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Sous la Botte (49)

LA PETITE VILLE.

J'écris ceci le 28 août 1915 après-midi, c'est à dire un an jour pour jour, heure pour heure, après l'entrée des Allemands dans Saint-Quentin et je voudrais faire le tableau de la ville.

On croit habiter une petite ville o tout le monde se connaît, au moins de vue. Et, en effet, la population diminuée est immuable et ce sont toujours les mêmes qu'on rencontre et partout. On se salue beaucoup, quand ce ne serait que pour montrer aux Allemands que les Français sont polis entre eux si, par contre, ils détournent leurs regards des officiers, si gradés soient-ils, ce dont ceux-ci sont fort marris, et ils le disent. On s'aborde sans façons pour se demander ou communiquer des nouvelles. Les journées se passent très vite et cependant on est tout étonné d'arriver au bout de la semaine. En effet, chaque jour on attend le lendemain avec impatience comme s'il devait apporter ce qu'on espère confusément. Et ainsi vit-on dans une tension continuelle qui supprime la notion du temps et abolit même la mémoire qui n'est que du passé.

                                                  

La préoccupation immédiate est la nourriture. On rencontre force gens qui s'en reviennent du marché filet gonflé à la main. Les pauvres étalages des ravitailleurs – et les ravitailleurs sont légions – accrochent le passant qui y contemple un litre d'huile, du café vert, des gâteaux secs, du chocolat, du pain d'épices de Hollande et tout cela poussiéreux , racorni, douteux et cher.

Trente-deux mille personnes sur quarante-cinq mille environ sont inscrites au Bureau de Bienfaisance et touchent huit sous par jour. Des gens aisés en sont qui ont d'ailleurs pris l'engagement de rembourser. Les allocations aux vieillards, infirmes et incurables, aux femmes en couches, aux familles qui ont un soutien sous les drapeaux font pleuvoir de modestes, mais innombrables coupures sur la ville.

Par cette sportule universelle, les plus misérables vivent et certains mieux qu'en ordinaire. Avec ces allocations et grâce aux dépenses réduites à l'indispensable, à la suppression surtout du cabaret, à quelques légumes du jardin cultivé avec plus de soin puisqu'on a plus de temps, à la saine obligation de se priver, les ouvriers sont moins malheureux qu'on aurait craint.

Où la détresse est grande, c'est dans les logis d'une ou deux personnes réduites aux huit sous de la ville. Dès qu'on est trois, cela commence à faire une somme ; plus, il y en a toujours un ou deux qui trouvent à s'occuper moyennant salaire. Trois mille hommes et femmes travaillent sur réquisitions allrmandes et souvent sur leur propre demande, et sont payés d'un à deux francs par jour pour les femmes, de deux à quatre pour les hommes. La ration de pain gris et granuleux (trois cent trente grammes par jour) suffit à beaucoup d'estomacs plus exigeants d'habitude de pain blanc. Les distributions du ravitaillement hispano-américain sont assez rares, mais bonnes et à bon marché : riz, légumes secs, sel, café, lard, saindoux et viande salée. Ce sont les prix de paix, mais encore faut-il avoir quelque avance d'argent pour en profiter complètement et retirer toutes les potions auxquelles vous donne droit la carte de famille. C'est là l'écueil pour les gens au jour le jour.

Somme toute, on vit. La santé générale est excellente. La mortalité moyenne n'est que de cinq pour mille. On se couche tôt, la nourriture est saine et peu abondante, pas ou peu de viande, plus de conserves, la boisson est rafraîchissante, pas d'excès de travail (bien des gens, pris jadis, soir et matin, par les affaires, se reprennent et n'osent avouer le plaisir qu'ils ont à faire leur propre connaissance= ; toutes conditions pour se bien porter. L’exercice seul fait défaut ; de là peut-être une menace pour les rhumatisants et les candidats à la tuberculose.

Les moyens de communication ont totalement disparu. Les ravitailleurs seuls viennent de la campagne et y vont en des carioles préhistoriques traînées par des chevaux apocalyptiques. S'il est encore facile de venir de Remaucourt à Saint-Quentin, il est plus que malaisé d'aller de Saint-Quentin à Remaucourt ; il y faut des formalités décourageantes et des motifs qui ne soient ni de fantaisie, ni d'utilité personnelle, ni de sentiment (n deuil, par exemple, n'est pas une raison valable.)On va regarder passer les trains en soupirant.

Le plus trouble, ce sont les racontars populaires qui d'un grain de sable font une montagne, montagne qui accouche d'une souris quand on y regarde de près. La moindre nouvelle a vite fait le tour de la ville inoccupée, réceptive et, de bouche en bouche, elle s'altère ou s'amplifie.

D'autre part, quelques familles ont pu faire passer des lettres par des officiers ou des chauffeurs complaisants retournant en Allemagne et traçant sur le pli l'adresse d'un citoyen suisse. De Suisse, la lettre va en France et la réponse prend le contre-pied. Ceci, c'est la haute difficulté et ces Allemands obligeants y risquent plus encore que les Français.

Les prisonniers pouvant correspondre à la fois avec la France libre et la France envahie arrivent, sur les demandes qu'on leur adresse, à grouper des nouvelles se résumant en : « Un tel va très bien. - Un tel est mort. » Elles se transmettent par la voie régulière et la kommandantur les fait déposer à l'Hôtel de Ville quand elle en a un paquet suffisant : c'est affaire de quatre mois.

Pour les nouvelles de la guerre, les bulletins officiels et les journaux allemands qui les prodiguent. Il faut reconnaître aussi que la « sans fil » épinglée à l'appareil même place du Marché-Franc est rédigée avec une exactitude suffisante. Ses communiqués sont généralement reproduits sans correctif dans les journaux du lendemain. Évidemment, il y a la manière de présenter les événements, mais l'essentiel des choses y est, puis le Français né malin sait lire! La prise d'un bout de tranchée y est célébrée en plus de lignes qu'une grosse opération ayant amené une déception, mais en cela le communiqué français semble ne rien devoir au communiqué allemand.

Quant aux journaux, la Gazette de Cologne et, après elle, celle de Franfort sont les plus achetées. Deux, trois, quatre éditions arrivent à Saint-Quentin dans les douze heures. Il est certain que la presse allemande, celle du moins qu'on , traduit ici, a une bonne tenue. Elle dit tout – uniformément – à croire qu'il n'y a pas de censure sauf, bien entendu, pour les affaires militaires. Le gouvernement alleman a discipliné même la plume qui, partout ailleurs vole au vent, à tous les vents. Aucun rédacteur ne doute de l'issue triomphante de la guerre, mais ni bravade, ni invective. Il semble qu'en temps normal un grand journal allemand doive distiller l'ennui, mais abonder en renseignements où l'on en peut trouver d'utiles. Et l'on comprend, à la fréquenter, le manque d'autorité de la presse allemande sur l'opinion universelle. Il n'y a qu'en Angleterre, pays de liberté, où l'on sache vraiment « faire un journal » et qu'en France, pays d'aimable fantaisie, où l'on sache le faire lire.

Il filtre des journaux français qu'on se repasse en cachette à quelques affidés. Leur vieille lecture réconforte, mais on leur en veut un peu de ne pas annoncer, même en retard, dans chaque numéro, une victoire éclatante. Certaines de leurs informations paraissent puériles de ce côté-ci de la tranchée ; la stratégie préventive dont l'événement ne confirme pas les savantes déductions prête à sourire ; l'ignorance de ce que valent les Allemands et de ce par quoi ils valent est parfois irritante. Les divagations politiques et parlementaires, elles, sont souvent affligeantes. Ah ! Si le Parlement n'avait qu'une tête et qu'elle fût passée dans un nœud coulant dont l'extrémité de la corde fût en pays occupé, on se battrait pour y tirer.

Enfin, il y la Gazette des Ardennes ! Elle mérite un paragraphe à part. La Gazette, qui s'imprime à Charleville, en est à son 78e numéro et a commencé de paraître le 1er novembre 1914 pour satisfaire au désir souvent exprimé, à juste titre, par la population des départements occupés par l'armée allemande, de connaître les nouvelles de l'extérieur. Hebdomadaire d'abord, elle est devenue bi-hebdomadaire et s'est vendue un sou, puis deux. À Saint-Quentin, le paquet de journaux est envoyé à l'Hôtel de Ville avec la note à payer et un marchand se charge de l'écoulement. Le chiffre de la vente est de 3 500. Il a été plus élevé, mais la Gazette n'intéresse plus… Elle est trop pareille à elle-même ! Et puis, elle ne fait pas la part assez grande à l'imagination. Elle affecte des airs dogmatiques fatigants et conserve une attitude documentaire et renseignée agaçante. Ceux qui la rédigent ou du moins ceux qui mettent en français et développent les articles qu'on leur envoie et presque certainement pour quelques-uns du Grand Quartier-général et de l'entourage le plus immédiat de l'empereur, connaissent la France et le personnel politique français et, même à mon sens, le secrétaire de la rédaction ne peut être qu'un Français félon, mais instruit, renseigné et ayant du métier. La publication de la liste des 268 000 prisonniers français a été un coup de fortune pour la Gazette des Ardennes. On cherchait d'abord fiévreusement des noms connus de soi ; puis on s'est fatigué. Mais enfin, l'effet cherché de découragement était atteint. Tout est combiné en cette vue : c'est l'attaque des âmes avec gaz déprimants.

L'Hôtel de Ville est de moins en moins discuté. Il a eu l'opinion mauvaise au début. Celle-ci était surexcité et apeurée et s'en prenait à toute autorité constituée de l'ignorance où elle avait été tenue de la menace du danger. Ce n'était pas tout à fait injuste. Et puis, cette déroute militaire, administrative, municipale, cette carence universelle et subite, cet évanouissement du pouvoir en qui beaucoup de Français n'ont qu'une demi-confiance en temps normal, mais enfin de tout ce à quoi l'on a recours en cas de péril commun avait indisposé, déboussolé, terrifié la population.

Grâce au dévouement rapide et simple de la commission municipale qui, à tout le moins, s'offrait en otage pour la Ville, cela s'arrangea. Quand on se sentit tranquille, sinon rassuré, l'estime revint et la défiance primitive se résolut. Après trois mois écoulés sans incidents graves, la municipalité et surtout son chef commencèrent à avoir une bonne popularité. Le seul reproche porta sur une trop grande facilité à obéir aux injonctions allemandes. Les ressorts se faisaient, en effet, un peu « liants. » Oui, mais la route, elle, se faisait sans cahots. Le vrai est que personne ne croyait à une si longue occupation et que le maire voulait, en brave homme qu'il est, arriver sans encombre au jour de la délivrance, jugeant qu'ainsi il aurait agi au mieux et que le lest qu'il lâchait serait facile à rattraper.

Somme toute, les Allemands rendent un peu la main à l'Hôtel de Ville et les Saint-Quentinois ont confiance en lui, à part quelques grincheux et les éternels persécutés. Si donc encore les graffitis des pissotières blaguent « la municipalité à huit sous , » les gens raisonnables se persuadent qu'il n'y avait guère de possible que cette politique, et les habitués de l'Hôtel de Ville reconnaissent et proclament que cette continuité dans l'effort quotidien est chose singulièrement méritoire. On détaille l'héroïsme en attendant, peut-être bientôt, de le servir et de s'en servir tout d'un coup en gros : Dî, avertite omen !

                                                      

 
 


 

 

 


 


 


 


 


 


 

 


 

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