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Sous la Botte (44)

                                                                               JUILLET 1915

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L'AFFAIRE MOROY.

                                                         

À cette affaire il convient de consacrer un peu d'écriture, car elle abonde en incidents tragi-comiques et pourrait fournir la matière d'un roman policier à la manière de Gaboriau.

Je suis obligé d'affirmer encore ici, non pas ma bonne foi qui n'est pas en cause, mais l'exactitude de mon récit et celle de mes renseignements.

Le 1er juillet arriva à Saint-Quentin, venant directement du Grand Quartier général, à Charleville, un capitaine, officier de police, nommé Vernsdorff, accompagné de son secrétaire-interprète qui était fleuriste à Paris avant la guerre, et d'une véritable meute de limiers prussiens. Une conférence fort longue à laquelle ne fut convoqué aucun officier des étapes, se tint chez le général commandant en chef l'armée 2 et de nombreuses dispositions furent prises pour le lendemain. En effet, le haut état-major avait été mis au courant d'une organisation puissante d'espionnage qui avait totalement échappé à cette vieille baderne de Nieber et ce sot de Bernstorff, et il s'agissait de leur montrer qu'on était un peu là, toujours infaillibles et toujours vigilants. Le général quartier-mestre baron de Freytag avait reçu ou s'était procuré par des voies secrètes un document tout à fait extraordinaire et convaincant. C'était un exemplaire des Plus importantes vérités de la religion, maculé, ignoble, portant le cachet de la maison d'arrêt de l'arrondissement de Saint-Quentin, mais offrant sur sa feuille de garde et entre les lignes du texte, d'une écriture microscopique et sous forme d'éphémérides, des révélations d'une précision telle que le doute n'était pas permis.

Qu'on en juge. Cela débutait par une lettre dont voici à peu de chose près les termes :

Ancien sous-officier, voulant me venger de la justice française, dont quelques membres m'ont porté pr préjudice, je dévoile à l'autorité allemande l'existence d'une société d'espionnage : La Revanche, qui se réunit à l'Hôtel Dieu dans un local que la commission des hospices tient à sa disposition. Les délibérations ont lieu nuitamment et les décisions sont envoyées immédiatement dans les lignes françaises au moyen de ballonnets à gaz système anglais (?). Ils sont gonflés dans la cour Cet les dépêches sont enveloppées dans des peaux de lapin fraîches. Je joins à cette déclaration copie des documents trouvés dans la salle où ils se réunissent, c'est-à-dire la salle des aveugles.

Suivaient les détails les plus circonstanciés. Ainsi, la société La Revanche ne comptait que douze membres, mais M. Dyvrande, procureur de la République, en était le président.

Dès la première délibération, dont le procès-verbal était soigneusement établi, on félicitait la commission des hospices d'avoir pu débarrasser l'hôpital des derniers Allemands qui y étaient soignés afin qu'on eût la liberté de s'y réunir et l'on remerciait le secrétaire d'avoir bien voulu accueillir les conjurés.

La Revanche avait des ramifications dans chaque faubourg de Saint-Quentin. Elle envoyait des nouvelles par ballonnets spéciaux dont les croquis illustraient les marges du livre. Les réponses du gouvernement français étaient transmises par aéroplanes. Elles étaient également cousues dans des peaux de lapins fraîches et jetées près des communes dont on savait les maires dévoués à la cause française. Ces magistrats avaient des chiens dressés à la recherche des peaux de lapins et ils transmettaient les réponses au comité. Le 13 mai, dans la nuit, M. Dyvrande annonçait l'envoi de renseignements précieux ; le 17, il rendait un compte détaillé de la visite de l'aéroplane du 15 avril et indiquait tels autres endroits à attaquer.

(L'auteur oubliait d'expliquer comment les douze conjurés pouvaient se réunir à minuit alors qu'il était impossible de se trouver dans la rue après 7 heures du soir sans être « emballé » par la patrouille. Mais ceci est un détail.)

La lettre d'envoi était signée Moroy. Qui était ce Moroy ? L'accusation vaut surtout pour l'accusateur et le Grand Quartier avait négligé de se renseigner. Réparons cette omission. Moroy (Gustave Émilien), né le 23 mars 1878 à La Fère, avait subi une demi-douzaine de condamnations pour faux et usage de faux, abus de confiance et escroquerie. Échoué à Saint-Quentin, il y représentait une maison lilloise qui essayait de lancer une lessiveuse perfectionnée. La guerre lui créait des loisirs dans cette nouvelle profession, mais ingénieusement exploitée, elle lui donnait quelque subsistance. En effet, il écrivait aux parents de territoriaux, après enquête, des lettres qu'il faisait porter à leur adresse par un gamin. Ces lettres provenaient du mari – ou du fils, suivant le cas – blessé aux environs de Ham et soigné sur place. Si l'on ne reconnaissait pas l'écriture, c'est qu'une dernière blessure au bras droit, longue à se ghérir, forçait à demander le secours d'un ami. On réclamait un peu de linge, quelques provisions et surtout de l'argent. Le paquet était à déposer dans telle ou telle pharmacie où le docteur Magnier, d'Etreillers, nanti d'un laissez-passer, le prendrait à 4 heures.

C'est Moroy qui se présentait et ramassait. Il se faisait ainsi d'appréciables petites rentes, quand une maman réussit à obtenir un laissez-passer et alla pour voir son fils à Ham. Elle ne trouva pas le gars, comprit qu'elle était volée et porta plainte contre inconnu. L'inconnu fut vite connu et traduit en correctionnelle. M. Dyvrande requit et fut, avec justice, très dur. L'escroc attrapa dix-huit mois de prison. Simulateur habile, il obtint de se faire envoyer à l'hôpital comme atteint d'une grave maladie d'estomac, puis d'enflures aux jambes et de rhumatisme, et c'est à travers la cloison qui séparait la salle d'isolement où il était de la salle des aveugles où opérait La Revanche, qu'il prétendait entendre les délibérations du comité. Telle était l'origine de sa haine et le processus de sa délation.

                                                   

Donc, le 2 juillet, à 9 heures du matin, les abords de l'Hôtel de Ville furent occupés par les soldats d'un bataillon de réserve et toutes les rues adjacentes à la grand'place barrées. Des détachements occupèrent la sous-préfecture, l'Hôtel-Dieu et quelques autres points ; deux escadrons de cavalerie évoluaient autour de la Ville et envoyaient des patrouilles sur les routes y accédant. La consigne était sévère : les officiers eux-mêmes ne povaient franchir la ligne des sentinelles et dans les maisons occupées les soldats postés dans les escaliers et les couloirs interdisaient aux habitants de bouger…, même pour les besoins les plus pressants. Cette contrainte dura jusqu'à 11 heures et demie.

Un policier sans grade apparent entra dans le cabinet du maire et dit à celui-ci : - Réunissez tout le monde dans la grande salle pour une conférence. M. Gibert crut à une communication fantaisiste, mais urgente – il avait l'expérience de ces choses – et donna les ordres nécessaires. Cinquante personnes environ se trouvaient ainsi entassées dans la salle à la Grande Cheminée. Là, quinze factionnaires savamment répartis avaient ordre de ne tolérer aucune conversation et ils interpellaient sans grâce l'indiscret qui ouvrait la bouche . Un à un les… détenus – il n'y avait pas d'autre terme – passèrent dans la salle des archives où siégeait un aéropage d'officiers et de policiers. Là, invitation à vider ses poches ; puis fouille minutieuse. L'opération ne fut pas sans profit, puisqu'on enleva ainsi à M. Soret 540 francs en or destinés au ravitaillement. Il est vrai qu'un officier comptable les remboursa en 520 franc de papier-monnaie qui fit prime ce jour-là. Ce fut le seul. Gibert, le dernier appelé, avait eu l'intention de protester contre l'injure qui lui était faite, mais il se contint et se contenta d'une petite et spirituelle vengeance. - Vous avez oublié mes poches de derrière, dit-il gravement. Deux policiers se précipitèrent : ils trouvèrent dans l'une la pipe et dans l'autre la blague de Monsieur le maire… Une équipe, d'autre part, fracturait les serrures, visitait les tiroirs, feuilletait les registres et dossiers ; une autre enfin faisait la promenade traditionnelle dans les fameux « souterrains » de l'Hôtel de Ville.

La même cérémonie s'accomplissait, mais sans tant d’apparat, à la sous-préfecture, à l'Hôtel-Dieu, à la prison, chez le procureur de la République Dyvrande, chez le commissaire de police Lambert, chez le conseiller municipal Allard. Il y eu des incidents. M. Vittini était sous la douche. - Si vous n'avez pas peur de voir un sous-préfet tout nu, dit-il poliment à l'Allemand qui forçait la porte… - Monsieur de Lavenay, je vous arrête, prononça celui-ci. - Pardon, je me nomme Vittini. - Pas du tout, je sais ce que je dis, la police allemande ne se trompe jamais. Le butor, esclave de la lettre, s'en était référé à l'Annuaire pour 1914 et ignorait qu'en France, les sous-préfets changent quelquefois.

M. Lambert avait dépêché à sa femme, par ce qu'on nomme le jardin de l'Hôtel de Ville, le vieil et fidèle agent Balan pour la prévenir de ce qui se passait. Les policiers sautèrent sur lui et le mirent tout nu devant Madame Lambert et sa bonne. Balan m'avouait que de sa vie il n'avait éprouvé pareille honte.

Quant à M. Dyvrande, il exigea avec beaucoup de dignité, que son collègue allemand Cremer assistât au pillage de son cabinet au Palais de Justice.

La population était inquiète, avide de savoir, terrifiée. C'était un va-et-vient incessant d'automobiles hérissées de baïonnettes. Ces voitures prenaient le chemin de la maison d'arrêt où l'on faisait à chaque voyage pénétrer un « civil » que les gens d'en face, de derrière leurs rideaux, n'avaient pas le temps de reconnaître. À l'intérieur de la prison, même mystère et aucun des arrêtés ne pouvait savoir s'il avait des compagnons. C'était terrifiant.

Vingt fois la porte s'ouvrit pour MM. Vittini, sous-préfet, Dyvrande, procureur de la République, Allard, conseiller municipal, Lambert, commissaire de police, Blériot, employé de la voirie, dans le pupitre de qui l'on avait trouvé des chansons satiriques, Delacourt, inspecteur de police, qui n'arriva que le lendemain, car promu nouvellement, l'Annuaire pour 1914, guide de la police allemande, portait le nom d'un autre qui était mort, Mesdames Bosc, directrice de l'Hôtel-Dieu et Garoy, sous-directrice ; MM. Topin, secrétaire et Martin, économe des hospives, l'agent de police Montigny et ses trois collègues de la sûreté, le brigadier Lefèvre et six de ses collègues de la police municipale dont l'honnête Balan.

Quant à M. Courbe, gardien-chef de la prison – côté français – et à Madame Courbe, comme ils habitaient déjà la maison d'arrêt, on les transféra dans les locaux disciplinaires de la caserne…

Les prisonniers étaient au secret absolu et fort mal traités. Aucun d'eux, bien entendu, n'avait la plus vague idée des causes possibles de son arrestation, mais chacun d'eux savait d'expérience qu'avec les Allemands il faut s'attendre à tout et principalement à l'absurde. Aussi, attendaient-ils, résignés…

Les interrogatoires commencèrent quatre jours après, pour les principaux accusés, dans la salle di conseil d'administration des hospices où une mise en scène puérile était disposée afin de frapper l'esprit des prévenus. Prévenus de quoi, se demandaient-ils ?

M. Vernsdorff, craignant d'en trop dire et persuadé au début de infaillibilité des dieux de l'État-Major, distilla d'abord goutte à goutte les révélations de Moroy. Ce fut de l'ahurissement, puis de francs éclats de rire. MM. Topin et Allard demandèrent à être confrontés avec Moroy qui se prti lamentablement à ses propres pièges. M . Topin lui lança : - Vous êtes une canaille et s'il y a quelqu'un de fusillé, ce sera vous. Quant à Allard contre qui Moroy avait une dent parce qu'il avait refusé d'améliorer l'ordinaire des prisonniers, il voulut simplement étrangler son dénonciateur. Le greffier-fleuriste s'interposa.

Vernsdorff n'était pas un imbécile ; il finit par serre la main du procureur et lui montra tout le dossier.

Quant au sous-préfet, il lui dit que Moroy l'avait oublié dans ses divagations, mais que lui, Vernsdorff, avait supposé qu'une tentative patriotique aussi importante ne pouvait se passer de l'appui du représentant du Gouvernement. Voilà pourquoi il l'avait inculpé. (Vittini remercia). Il ne faisait pas état de deux paquets d'explosifs trouvés dans le grenier de la sous-préfecture : - Vous avez raison, répondit M. Vittini, ce sont des feux de bengale qui ont été achetés, je crois avant 1870, pour la fête de l'Empereur. On se sépara dans de forts bons termes. Avant la fin du mois tout le monde était sorti de prison, sauf Blériot, le chansonnier, et M. Courbe, retenu pour une histoire d'innocentes colombes.

Maintenant, qui avait « brûlé les Étapes », juridiction de première instance toute désignée pour connaître d'une affaire d'espionnage de ce enre et fait parvenir en haut lieu le dossier Moroy ?

Cherchez la femme, mais comme je ne pourrais arguer que d'une présomption, l'honnêteté m'enjoint ici de me taire.

Le roman est complet : on frôla la catastrophe !

La perquisition du 2 juillet chez M. Allard, rue de Bellevue, avait été minutieuse. Or, dans le grenier, bien en évidence, gisait un gros paquet contenant… six cents ballons rouges ! C'était le reliquat d'un concours de ballonnets-cartes-postales organisé le 14 juillet 1914 par le Journal de Saint-Quentin, concours qui avait obtenu un gros succès et dont M. Allard avait bien voulu accepter la présidence. Ces ballons trouvés chez lui, il était fusillé incontinent et d'autres ensuite, car la réponse à toutes les dénégations devenait trop facile, réponse de comédie transportée dans la tragédie de la guerre : « Et tous vos ballons rouge ! »

Et Moroy, ce moribond que le capitaine Günther, directeur de la prison – côté allemand – envoyait sur sa demande à l'ambulance du Lycée pour y trépasser plus à l'aise avec cette fiche : « Aucune précaution spéciale, évasion impossible », en sortait sans encombre dès le 10 juillet et prenait la clef des champs. On le rattrapa non sans peine du côté de Noyon…

Voici la fin de son aventure. Après être passé en conseil de guerre et avoir été acquitté, il est ramené à Saint-Quentin. Or, le trentième jour du sixième mois de sa détention, le 25 août 1916, Moroy demande à être remis en liberté. À l'audience, il discute d'un ton papelard et comme portant une infortune trop lourde : « S'il ne s'est pas présenté plus tôt devant le tribunal c'est que sa tenue ne lui paraissait pas décente et que son pantalon notamment eût offusqué la pudeur de Thémis. » Le tribunal constate que, Moroy s'étant évadé, il s'en faut de quarante-six jours qu'il n'ait rempli sa peine, et décide qu'il attendra sa libération jusqu'au 29 septembre 1916, « s'il n'est retenu pour d'autres causes . »

Mais le sous-préfet, le 25 septembre, exige le maintien de Moroy en prison par mesure administrative et Moroy est enlevé une belle nuit et expédié en Allemagne, cette fois sans formes de procès.

Arrêté à Évian au moment où il rentrait en France, en 1918, il passa devant un conseil de guerre à Grenoble et, reconnu coupable d'intelligence avec l'ennemi, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Cette histoire avait fait une victile bien inattendue et procuré aux Allemands l'occasion rare de prendre un homme pour le Pirée. Moroy, dans ses racontars, dénonçait l'agent de la sûreté Montigny. « Montigny, village de l'arrondissement de Saint-Quentin, 722 habitants », se dit l'impeccable État-Major, Annuaire en main.

Et, le 2 juillet, la paisible commune de Montigny-Carotte – ce fut longtemps son nom officiel – est envahie par des forces importantes, toute circulation y est interdite et le maire, l'honorable M. Legrand, qui liait des salades dans son jardin, est enlevé sans pouvoir même rentrer chez lui et expédié en Allemagne...

 


 


 


 


 


 


 

 


 


 

 

 

 


 


 

 

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

 


 

 

 

 

 


 


 


 


 

 

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