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Sous la Botte (30)

                                                                       J U IN 1 9 1 5

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TROP HEUREUX ENVAHIS !

Les gens d'autre côté portent légèrement le fardeau de notre captivité. Nous en eûmes maintes preuves, dont quelques-une imprimées. C'est ainsi que le numéro 144 de la Gazette des Ardennes publie le fac-simile d'une circulaire autographiée – truc innocent ! - dont l'écriture est d'un M. Arcelin, rédacteur de la Gazette de Péronne, secrétaire, à Paris, d'un vague comité de réfugiés et la signature de M. Cauvin, sénateur de la Somme. À les en croire, tout va bien et les évacués, comme dans la chanson, « s'ils le sont c'est malgré z'eux, » tant ils étaient heureux avec les Allemands !

                                                                

Ce que c'est d'avoir une conception romantique de la guerre : pillage le matin, viol à midi, incendie le soir, massacre toute la journée et l'on recommence ! Si nous pâtissons autrement, nous ne remplissons pas notre fonction et la presse ni le parlement ne nous l'envoient dire.

J'ai expliqué pourquoi (mars 1915), au début, les évacués avaient été violentés. Puis, arrivés en France libre, proie des tristes « Comités de réfugiés », désemparés, expédiés n'importe où, gueux par là comme par ici, ils passèrent sur nous qu'ils jugeaient plus favorisés d'être restés au foyer avec huit sous par jour, leur mauvaise humeur ; mais quelle naïveté que de les croire !

SUR LES COMMUNIQUÉS.

Les communiqués du grand-quartier général allemand deviennent, comme disent les jeunes gens, de plus en plus « vaseux ». Non pas qu'ils montrent l'envers de la vérité – cela, jamais – mais ils la fardent, la voilent, lui donnent des poses avantageuses et ils sont souvent d'un pédantisme ridicule. Les communiqués autrichiens sont lyriques et font sourire. Les communiqués turcs sont grotesques et font rire. Nous reprochons aux communiqués français de se modeler sur ceux des Allemands, quoique plus nets et mieux proportionnés ; ils ont un commencement, un milieu et une fin et le ton est simple, mais ils élèvent avec trop de complaisance un incident à la hauteur d'un événement. Quant aux communiqués anglais, ce sont, et de beaucoup, les meilleurs.

Or, de toute cette prose sanglante, des garçons ingénieux font des traductions qu'ils tirent à la pâte et passent sous le manteau à une dizaine d'abonnés. Coût : 3 francs par mois. Il n'est point de sot métier.

L'IMPRESSIONNANT FAUX-DÉPART.

Deux régiments en formation à Saint-Quentin, le 185e et le 199 e font des marches et des exercices que l'on suit du coin de l'œil. Les hommes sont de tous les âges et également bien équipés, les officiers très jeunes. Il a dû être fait une terrible consommation d'officiers ! Le soir, avant l'heure de la retraite, a lieu un exercice d'embarquement en camions et baladeuses. C'est rapide, silencieux et précis. Les voitures démarrent au coup de sifflet. Le commandant de chaque bataillon monte dans l'auto de direction., les officiers dans deux limousines, en tête et en queue. Le terre-plein est tout couvert d'Allemands d'étapes dont beaucoup d'infirmières. On se dit adieu comme pour un départ réel. Au fait, il ne saurait tarder. Il y a de la sympathie dans l'air, mais pas d'enthousiasme. De tout jeunes gens agitent leurs casques – ce sont les enfants qui saluent la mort avec le plus d'indifférence – mais ce n'est plus la conviction quasi mystique des premiers jours. Beaucoup de physionomies sont plus que sérieuses, tristes. Combien de ces figurants d'aujourd'hui, acteurs de demain, vont pourrir dans les champs après-demain ! À 6 heures, les convois reviennent ; tout a bien marché : c'est le même ordre et la même gravité.

SÉRÉNITÉ.

L'atmosphère a ses phénomènes, dont quelques-uns sont particuliers à la guerre, c'est ma conviction. Le matin, comme il arrive en été du 7 juin, l'air des hauteurs était vibrant, donnant l'illusion d'ondulations rapprochées, comme il arrive en été sur une surface polie chauffée par le soleil ou, en hiver, sur la coupole des poêles en fonte. Le soleil se lève dans un cercle de feu et de sang – une aurore de Sahara. La canonnade est furieuse « Le tonnerre en canon » disent les Allemands. Elle a commencé hier dimanche (6 juin), à 4 heures du soir ; elle ne s'est arrêtée qu'aujourd'hui, à 2 heures de l'après-midi. Le soir de ce dimanche avait été divin. Ciel laiteux, lointains tout proches. De notre véranda, la Basilique apparaissait avec ses gris les plus fuyants, car aucune nuance n'échappait à l'œil grâce à l'air dilaté qui l'enveloppait. On s'étonnait de la voir si près et si immobile quand ses sœurs ont frémi et se sont dispersées sous la bombe. Nous nous demandions si notre tour viendrait…

                                                                          

Près de nous, au Foyer-de-la Guerre (singulier nom composé allemand) se donnait un concert, et plus près de nous encore, à la Banque de France, soupaient au jardin des officiers. Dans l'air divin, au-dessus des flonflons, au-dessus des rires brutaux, c'était le canon., le dévalement en avalanche du son. Quatre ou cinq fois par minute, le groupement saccadé de la volée d'une batterie, nous répétait jusqu'à l'obsédante angoisse qu'à huit ou dix lieues de nous, de braves gens mouraient pour que nous vivions Français. On eût voulu offrir en holocauste sa pauvre vie maintenant inutile et dont le court avenir apparaît sans joie…, mais on ne peut rien et l'on parlait... pour parler et je me rappelle que nous discutions cette pensée de Wellington : « Si vous voulez que les enfants soient sages, persuadez-les qu'ils le sont. »

L'ÉTAT DES ESPRITS.

Il semble cependant que des effluves de victoire nous caressent le cœur. La confiance, après être descendue très bas, remonte ; les journaux français filtrent et sont lus avec d'autant plus d'avidité que le danger de leur communication est plus grand. Ils sont encourageants ; ainsi, ils affirment la supériorité de notre troupier sur le gris-de-campagne » allemand et la sagesse un peu lente du commandement. Il n'y a de Bonaparte ni d'un côté, ni se l'autre, mais nous paraissons avoir un Fabius cunctator. On sait enfin ce qu'a été la bataille de la Marne, c'est-à-dire une grande victoire qui a tout rétabli. Les communiqués allemands sont hésitants et parfois incompréhensibles. Les journaux publient des nouvelles tendancieuses, telles que la retraite de M. Decassé, le remplacement de M. Ribot par M. Caillaux, dont le discours de Rio-de-Janeire, complaisamment reproduit par toute la presse allemande, semble mériter la corde à son auteur. Ces trahisons verbales en aident, facilitent ou justifient d'autres effectives et que nous sentons. Des soldats allemands ne cachent plus leur découragement aux familles des faubourgs qui les logent. On cite des officiers qui, eux-mêmes, commencent à douter de l'issue de la guerre…..Bref, malgré la grande jubilation de la Gazette des Ardennes devant les incohérences politiciennes de l'arrière, notre peuple d'envahis et d'opprimés, sans salaires, presque sans vivres, a de la joie au cœur et un éclair dans les yeux. Qu'une lance de drapeau tricolore pointe à l'horizon, et un régiment se lèvera de gens de tout âge et de toutes conditions, et ils réclameront, après tant d'angoisses, leur droit au sacrifice suprême. Je ne juge pas, je note et raconte cette foi est admirable. Vive le bon peuple de France !

 


 


 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

 


 

 

 

 

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