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Sous la Botte (50)

                                                                  

 

C'EST LE MOIS DES AVIONS.

Temps clair. Quelques nuits ont été d'une douceur pénétrante d'été, mais les matins, plus tardifs et frais, sont au vestibule de l'automne ; dans le ciel hésitant, ce qu'il faut de nuages pour jouer à cache-cache entre aviateurs.

La tactique semble être de faire maintenant, les expéditions de bonne heure et les avions nous arrivent vers les dix heures. Cela n'émeut plus. Les gamins poussent de grands cris en montrant l'oiseau du doigt et les Allemands courent chercher des jumelles – ou se mettre à l'abri. Le 23 septembre, 3 visites : 6 heures et demie, 10 heures et 2 heures. C'est assez impressionnant. Un aéro prend subitement l’hypoténuse. Les Allemands croient que c'est un français touché et applaudissent. Or, c'est un allemand et les Français se réjouissent. Pour la première fois, l'est de la ville – on visait évidemment l'état-major – reçoit son paquet : un soldat bavarois de garde écharpé rue Quentin-Barré ; en haut du boulevard du Nord, la maison de MM. Gillet écornée ; enfin, la fontaine de Vasson, avenue de Remicourt, éraflée, voilà le bilan. Je relève cent soixante-cinq coups de canon anti-aériens, plus la mitraillade. Le 30, trois visites encotre aux mêmes heures : cette fois, c'est le haut du faubourg d'Isle qui écope, une femme est blessée.

ROMAN COMPLET.

Canevas de roman à beaucoup d'exemplaires, hélas ! Maurice était un jeune Saint-Quentinois rempli d'intelligence et de qualités, un garçon doué. Dès son jeune âge, il s'était assotté, comme l'on dit en Picardie, d'une jolie petite fille, sa voisine, et ils grandirent, lui plus âgé de quatre ou cinq ans, jouant au ménage sous l'œil amusé des parents. Maurice, ses études primaires achevées – et brillamment – entra dans une importante maison de commerce et Mimi Pinson, de son côté, tira l'aiguille chez la couturière en renom. Maurice, poussé par ses parents et désireux de se faire une situation, obtint une place de comptable aux aciéries de Longwy, avec de raisonnables appointements. La puérile affection était devenue un solide et confiant amour. On se maria tout aussitôt le congé fini et la vie assurée. C'était trois mois avant la déclaration de guerre. Maurice partit avec un régiment de réserve et fut tué à Montmirail. Mimi a une petite fille. La jeune femme, restée à Longwuy, ne sait rien encore après tant de mois ; mais son beau-père, ayant appris, à Saint-Quentin, par grand hasard, le sort de son gendre, a fait célébrer, aujourd'hui, 6 septembre, un service pour le repos de son âme…

L'EXÉCUTION DE M. POPELARD.

M. Popelard, coutelier-armurier, rue d'Isle, vendait, en cachette, des cartouches de chasse à des officiers qui, y trouvant leur plaisir, gardaient le secret. C'était un jeu honnêtement lucratif, mais dangereux. Ajoutez que les communiqués devenaient peu reluisants et que l'on commençait à demander aux Allemands : « Quand partez-vous ? » Une petite terreur rentrait donc dans la tactique de l'occupation. Popelard fit des cartouches à la demande d'un sous-officier qui en prit livraison et en commanda d'autres. Celles-ci, ce fut un policier qui vint les chercher le soir même du 24 septembre, en compagnie de quelques gendarmes. Une perquisition fit découvrir dans une chambre du haut de la maison des fusils, des revolvers et de la poudre. M. et Madame Popelard se défendirent mal : ils prétendirent qu'ils avaient l'autorisation du premier commandant de Saint-Quentin de garder ces armes et celle aussi de la mairie. Cela ne tenait pas debout. Ils furent arrêtés avec leurs deux filles aînées. La plus jeune fut confiée à une voisine. Les deux fils de M. Popelard servent dans l'armée française.

Le lendemain, les fouilleurs ramassèrent sous les lames du parquet et à divers endroits de la boutique et du logement mis sens dessus-dessous de sept à huit mille francs d'or. L'instruction commença tout de suite et marcha mal pour l'inculpé qui, très abattu, souffrant, peu agissant, ne sut que dire. Le conseiller de justice annonça à Madame Popelard qu'il la gardait comme complice avec une de ses filles. Il n'y eut pas de jugement : un ordre de la kommandantur contresigné par les étapes et Popelard, arrêté le vendredi, fut exécuté le lundi.

Ce matin-là, dès 4 heures, la kommandantur envoya au poste permanent de la mairie la triple injonction de faire préparer un cercueil, d'enlever un corps de la caserne et de creuser une fosse au cimetière . Sans autre explication. Au dire d'habitants du quartier de la caserne, qui le surent d'Allemands renseignés, l'infortuné dût ête fusillé deux fois. Le peloton se composait de trois hommes, deux visant la poitrine, un à la tête. Ce dernier manqua le but, à six pas ! Les deux autres atteignirent les mains que Popelard avait ramenées sur le ventre. Il tomba et poussa des cris effroyables qui furent perçus de la rue Denfert… Il fallut recommencer. Le menuisier Lacour, qui aavait fourni le cercueil, entendit les deux salves et constata que la victime avait les poignets fracassés.

Le comte de Bernstorff manda Gibert à la kommandantur et, très gêné, lui dit qu'aux termes de l'affiche du 24 mai, le maire de la ville était responsable de la non-déclaration des armes… - Punissez-moi comme vous l'entendez, interrompit vivement Gibert que l'exécution d'un Saint-Quentinois avait beaucoup ému. - On a examiné le cas, continua Bernstorff et, étant donné la bonne attitude de la municipalité, on a renoncé à sévir… Le commandant de ville chercha à justifier la rigueur de l'ordre donné : - J'ai la responsabilité de la vie des officiers et des soldats disait-il, voyez-vous un exalté tirer sur le général en chef ou sur le prince Auguste ?… Quand on veut tuer son chien…

Madame et Mademoiselle Popelard, passèrent en conseil de guerre. Madame Popelard fut condamnée à sis mois de prison et 8 000 marks d'amande. Mademoiselle Popelard à un mois et 2 000 marks. L'amande était calculée pour n'avoir pas à rendre ce qu'on avait trouvé et la prison pour expliquer l'amende. C'est l'aumônier Uppenkamp qui avait annoncé à Madame Popelard l'exécution de son mari. Il lui dit qu'il était mort en bon chrétien. Il s'acquitta de tout cela comme d'une corvée. Madame Popelard fut expédiée en Allemagne et avoue y avoir été bien traitée. L'organisation pénitentiaire allemande lui parut remarquable. La discipline, me dit-elle, est terrible, mais directeurs et directrices savent l'atténuer. Elle fait cette remarque aussi que les sentiments chrétiens des individus s'allient mal avec la cruauté du régime. Au bout de quatre à cinq mois, on lui faisait demander sa grâce à l'empereur, qui l'accordait.

(Quelqu'un qui eut une belle peur, ce fut le maire du C… Territorial, il s'était le 28 août, caché dans sa cave – d'où il aurait peut-être pu sortir le 16 septembre, quand les Français poussèrent leur pointe. Découvert à la fin, il fut envoyé à Saint-Quentin avec cette note du commandant du lieu : « Ne vaut pas un coup de fusil. » Or, voilà que le 27 au matin, les gardiens de la prison lui annoncent qu'il va être fusillé… Il passa un mauvais moment, jusqu'à l'arrivée d'Uppenlamp qui entra dans la cellule à côté de la sienne, celle de Popelard.)


 


 


 

 

 


 


 


 


 


 


 

 


 

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