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Sous la Botte (48)

LA DÉCLARATION DES CUIVRES.

L'émoi est vraiment très profond que cause cet ordre de déclarer aux Allemands tout le métal d'artillerie que l'on peut avoir chez soi et de le disposer pour qu'on n'ait qu'à l'enlever.

Gibert, mandé à la kommandantur pour une autre affaire, ne peut se tenir et éclate : - Tenez, Monsieur le comte, je vois là une photographie sur votre bureau. Ce sont vos enfants sans doute. Eh bien ! Renversons la situation : c'est nous qui sommes à Cologne et qui vous demandons de nous fournir les éléments nécessaires à détruire vos gosses… Qu'est-ce que vous penseriez de nous ? Prenez les cuivres, c'est le droit du plus fort, mais ne nous les faites pas apporter. Je sors de ma sérénité habituelle et je vous dis ceci : Vous vous apercevez que les Français ne sont pas des lâches. À votre incontestable bravoure, ils opposent une bravoure égale, puisque les uns et les autres gardent leurs positions. Pourquoi voulez-vous que nous, qui sommes Français aussi, nous soyons des lâches, parce que les circonstances nous ont placésde l'autre côté de la tranchée ? À part quelques froussards ou quelques imbéciles mal renseignés, aucun Saint-Quentinois n'obéira à votre ordre. Ce serait de la trahison.

Gibert était encore tout secoué d'émotion en refaisant son discours à Bernstorff à mon intention. – Et qu'a répondu l'autre ? - Quelque chose comme ceci : « Oui Monsieur le maire, mais c'est si compliqué d'aller dans les maisons » ! Somme toute, c'est le maire qui l'emportera.

Il y a eu quelques déclarations, cent dix, et en général, tout à fait ridicules : « Mon bouton de porte, » disait une jeune modiste ; « ma sonnette, »disait une vielle demoiselle ; « mon appareil à stériliser, » disait un médecin ; « deux plateaux de balance et une série de poids où il en manque, «  disait un homme minutieux. Aucun industriel, sauf un … Gibert fait apporter le dossier et nous nous gaudissons, mais la déclaration qui obtient le plus franc succès est la suivante : « Une lampe en cuivre servant à l'éclairage d'une personne âgée et souffrante, dont le poids est évalué à 200 grammes. »

- Rien de grave, conclut le maire épanoui, la population s'est bien tenue.

CONTRE LES RUSSES.

Nous sommes au moment décisif de la grande offensive contre la Russie, lentement et savamment préparée. Nous en apprenons lze succès à coups de cloche et de grosse caisse. Le 5, c'est l'entrée dans Varsovie. Le soir, une fanfare réunie hâtivement entame une marche triomphale ; puis lecture de la dépêche par Bernstorff lui-même, trois hourras, chants en chœur. On pavoise avec des oriflammes compliquées. Le dimanche, il y a, ici et là, de franches lippées. À la caserne, c'est la bacchanale. Seulement, le lendemain, 1 500 hommes partent pour le front… Le 18, c'est l'abandon de la ligne du Bug qui entraîne la reddition de places importantes. Même c cérémonie et enfin, deux jours après, il faut sonner les cloches. Pour celles de la Basilique, la patrouille allemande fait une réquisition de pompiers et de passants. Il y a foule dans le clocher, mais ça n'en va pas mieux.

La joie n'est pas exubérante. Les Russes, devant le furieux coup de boutoir, ont reculé tout de suite, mais pas à pas ; leur retraite coûte affreusement cher aux Allemands, et ceux du front de France ne peuvent pas ne pas le savoir. Ce n'est qu'une demi-victoire et qui n'avance guère la date de la signature de la paix. Aussi l'enthousiasme est-il visiblement de commande.

NOTULES.

Le général voudrait être salué. - L'inspecteur des étapes, le lieutenant-général von Nieber, fair savoir à l'Hôtel de Ville, par le canal de la kommandantur, qu'il désirerait que les habitants le saluassent dans la rue. Il rencontre le maire et s'en explique : - Je ne voudrais pas paraître antipathique à la population. - Je le comprends, Excellence, mais il y a une difficulté : il n'y a pas dix pour cent des Saint-Quentinois qui vous connaissent. - C'est vrai, Monsieur le maire, mais enfin c'est très désagréable que des gens se mettent sur mon passage. L'affaire en est là.

Quelles drôles de façons ! - Le colonel-baron von N. C…., qui était au repos depuis six mois chez nos amis Desjardins, demande à aller reprendre le commandement de son régiment. C'est la fine fleur de la noblesse allemande : colonel de la garde, aide-de-camp de Sa Majesté, etc. Il affecte des façons de cour. Avant que de partir, il fait une visite de congé, casqué. Les Desjardins ne l'avaient jamais tant vu. Il s'assied et l'on cause. Il aurait désiré que la France eût un roi – pour son bien, car c'est Poincaré, affirme-t-il, qui a déclaré la guerre. Quel roi ? Il ne sait pas, mais il tient pour certain que les d'Orléans sont « des cochons... » Puis passant du coq à l'âne, il juge que ses hôtes doivent haïr les Anglais. M. Desjardins proteste et dit qu'in ne peut, même étant son ennemi, refusé à l'Angleterre le privilège d'être la terre de la liberté par excellence. - Mais en Allemagne, interrompt triomphalement le colonel, tout le monde est libre, tandis qu'en France, le peuple fait toujours des barricades ; donc, il est mécontent et malheureux. Il passe aux Italiens : - Ah ! Là, vous ne nierez pas qu'ils soient des individus méprisables. Du reste, voici le cas que nous en faisons… Et le colonel-baron, crachant sur le parquet, met violemment sa semelle sur son crachat…

Les Desjardins étaient consternés.

L'avion anniversaire. - Le 28 avril de l'an dernier, à 3 heures 40, un avion allemand avait survolé la ville de Saint-Quentin. Aujourd'hui, 28 avril 1915, à 3 heures 40, un avion français en fait autant. Il se tient à petite hauteur avec une insouciance complète du danger, virant quand on croit qu'il s'éloigne et ne se décidant à partir qu'après un quart d'heure de fantaisie périlleuse. La pétarade est folle ; le ciel est tout moucheté : il pleut des balles et des fusées d'obus, et les Allemands du quartier de la gare ne savent où se fourrer. Nous avons tous le nez en l'air.

Perrette et Fritz. - Petite scène de la rue. Le lendemain, un camion de brasseur conduit par un Allemand est arrêté au beau milieu de la chaussée. Par derrière, une jomie paysanne dans sa charrette ne peut passer ni à droite, ni à gauchee. Elle peste : « Hue donc ! Feignant ! » L'Allemand ne bouge mie. La paysanne enrage. Tout à coup : Vite, crie-t-elle, voilà l'aéroplane ! Les chevaux, à tout le moins, comprennent, car le camion s'ébranle et la jolie fille éclate de rire.

 

 

 


 

 

 


 


 


 


 


 

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