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Sous la Botte (42)

LA TRISTE CONDITION DES PRISONNIERS CIVILS

Nous avons vu comme étaient traités les travailleurs civils. L'occasion se présente subitement à moi – et je ne la néglige pas- de savoir comment étaient traités nos prisonniers civils. Il entre, en effet, en gare, le 15 juin, un train contenant quatre cent soixante Saint-Quentinois rapatriés, malades, ayant achevé leur peine, graciés par suite d'interventions, ou simplement déplacés, 'c'est le cas du plus grand nombre.) Je pus joindre l'un d'eux, Henri Leblay, mécanicien-ajusteur de son métier avant la guerre, employé sans précaution à l'Hôtel-Dieu à mettre des cadavres en bière et qui, pour avoir porté la main à ses yeux, avait attrapé à ce métier une ophtalmie purulente extrêmement douloureuse.

Mal conseillé et se croyant visé par l'affiche du 29 novembre 1914 qui n'avait trait qu'aux « personnes appartenant aux armées », il s'était « rendu », tandis que, simple gare des voies ferrées, il échappait aux réclamations de la kommandantur. Bref, il fut embarqué avec des camarades du 10e territorial et des civils pour le camp de Wetzler et on oublia de leur donner à manger pendant les trente-six heures du voyage. Sous aucun prétexte, ils ne purent descendre et on devine les dures nécessités auxquelles ils furent astreints.

Voici les renseignements qu'il me donne sur sa vie – qui était celle des innombrables prisonniers de ce camp :

Å Wetzler, ils furent conduits dans un camp immense. Là, fouillés, invités à jeter leur tabac, leurs pipes, allumettes, couteaux dans des paniers et à remettre leur argent (l'un d'eux, qui avait caché un couteau et avait été vu, fut à moitié assommé à coup de plat de sabre), ils furent distribués par deux cents dans des baraques en planches avec chacun une paillasse de copeaux ; le lendemain matin, on fit le recensement et il leur fut absolument défendu de fumer. On les divisa par escouades de vingt-cinq hommes et on leur assigna un chef de baraque.

Le lever avait lieu à 5 heures du matin. On recevait un quart de café et une boule de pain de 4 livres par dix hommes et par journée ; à 10 heurs du matin et à 6 heures du soir, une soupe à l'orge, à la farine, aux féverolles, à l'avoine et à ma menue paille, aux rutabagas, à la mie de pain, qui n'était qu'un délayement de ces matières dans l'eau avec, quelquefois, des pommes de terre non épluchées et, plus souvent, des souris noyées. Une fois par semaine, à la place de la soupe, du macaroni bouilli sans sel ou un hareng salé. Le dimanche, la soupe se faisait au riz avec, dedans, quelques pruneaux, des raisins et des pommes tapées. C'était particulièrement ignoble, sale et révoltant pour des estomacs français. Comme boisson, de la très mauvaise eau.

Tout homme qui se faisait porter malade était puni de quatre jours de prison, puis il passait la visite. Le travail consistait en corvées de pierres dans une carrière pour faire des routes et rendre celles du camp un peu plus praticables, car on y enfonçait jusqu'à mi-jambes. La punition donnée pour le plus léger motif était toujours le même : privé de nouriture pendant toute une journée, sans compter, bien entendu, les coups de poing, de pied qui pleuvaient à tort et à travers. Des industriels réclamaient de la main-d'œuvre au camp ; et, au début, espérant avoir un peu plus à manger, il se présentait d'assez nombreux volontaires ; ils touchaient un salaire avec lequel ils devaient se nourrir, mais le travail leur était rendu si pénible par les injures des contremaîtres et l'hostilité des populations qu'ils demandaient à rentrer au camp où ils étaient punis en arrivant de quinze jours de prison, comme paresseux.

Un beau jour apparurent des officiers qui offrirent une cigarette à chaque homme convoqué au rassemblement et les firent asseoir devant des tables où étaient des verres et des bouteilles – d'ailleurs vides. On entendit le déclic d'un appareil photographique et l'orgie se termina là. À grand coups de poing, les hommes furent poussés dans les baraques et durent jeter leurs cigarettes mâchurées : c'était pour une photographie destinée aux neutres !

Quand il pleuvait ou neigeait, on exécutait des mouvements d'ensemble commandés par des sous-officiers français. Les baraques étaient éclairées par la lumière électrique pendant toute la nuit et chauffées par trois poêles auxquels on mesurait le charbon.

On se plaignit plusieurs fois de la nourriture ; mais les officiers de service répondirent toujours : « Allez en demander aux Anglais. »

La situation s'améliora avec le temps et l'on installa des cantines où des denrées étaient vendues à un prix raisonnable. On envoyait de France des colis de victuailles en grande quantité, contenant surtout du pain blanc, mais ils restaient si longtemps en route que les vivres généralement étaient gâtés à l'arrivée ; en tout cas, l'affreuse misère avait tellement développé, l'égoïsme et aboli tout sentiment moral qu'aucun de ceux qui reçurent de ces denrées ne les partagèrent avec leurs camarades.

La maladie d'yeux de Leblay fut soignée convenablement, mais ne céda pas. Il était devenu à peu près aveugle quand on le transporta à Meschede, en Westphalie, où le service hospitalier était mieux organisé. Il vit mourir notamment un certain nombre de soldats empoisonnés par les fumées asphyxiantes employées par les Allemands sur les champs de bataille de la Belgique et de l'Artois. Leur agonie était affreuse ; vomissant le sang, il semblait que ces malheureux voulussent rendre tout ce qu'ils avaient dans le corps.

Lorsque des bandes de prisonniers quittaient le camp pour un autre, les populations étaient certainement prévenues, car on passait au milieu de foules hostiles où enfants, femmes, vieillards montraient le poing, proféraient des injures et faisaient signe de couper le cou. Cela n'était pas général et l'on rencontrait quelquefois de braves gens qui accompagnaient les prisonniers de regards tristes, sinon sympathiques.

                                                                                   

Voilà une partie de ce que me raconte ce pauvre garçon dont la lumière de l'été blesse cruellement les yeux protégés pourtant par des verres fumés et une visière.

M. Bourlet, le notaire de Caulaincourt, qui revient aussi par le premier des trois trains de prisonniers rapatriés et que les Allemands ne lâchent pas encore, réussit à faire passer une lettre où il dit que la vie au camp de Holzminden n'était pas désagréable, le camp était administré par des Français, sous la surveillance, bien entendu, de l'autorité allemande. « Somme toute, écrit-il en terminant, ce dont on souffre le plus, c'est de l'ennui et de la séparation... » M. Bourlet, il faut le dire, était parmi les privilégiés.

Mais ce que nous voyons, hélas ! Nous renseigne. Ils sont là quatre cent soixante prisonniers civils, âgés de quinze à cinquante ans. Or, quel crime ont-ils commis pour être prisonniers et en vertu de quel droit les a-t-on condamnés aux travaux forcés ? Ils sont là, parqués à la caserne, derrière des grilles. Sont-ce bien des humains ? Les loques qui les recouvrent sont zébrées de rouge en brassard, en passe-poil, en croix dans le dos. Ils paraissent ne pas s'être lavés depuis des mois. Ils ont perdu ce qu'on peut appeler la dignité de l'alimentation. Traités, en effet, comme des bêtes immondes, on leur jetait une pitance dégoûtante dans des récipients qu'ils trouvaient au tas d'ordures : boîtes à sardines, faïences cassées, casseroles trouées, et il leur était interdit de se servir de fourchettes et de couteau. Battus, engueulés, voués à l'inaction, ils sont presque tous – car quelques-uns tout de même ont résisté à ce régime – dans un état d'hébétude complet qui semble irrémédiable. À la façon dont ils se précipitent sur la nourriture que la Ville leur a fait préparer, on saisit sur le fait le retour à l'animalité. Ils bousculent un camarade qui tombe et se casse le bras sur l'angle du trottoir. Quelques-uns d'entre eux disent : - C'était mieux en Allemagne. Et il est de fait que, rien n'étant préparé pour subvenir à une telle détresse, le dévouement improvisé est impuissant.

Des soldats, aux fenêtres, s'amusent de la ruée vers les écuelles et les vêtements, car Madame Gray est là, bien secondée par de bons citoyens. MM. Thome, Huyg, Blondiaux et Petit. Nous pouvons, Charles Desjardins et moi, faire passer un mot et quelques provisions à M. Alliot, cet homme parfait qui a pris courageusement la mairie de Montbrehain et qui se dit fier de supporter même cette déchéance pour le pays.

Les Allemands ne les lâchent pas tous : on les envoie par équipes du côté de Ham, Bapaume, Roye pour travailler aux champs et sur les routes, pour être mis surtout à la charge des pays envahis : l'Allemagne commence à avoir assez de prisonniers.

 

 


 


 

 

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

 

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