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Sous la Botte (43)

NOTULES.

Auguste-Guillaume. - Le prince Auguste-Guillaume nous est revenu et a repris sa chaise à l'intendance. Il est assez déjeté. - On sent qu'il lui manque des os, dit de lui une femme d'esprit. Il a choisi Bellevue comme résidence pour y être entré un jour à cheval. Il en avait fait le tour et dit en sortant au jardinier : « Belle propriété ! «  Madame Gourdin, la propriétaire, est allée demander asile à Madame René Jourdain , sa fille.

Tous les soirs, pendant quelques semaines, le prince s'en va coucher au château d'Homblières – hors de l'aire des bombes possibles.

De l'argenterie. - Le général von Nieber, s'installe pour l'été chez Mademoiselle Trocmé, rue Charles-Picard. Le jour où l'on doit pendre la crémaillère, Hauss, de la kommandantur, entre en ouragan dans le cabinet du maire : - Il me faut des couverts d'argent pour le dîner de ce soir. - Je ne tiens pas cet article, répond en riant Gibert. - Je sais qu'il y en a au Mont-de-Piété. - Il ne doit plus y en rester, car on a volé là pour 250 000 francs d'objets appartenant à de pauvres gens.

Hauss encaisse, mais insiste. On l'y envoie avec un fonctionnaire de la mairie qui finit par trouver je ne sais où du ruolz convenable qu'on réquisitionne régulièrement.

Il y aurait du vilain. - À propos d'un anniversaire, nous mettons avec nos amis Lefranc, notre pain en commun et déjeunons assez confortablement. Il y a fallu des pas et des ruses, mais le résultat est avouable. Deux jours auparavant, au moment où Madame Lefranc sortait de son réticule l'invitation et allait la glisser sous notre porte, un sous-officier la lui enlevait prestement, l'examinait soigneusement et la lui rendait silencieusement. Madame Lefranc, qui a la riposte facile, resta coite.

Son mari, qui dit à ravir le monologue, nous racontait ceci – mais il y faudrait l'accent et la mimique : deux femmes du quartier de Remicourt, la mère et la fille, sont grosses d'œuvres d'Allemands. Lefranc demande à la mère : - Eh bien ! Et votre mari ? - Il est du 287e. - Oui, mais quand il reviendra ? - Faut mieux qu'il ne revienne pas à cause de notre accident. Je connais son caractère : Il y aurait du vilain.

Le frère et la sœur. - Parlons de René Wibail, non pas que son cas soit extraordinaire – au contraire, hélas ! - mais il est indicatif de ce plaisir mauvais qu'éprouvent les Allemands à brimer ceux qu'ils appellent « les punitionnaires. » Ce garçon de dix-huit ans, très vigoureux, aidait son père dans les travaux de jardinages. Avec un vieux bidet, il faisait aussi du ravitaillement. Ayant ramené des denrées non inscrites sur son laissez-passer, il s'ensuivit une amende de 150 marks et la confiscation du chargement, sot mille francs environ. Puis on l'envoya aux « punitionnaires », étourdis démunis de leur carte d'identité, pêcheurs distraits ayant jeté leur ligne où il ne faut pas, bref, une centaine de criminels de cet acabit, se renouvelant sans cesse et astreints à des travaux très durs. Quand ils croisent quelqu'un de connaissance, on tolère qu'ils disent ce mot : « Bonjour ! » Pour en avoir dit plus à un de ses amis , un des « puntionnaire » fut à moitié assommé et René Wibail, qui avait pris sa défense, faillit y laisser sa peau et dut être pansé pendant quinze jours. Nourriture infecte, logement au dernier étage de la caserne, à un endroit bien exposé aux bombes d'aéroplane pour pouvoir dire et écrire si un malheur cherché et souhaité arrive : « Les Français tuent leurs compatriotes. » De ce logement on a blanchi les vitres, car les parents venaient, place Thiers, regarder leurs enfants. Dans ce milieu, il y a ses drôles qui, pour se faire bien voir du garde-chiourme et par envie, dénoncent les camarades à qui, par grand hasard, on a pu faire tenir quelques douceurs.

On comprend que si un Allemand tombe jamais entre les mains de René Wibail, il passera un « fichu quart d'heure !! »

La sœur maintenant. Cette jolie et pure enfant de quinze ans avait orné son corsage d'un ruban tricolore. La patrouille lui intima l'ordre de l'enlever. Jeanne n’obtempéra pas et fut conduite au poste. Le long du trajet, elle chanta la Marseillaise. Å l'Hôtel de Ville, ça se gâta tout à fait. Le sergent lui administra deux maîtresses gifles et la conduisit à la prison où on l'enferma pendant vingt-six heures au cachot, sans aucune lumière, ni aucune nourriture. Puis douze jours au pain et à l'eau. Elle supporta cela le sourire sur les lèvres et, malade (on le serait à moins), ne réclama pas la visite du médecin « pour ne pas parler à un Allemand. » Tous les matins, le sous-officier gardien de la prison venait l'insulter en français et, crachant par terre, lui criait : «  Voilà pour toi, salope ! » Jeanne Wibail sortit au bout d'un mois comme elle était entrée : droite, calme et méprisante.

Elle était possédée du désir de gagner les lignes françaises pour se faire infirmière. Le 17 janvier 1916 au soir, elle quittait la maison paternelle et se dirigeait vers l'ouest, du côté du canon. Elle n'alla pas loin, fut arrêtée à Holnon, ramenée à Saint-Quentin et mise en cellule. De là, elle fut expédiée à Prémontré à l'insu de ses parents. Elle suivit la communauté dans l'évacuation et, mourante, fut rapatriée à la fin de 1917. Elle s'est remise et vas le mieux du monde.

 

 


 


 

 

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

 


 

 

 

 

 


 


 


 


 


 


 

 


 

 

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