Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (45)

Sous la Botte (45)

DES JOURNAUX FRANÇAIS !

Par suite de circonstances très diverses, nous arrivons, dans notre petit cercle, à rassembler toute une collection de journaux français, y compris l'Illustration qu'un officier oublie intentionnellement sur la table du salon là où il loge. Et puis, un autre officier abonné du Journal de Genève, l'abandonne régulièrement chez M. R… à qui il demande des leçons de français et le réclame, non moins régulièrement, le lendemain : la politesse est faite et personne n'est compromis.

On convoque les intimes et, dans un coin reculé, ce sont des lectures fiévreuses d'où l'on sort congestionné. L'Illustration est vraiment supérieure à tout ce que l'Allemagne pourrait mettre en concurrence comme texte et comme images, le Figaro reste agréable à parcourir et le Temps a encore accru son autorité ! Les journaux de pure information semblent vieux : il est vrai que leurs nouvelles datent de dix ou douze jours et que les feuilles allemandes en ont pour nous réduit l'effet. À tous, nous préférons le Journal de Genève : nouvelliste indépendant, chroniqueur documenté, stratège perspicace et tirant, de ce qu'il sait ou déduit, des raisons s érieuses d'espérer qui nous transportent, la rédaction en est parfaite. Cependant comme entre la date des numéros et la lecture, il ne s'est pas produit une victoire d'Austerlitz, la réflexion finale est souvent : « On en sait autant après qu'avant, mais ça fait plaisir tout de même. 

La police secrète allemande recherche ces journaux avec fureur. Elle en devine l'existence à des conversations surprises ou imprudentes. Nous y gagnons de connaître la jurisprudence en la matière : « M. X…, représentant belge, douze ans de prison pour avoir été trouvé en possession d'un journal anglais, plus six ans pour avoir refusé de dire de qui il le tenait. » Même pour un journal anglais, c'est beaucoup.

À LA COMMANDANTURE.

Mon ouvrier imprimeur Georges Lizière ne s'étant pas présenté à l'appel, est enlevé, le 14 juillet, avec une quinzaine d'autres réfractaires de son quartier et passe la nuit au poste. Il me fait prévenir et je tâche à le tirer de là. Je me présente donc à la kommandantur-ville (au Crédit Lyonnais), pas fâché du tout de voir cet organisme en action. Justement, un sous-officier interroge les réfractaires et les rudoie. Il devient subitement très poli avec moi et comprend parfaitement que Lizière me soit indispensable en ce moment où l'on fabrique des Bons de Guerre. Cet Allemand intelligent doit être un « typo » dans le civil.

- Seulement, me dit-il, ce garçon est coupable, voici le tarif : quatre semaines de travail ou cent francs d'amende, au choix ! - C'est excessif, me récriai-je, Lizière est chargé en ce moment d'une sorte de service public. Je ne puis pas le remplacer au pied levé. - Alors, Monsieur, ce sera vingt francs. Revenez cet après-midi, Monsieur le Comte aura signé.

J'y retourne donc à 4 heures. Le soldat-portier – car il y a, comme dans les agréables hôtels suisses, derrière une petite table près de l'entrée un portier parlant toutes les langues, vendant des cartes postales, donnant tous les renseignements- le portier donc me regarde avec un tel intérêt que je lui demande : Mais vous me connaissez ? - C'est bien Monsieur qui était , en 1913, à l'Hôtel de l'Ours à Grindelwald ? - Oui, mais alors, vous êtes Prosper. Du diable si je m'attendais à vous retrouver ici ! - C'est la guerre, conclut philosophiquement Prosper et il m'indiqua un banc sous un immense portrait de Sa Majesté.

Je suis bien placé pour examiner. Ils sont une trentaine de « scribouillards » que l'on voit, car il y en a autant et plus dans les bureaux de direction et aux étages ; trop gros ou trop maigres, teints d'hépatiques ou d'apoplectiques, tournures de malingres ou de tonneaux à pattes. On a casé là que des déchets. Seul, le lieutenant Hauss, rose, la peau tendue, les oreilles écartées, l'œil humide donne une réjouissante impression de santé et de contentement de soi. Il est bien chez lui, sirotant une tasse de café, suçant un gros cigare., prodiguant les signatures et indiquant du bout du porte-plume et sans parler ce qu'il faut faire. On sent que c'est l'homme important du lieu et qu'il le sait. Les bureaux de chaque service : amendes, logements, filles publiques, etc., etc., ont couverts jusqu'à l'encombrement de l'attirail du comptable moderne et tous les systèmes de machines à écrire sont représentés : on a eu qu'à prendre.

Mon sous-officier de la matinée tape une formule, consulte un dossier et envoie la pièce à la signature. Il ne serait pas fâché de causer un peu, cela se voit, mais impossible, il y a trop de chefs en mouvement cet après-midi et, devant eux, il ne peut s'abaisser à avoir des égards pour un Français ; interrogé sans cesse, il doit chaque fois se lever, avaler son ventre, se coller les mains aux cuisses et taper fortement les talons l'un contre l'autre, sans que ni l'officier ni lui, ne se fatiguent, l'un d'être l'objet de ce culte, l'autre de le célébrer. Cependant il profite d'une accalmie dans cette tempête de salamalecs et d'un mot il m'indique que son camarade va simplifier pour moi les formalités de la levée d'écrou. En effet, Lizière m'est rendu immédiatement : il a passé une mauvaise nuit sur de la mauvaise paille et l'on a oublié de le ravitailler depuis son arrestation. Quand on ouvre la porte il se demande ce qui va lui tomber dessus : c'est la liberté. - Je ne me ferai plus prendre, me dit-il en sortant. J'aime mieux y aller. Les Allemands ont la manière de se faire obéir.

MADEMOISELLE DUVIVIER.

On salue au passage Mademoiselle Duvivier, institutrice à Fresnes-lez-Mazancourt, près de Péronne, qu'on emmène à Etreux, village de Thiérache. Son crime est le suivant : elle faisait fonctions de maire avec, comme adjointe, Mademoiselle Lucienne Lamy, fille d'un cultivateur. Elle reçut en cette qualité, l'ordre de l'autorité allemande de convoquer toutes les femmes de quatorze à quarante ans « pour être visitées. » Les Allemands, grands « voyeurs », s'offraient ce stupre en mainte localité. Mademoiselle Duvivier répondit : - Cela ne rentre pas dans mes attributions. Nous sommes en pays occupé et non en pays conquis. Une Française ne donne pas un ordre de ce genre. La convocation fut faite alors directement par le commandant du lieu. Personne ne vint. Mesdemoiselles Duvivier et Lamy, accusées d'avoir excité les populations à désobéir à l'autorité allemand, furent enlevées, emprisonnées à Saint-Quentin et finalement, le 15 juillet, déportées à Etreux.

                                                         


 


 

 


 


 


 


 


 


 

 


 


 

 

 

 


 


 

 

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

Retour en haut