Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (37)

Sous la Botte (37)

LE MONUMENT AUX MORTS.

Le 10 mai, à 8 heures du matin, en l'Hôtel de Ville, le général von Nieber reçoit le conseil municipal pour lui présenter la maquette du monument qui sera élevé au cimetière militaire Saint-Martin. Il est accompagné de Bernstorff et de Bonsmann : - Messieurs, je vous salue… Et après des explications pénibles, car l'Excellence parle le français sans le comprendre, il termine : - Je mets ce monument sous la protection de la Ville. Elle possédera pour l'éternité une œuvre qui lui rappellera les temps mauvais que nous avons vécus ensemble. Gibert répond : - Excellence, nous voudrions nous trouver unis dans une 6uvre de paix au lieu de coopérer à une œuvre de mort. Les Français, soyez-en persuadé, préféreraient mourir pour la liberté des peuples que dans une guerre comme celle-ci. Le général serre avec effusion la main du maire.

Le monument est de l'art classique tel qu'on le comprenait sous le bon roi Louis-Philippe : un portique grec aveuglé par un mur. Quatre colonnes doriques soutiennent un fronton surbaissé et font saillie au devant de ce mur que décorent des acrotères. Sur l'une des extrémités, l'alpha et l'oméga de l'alphabet grec. L'architecture du fronton porte cette inscription : Requiescant in pace. Il y avait même Requiescat, mais Pierre Dony, qui avait vu le projet à la kommandantur, fit doucement observer que les morts étaient plusieurs. Après bien des conciliabules, on corrigea. C'est dommage ! Un degré conduit au portique. Sur deux dés de granit, au départ, se dressent des figures en bronze de 2 mètres 20 : un guerrier grec et un guerrier romain suivant la formule de la dernière édition du Dictionnaire des Antiquités. Enfin, sur des tables de granit poli incrustées dans le mur, s'alignent les noms des morts. Tout cela est d'une platitude déconcertante…

L'AVENTURE DU JUGE CHAMPSAUR.

M. le juge Champsaur, qui nous vient d'Aix par Marseille, avait coutume d'aller faire de la musique chez un de ses voisins à la fin de la journée, en compagnie de Madame Champsaur et de Mesdemoiselles Champsaur.

                        

Il ne se préoccupait pas de l'heure du retour, tout imbu encore des habitudes de la facile et anarchique Providence. La patrouille, commandée par un Alsacien, prenait sa part du concert en qualité d'auditrice derrière le volet, et quand la Marseillaise finale retentissait, elle s'éloignait discrètement. Mais le sergent vint à changer...Mesdemoiselles Champsaur, une fois dans la rue, eurent conscience du danger. Trop tard ! Il était 7 heures et demie et toute la famille fut emmenée au violon. À force de supplications, on obtint que Madame et Mesdemoiselles Champsaur retournassent chez elles. Le lendemain matin, à l'arrivée quotidienne du commissaire Lambert à la kommandantur, Bonsmann lui demanda : - Ce juge est-il bon pour deux cents francs ?La proposition fut transmise au prisonnier, qui avait couché littéralement sur la paille humide. - Quoi ! S'écria-t-il, un jour de prison sans sursis et deux cents francs, mais c'est la peine d'un vol avec bris de clôture et violences contre les personnes. Je ne marche pas ! Lambert retourna à la kommandantur et fit apercevoir le peu de dignité qu'il y aurait à « taper » ainsi un magistrat. Bonsmann finit par comprendre et M. Champsaur fut taxé au tarif courant : cent sous pour lui, cent sous pour Madame Champsaur, dix francs pour Mesdemoiselles Champsaur. Quand tout fut fini, il s'offrit une galéjade : - J'ai droit à un reçu, dit-il en vertu de l'article 1315 du Code civil. Cela ennuya visiblement Bonsmann, mais, respectueux de la forme, il s’exécuta. M. Champsaur mit le papier à l'aigle impériale dans sa poche en se disant : « Avec cela, à Marseille, on me croira ! »

L'AVION ABATTU.

Un communiqué français du 27, reproduit par les journaux allemands, dit que, le 25, « les aviateurs ont mont ré sur tout le front « une très grande activité » et ont jeté « 203 bombes dont 82 de 10 kilos et 14 de 43 kilos. » Les parcs d'aviation d'Hervilly (au sud-ouest de Roisel) et du Grand-Priel (au nord-ouest de Saint-Quentin) sont donnés comme touchés, ainsi que la gare.

Il faut bien reconnaître que désormais les nombreuses visites d'aéroplanes, dont la première avait réussi de si éclatante façon, auront des conséquences fâcheuses pour la population, sans causer à l'ennemi un dommage appréciable. Mais les Saint-Quentinois trouvèrent à ces accidents une explication qui les satisfit et ils ne désiraient rien tant que ces randonnées pétaradantes et mortelles qui prouvaient tout au moins qu'on ne les oubliait pas de l'autre côté.

Quoi qu'il en soit, l’expédition du 25 mai vaut qu'on lui consacre quelque écriture, car le détail en est exempt de banalité. À 5 heures 14 de l 'après-midi, par beau temps, plusieurs détonations produisirent un bruit de tonnerre. Aussitôt y répond une fusillade qui s'intensifie progressivement jusqu'à devenir folle. Mitrailleuses, lance-bombes, canons font la base. Cinq avions tournoient lentement, dont deux à faible hauteur. L'un paraît gouverner mal. Tout d'un coup, il donne de la bande et descend en spirale. Il est 5 heures 24. Ses compagnons s'évanouissent. Alors, c'est une dernière bordée de mousqueterie. Comme au 15 avril, on voit aux fenêtres et sur les toits des lazarets moines de toutes robes et infirmières de toutes laideurs tirant d'inoffensifs coups de revolver. Puis silence ! Tout ce qui n'est pas retenu par son service court à l'avion abattu : son fuselage à été cassé par un bouquet de balles de mitrailleuses. Il est tombé à 1 500 mètres environ de la caserne, dans un champ de luzerne, à gauche de la rue de Fayet.

                                                   

Le premier arrivé fut un vétérinaire qui y regagna le galon qu'on venait de lui enlever par suite de frasques. Il se promenait à cheval et pressa l'allure, mais l'aviateur, légèrement blessé à la tête à la suite de son atterrissage un peu rude, avait eu le temps et la force de briser le moteur de son Caudron et de brûler tous ses papiers. C'était un homme superbe. Mais le pilote ? Où était le pilote ? Et bien ! Le pilote était retourné d'où il venait. L'autre aéro volant bas était un taub (avion allemand) monté par des Français qui atterrit sans s'arrêter et fila une corde à nœuds qu'empoigna le pilote. On le hissa à bord. On le hissa à bord. Cette manœuvre audacieuse eut des témoins. Les Allemands ramassèrent et brutalisèrent les gens qui s'étaient trouvés les plus proches du lieu (à savoir un jardinier, un vieux de l'hospice Cordier, un gamin de quinze ans), mais ils n'en tirèrent rien. On s'était compris sans s'être entendus. Un cortège s'organisa pour la rentrée en ville. En tête, un cycliste portant sur son guidon un lièvre magnifique que la fusillade avait affolé et qu'on eut qu'à prendre pae les oreilles ; puis l'aviateur souriant, répondant aux saluts et aux vivats qui lui étaient adressés de toutes parts, enfin quatre ou cinq cents Allemands hurlant, ordonnant de fermer les fenêtres, repoussant la foule et tirant des coups de fusil… en l'air.

À la kommandantur où on l'accusa d'abord d'avoir voulu bombarder un hôpital, l'inconnu se contenta de sourire et de dire : - J'ai très faim, je voudrais bien manger quelque chose. On satisfit à son désir, car il était de règle d'être courtois envers les aviateurs. Mais, après comme avant, il resta sur ses positions. Cependant, le comte de Bernstorff lui ayant demandé, assez ironiquement, s'il connaissait par hasard le camarade qui était venu, le mois précédent, bombarder la gare, il répondit : - Très bien ! C'est moi-même, capitaine Maurice. On lui témoigna alors beaucoup de considération, mais dès le lendemain, on l'expédiait en Allemagne avec un certain apparat, ce qui eût été bien si le chef du détachement n'avait pas été un certain capitaine Gropig, adjudant de la kommandantur-campagne et qui réalisait le type achevé de la brute prussienne. Bref, on avait mis un landau à la disposition du capitaine Maurice qui préféra descendre à pied, très crâne dans son uniforme flambant neuf, le képi à la main et répondant avec infiniment de grâce aux saluts qui lui étaient adressés. Il avait à ses côtés un officier et un soldat allemands visiblement embarrassés de leur personnage, et il était suivi de deux pauvres diables tout boueux encore de la tranchée, d'un infirmier anglais et enfin des Mesdemoiselles Wattebled, de la rue Denfert, qui pleuraient à chaudes larmes, condamnées à un an de prison pour avoir essayé d'introduire du blé dans Saint-Quentin. Enfin, le landau vide… Une gentille petite communiante, toute en blanc, s'approcha de Maurice et lui offrit une fleur de sa couronne et une image. L'enfant fut bousculée et l'image arrachée et piétinée. - Ce n'est pas ainsi que nous agissons en France, dit Maurice sans colère. Madame G… et un employé de la maison Magnier, pour avoir crié : « Vive la France ! » furent arrêtés. On les relâcha le soir même.

L'ŒUVRE DES BOMBES.

Mais voyons le résultat de tout cet héroïsme.

Une bombe était tombée sur la voie du chemin de fer, causant un petit incendie ; deux ou trois, non loin de là, autour de l'habitation de M. Derome, sur le toit de laquelle étaient installées deux mitrailleuses lâchées illico par leurs servants. Mais au faubourg Saint-Martin, ce fut plus grave. Un projectile creva le toit du préau de droite de l'école Theillier-Desjardins transformée en ambulance. Un malade qui se rendait aux cabinets fut déchiqueté et il y eut une douzaine de blessés. Rue Xavier-Aubryet, M. et Madame Puche (43 et 38 ans) furent tués net alors qu'ils prenaient une tasse de café dans leur véranda ; rue de Ham, Madame Péchou (56 ans) fut affreusement mutilée et son mari blessé grievement ; rue de Flandre, Madame Dochez (56 ans) reçut un éclat en pleine poitrine, derrière sa fenêtre. Ajoutons quelques blessés et beaucoup de dégâts matériels.

Or, la conviction générale, la conviction absolue et qui résistera à tout et jusqu'à la fin, c'est que ce sont les projectiles allemands de la défense anti-aérienne qui ont xausé tous les malheurs : « Ils ne savent pas se servir de leurs canons ! Ils ne débouchent pas leurs obus ! Etc. » Et l'on en donne les preuves les plus pertinentes : obliquité des trajectoires (c'est, en effet, assez impressionnant), fragments de fonte, ce qui ne peut appartenir qu'à des obus, les bombes étant enrobées d'acier, et enfin désir satanique des Allemands de tirer sur la ville de Saint-Quentin…

On en pensera ce qu'on voudra, mais, après avoir partagé, en me suggestionnant un peu, la croyance universelle, je suis arrivé à d'autres conclusions. Qu'au début surtout, les canons anti-aériens aient été servis par des mazettes – et l'on en eut un peu plus tard la démonstration évidente – je le crois, mais cela s'arrête là. Nos arroseurs furent bien des Anglais et des Français qui, sauf le capitaine Maurice le 15 avril, justifièrent le dicton : le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Retour en haut