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Sous la Botte (41)

L'INTERPELLATION ACCAMBRAY.

Le dimanche 27 juin, nous pouvons lire, à Saint-Quentin, un numéro de la Gazette de Cologne où se trouve un résumé des débats de la Chambre des députés du vendredi 25 ! Il est certain que c'est très fort et il faut que la dépêche soit partie de Paris même et du ministère de l'intérieur probablement.

M. Accambray, le héro de l'histoire, est un député de l'Aisne, officier d'artillerie en congé renouvelable au Palais-Bourbon, et c'est en quoi la nouvelle nous intéresse un peu, mais il nous intéresserait bien d'avantage de savoir comment ce qui s'est dit le vendredi soir à Paris a pu être lu à Saint-Quentin le dimanche matin en étant passé par Berlin…

Enfin, voici la dépêche :

Les débats à la Chambre des députés au sujet de l'ouverture de crédits pour le sous-secrétariat à la guerre ont soulevé de violents incidents. Le député Accambray a déclaré qu'il ne voterait pas les crédits ni les douzièmes provisoires. Il a critiqué l'organisation militaire et le ministre de la guerre. La fabrication des munitions laisse à désirer. Il est arrivé que les obus n'ont pas explosés et que des canons ont éclaté. (Violentes protestations.) Il rend le gouvernement responsable de cela. L'orateur dirigea ensuite ses attaques contre les opérations des Darnadelles. Il fut rappelé à l'ordre. La droite et le centre protestent pendant que la gauche éclate en applaudissements. Après que le bruit se fut calmé, le député Accambray dit qu'il ne veut pas critiquer les chefs de l'armée, mais seulement le gouvernement.

La même réflexion vient à tout le monde : si l'on pouvait mettre ces gens à notre place et si l'on pouvait nous mettre à la leur ?

VISITE D'AÉROPLANE.

En attendant, le 15, nous avions eu une nouvelle et effective visite d'aéroplane. À 5 heures moins 5 minutes, réveil en musique. C'est le coup, maintenant bien connu, de la bombe d'avertissement. Explosion, donc il y a de la casse. Aussitôt que lon peut sortir, j'y vais voir et je fais du reportage exactement comme en temps de paix, pour m'entretenir la main, mais sans sortir papier ni crayon, car alors, mon comte serait bon ! M.Van Lierde, l'ancien conseiller municipal, qui est un homme très intelligent, me tuyaute et me guide en prenant des airs indifférents. C'est la gare – but classique- que visait l'aviateur. Il volait haut quand il a lâché ses bombes. Le clairon d'alarme – il y a des veilleurs le long des voies et un guetteur a été rétabli sur le beffroi depuis le 2 février – a sonné trop tard. Puis la pétarade des batteries anti-aériennes a fait beaucoup de bruit pour rien. 

La conviction dont il ne faut pas faire revenir les habitants, c'est que ce sont les obus allemands qui, ayant éclaté par terre en percutant, au lieu d'éclater en l'air, ont fait tout le mal. Cette opinion ne résiste pas à l’examen ; il serait encore plus absurde de la discuter que de l'admettre.

Le premier engin est tombé rue de la Fère, en face des numéros 28-32 (Langlet-Villin-Huriez-Vincent) et a fait trois victime : M. Louis Malézieux, camionneur chez M. Faucheux, entrepreneur, et qui fut tué net ; Madame Nobécourt, balayeuse municipale, qui tomba la jambe brisée et la machoire cassée (elle est morte le lendemain) ; et M. Sonneck, homme de peine, légèrement atteint à la main et qui fut renversé. Les devantures sont criblées et les dégâts à l'intérieur sont assez importants.

Le second engin est tombé place Cordier, cassant tous les carreaux, écorçant les jeunes tilleuls, en sectionnant un. Les maisons Van Lierde, Legrand, Duclercq sont transpercées comme d'aiguilles ; les boiseries des vitrages portent d'innombrables petits trous au fond desquels on ne trouve rien du tout. Madame Legrand, qui était au lit, ressentit une vive douleur au mollet et se mit à saigner abondamment. Un jeune Allemand reçut un éclat qui l'écorcha au ventre. L'analogie avec la foudre a frappé les observateurs, et une femme du quartier résume les impressions de tout le monde en disant : - On dirait le tonnerre.

Une troisième bombe est tombée au numéro 22 de la rue de la Fère, sur un immeuble rempli d'infirmiers qui étaient justement partis l'avant-veille. Elle fit du ravage dans les cloisons.

Une autre a frappé extérieurement le bas du mur de M. l'ingénieur Polton, au numéro 7 de la rue Saint-Éloi et a renversé ce mur à l'extérieur.

Une autre est tombée quelques mètres plus loin sur la maison Flamand et a criblé les façades voisines.

Deux bombes n'ont pas explosé : l'une a été retrouvée sur le lit de Mademoiselle Leclercq, 18, rue de la Fère. Heureusement, cette jeune personne était allée se coucher avec sa mère. La dernière s'est perdue dans un terrain vague appartenant à la Compagnie du Nord.

Une quarantaine de généraux, officiers et fonctionnaires sont venus contempler les deux bombes non explosées. Elles furent enlevées par des soldats mourant de peur et les artificiers les firent éclater dans une tranchée de Tout-Vent.

Une sœur franciscaine contemplant les dégâts dit tout haut : - Vous savez bien que ce ne sont pas les Français qui ont fait ça. Elle fut entendue par un Allemand, arrêtée et conduite à la kommandantur où son cas fut examiné longuement. Un médecin intervint en sa faveur et elle fut relâchée parce que, « ayant montré le plus grand dévouement pendant que son couvent était transformé en ambulance, il était impossible qu'elle eût prononcé ces paroles. »

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