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Sous la Botte (53)

O C T O B R E 1 9 1 5

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TOUJOURS LES AVIONS.

C'est sans doute au tour des Anglais de faire la police de l'air, car il leur arrive, ce mois-ci, quelques aventures au dessus de Saint-Quentin. Le 11, deux aviateurs, descendus à Grougies, sont amenés en ville. Ils ont fière mineet un air joyeux qui contraste d'amusante façon avec la trogne renfrognée de leurs gardes du corps. Puis c'est, le même jour, cinq passages et un arrosage abondant ; une bombe émeut les poissons des étangs d'Isle, mais une autre, mieux lancée, éclate sur un train dont venaient de débarquer de jeunes conscrits, jeunes au point d'un ouvrier, employé à la gare, disait : « Vlà qu'on nous envoie les salles d 'asile. » Il y a au moins un mort et certainement quelques blessés. De l'avis général – que je ne partage pas – c'est le canon anti-aérien enterré dans une tranchée à Tout-Vent qui est l'auteur du massacre. De même, le 18, où le haut de la Chasse (faubourg Saint-Martin) reçoit un contingent sérieux de bombes, le responsable, au dire des gens du quartier, serait le canon anti-aérien braqué sur une plate-forme du chemin de fer de Vélu, à proximité de l'usine de produits chimiques. Il y a d'assez gros dégâts matériels, mais aucun autre accident de personnes qu'un fonctionnaire allemand écharpé(c'est le risque du métier) et une femme légèrement blessée. L'opinion est unanime : «  Ces maladroits ne savent seulement pas se servir de leurs canons! » Non ! Que des obus n'éclatent pas toujours à la hauteur exacte où on leur demande de le faire, c'est assez probable. Il s'agit, d'ailleurs, d'un matériel nouveau et qui, comme tel, n'est pas au point. Mais les détonations de bombes sont d'une violence à laquelle n'atteignent pas les éclatements d'obus. Et puis, les quelques fragments que l'on peut ramasser sur le lieu des explosions, en dépit de l'inquiète surveillance allemande, sont d'acier et non de fonte… Ce sont donc bien des bombes d'avions ; et s'il pleut de petits morceaux de fpntes inoffensifs, ils proviennent d'obus qui éclatent bien en l'air et non sur le sol par percussion, comme le croit et l'affirme le bon peuple saint-quentinois. Mais il n'y a pas à aller contre cette conviction.

Tous les avions qui passent ne lâchent pas de bombes, heureusement ! Il en est qui survolent la ville à faible hauteur. Et les cœurs se mettent à battre. Rien de plus émouvant, en effet, que ce tir à l'oiseau. On se prend d'une affection sans borne et très tendre pour le camarade qui est là-haut dans la sérénité du ciel, enveloppé de choses méchantes et homicides.

QUATRE VERSIONS POUR UN MÊME FAIT.

Voici le communiqué allemand du 24 octobre : « Un appareil anglais à deux plans, après un combat aérien, a été précipité à terre à l'ouest de Saint-Quentin. Le pilote et l'observateur sont morts. »

Ce fait s'est donc passé à quelques kilomètres de nous. Nous allons voir par combien de versions il a été traduit.

Ce qui est certain, c'est que les corps des deux Anglais (le capitaine Marck et le lieutenant Lawrence) furent amenés à l'Hôtel-Dieu de Saint-Quentin dans des cercueils plombés et qu'ils y furent autopsiés. Puis ils furent conduits en grand apparat au cimetière militaire. Les sociétés de la Croix-Rouge avaient été même convoquées, mais il y eut contre-ordre.

D'autre part, les corps de deux officiers allemands tués au front avaient été conduits à la gare de Saint-Quentin. Du rapprochement de ces deux faits, une légende naquit. La voici : connus de leurs adversaires pour leurs raids audacieux, les deux Anglais auraient été attirés dans un piège aérien par un taube qui fuyait devant eux. Aussitôt, quatre autres se levèrent et les entourèrent. Ils touchèrent terre alors près de Roupy uù toute une bande d'Allemands du parc d'aviation accourut pour les cueillir. Mais, froidement, ils mirent chacun une mitrailleuse en action et abattirent quatre hommes, dont deux officiers. Ils furent, finalement, fusillés à bout portant.

Il y a une variante : les aviateurs allemands forcèrent les Anglais à atterrir, se posèrent à côté et les pilotes, faisant marcher leurs mitrailleuses, se massacrèrent…

Troisième version : deux bonnes femmes de Roupy, vues au marché, m'affirment que l'avion anglais, ayant eu une panne, descendait rapidement. Les occupants, ne pouvant plus rien, agitaient un drapeau blanc. Mais, c'étaient des Anglais….. Alors, les soldats, sur l'ordre de leurs chefs, tirèrent… Ils arrivèrent à terre en piteux état et, pour comble d'horreur, des officiers se précipitèrent qui les achevèrent à coups de pistolet.

Enfin , le capitaine von Ernest, secrétaire de l’état-major de l'armée 2, homme sérieux et renseigné par position, a dit à son hôte, M. Décaudin : - On raconte beaucoup de choses ; la vérité est simple. Un de nos aviateurs, véritable acrobate, monte seul son appareil, gagne e la hauteur et, quand il survole son adversaire, se laisse tomber presque verticalement et actionne une mitrailleuse placée entre ses jambes. L'autre jour, à Roupy, il a remonté trois fois et à la dernière, s'apercevant que l'Anglais dégringolait, il n'a pas insisté et a continué sa route.

S'il en est ainsi – et c'est plus probable que le reste – il doit s'agir du célèbre aviateur allemand Immelmann.

« Y A DU BON ! » - ON DÉNOMBRE.

 

Vers le milieu du mois, le sourire, dont nous étions déshabitués, nous revient. Les échos de la grande bataille de Champagne, en effet sont flatteurs. Les journaux allemands reproduisent exactement les communiqués français, mais ergotent, expliquent, atténuent, ce qui nous enchante. Ils sont touchés ! En Artois, les Anglais ont bien besogné aussi….. Les illuminés tendent l'oreille, espérant entendre les clairons français. Nous n'en sommes pas encore là, mais si le coup porté n'est pas mortel, il semble ébranler singulièrement le colosse. L'inquiétude fait tache d'huile derrière la tranchée : on emballe, la prison se vide au profit de celle de Landrecies, les mitrailleuses sont descendues de leurs perchoirs, l'agitation à la gare est grande et les trains se succèdent, emportant du matériel et notamment pendant trois jours des automobiles sur plates-formes avec leurs chauffeurs au volant… Le canon qui s'était tu – du moins pour nos oreilles – recommence à tonner. On s'aborde avec l'expression soldatesque : « Y a du bon ! »

L'administration n'en continue pas moins sa marche lente, mais sûre, et nous voici soumis, comme du temps du roi Hérode, à la formalité du recensement : on dénombre ! Des bureaux sont ouverts où tous les habitants au-dessus de quinze ans doivent retirer une carte jaune s'ils habitent Sain-Quentin d'habitude, ou rose s'ils n'y sont qu'en passant, c'est à dire depuis moins de treize mois Et chaque 30 ou 31, il faudra faire viser cette malencontreuse carte. On prend cela du bon côté, grâce aux nouvelles de Champagne qui nous grisent un peu.

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