, trente dindes rôties et froides ; plus en serre-files, une vingtaine seulement de poulets. Espérons pour eux que les seuls habitués du casino ne furent pas obligés de manger tout cela.

En aéroplane. - Les Rossi sont des gens charmants qui logent un officier et son ordonnance. Leur cuisinière, qui ne sait pas un mot d'allemand, cause toute la journée avec l'ordonnance qui ne sait pas un mot de français. Elle a fini par comprendre cependant qu'en argot allemand « être en aéroplane » signifie avoir bu trop d'un coup. Précisément, le soir, l'officier rentra émêché et le lendemain matin, la servante, fière de ses nouvelles connaissances linguistiques, lui dit gaiement : - Hier, vous étiez en aéroplane. Ce fut un désastre ! La brute tempêta, hurla. Madame Rossi accourut effarée. - Je réquisitionne toute la maison. D'abord, je coucherai dans le salon. Ouvrez toutes les portes. Et il fit comme il avait dit, invita des amis et l'on fit bacchanale jusqu'à 3 heures et demie du matin et, croisant Madame Rossi dans la journée, il lui annonça qu'on recommencerait trois fois par semaine.

- Je ne puis comprendre pourquoi nous sommes détestés, disait le comte de Münster à Emmanuel Lemaire…..

La luzerne. Un cultivateur a gardé neuf vieux canassons pour faire le transport des denrées du ravitaillement. Aussi avait-il semé de la luzerne. Il voit deux officiers y galoper et il dit à l'ordonnance : - C'est malheureux d'abîmer ainsi des nourritures. Vous ne pourriez pas aller à côté où il n'y a rien ? Vingt-cinq jours de prison « pour avoir blâmé un officier allemand devant un subordonné. »

Aus ! - Le cri Aus ! Poussé par une sentinelle pour faire sortir le poste ne se clame pas, il se rugit.

Un matin d'octobre, il retentit si effroyable que les vingt hommes du corps-de-garde à l'Hôtel de Ville se bousculèrent en sortant avec leurs fusils et que deux d'entre eux tombèrent les quatre fers en l'air. Le tapage fut tel qu'à l'étage au-dessus, le maire se mit à la fenêtre pour contempler le personnage important que signalait une vocifération aussi puissante.

La sentinelle était ahurie. Ce n'était pas elle qui s'était écorché le gosier et les vingt hommes avaient l'air de vingt poires alignées. Par hasard, le lieutenant Hauss passait. Il fronça le sourcil et se mis en quête du farceur. Alors, gare ! Or, le coupable était un innocent petit âne, pelé, galeux, attelé à une carriole et qui, au coin du Café de Paris, s'ennuyait ou avait été pris d'une douleur lancinante et avait commencé un braiment inachevé…

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