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Sous la Botte (36)

                                                                                   M A I   1 9 1 5

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UNE NOUVELLE LEVÉE D'HOMMES

On se réveille, le 1er mai, sur une affiche imprimée très secrètement et ordonnant aux hommes nés de 1870 à 1897 de se présenter à la caserne à 1 heure pour y faire estampiller une formule retirée dans les gendarmeries de quartier. Le matin, Bernstorff dit au commissaire Lambert : - c'est une mesure d'ordre, on ne retiendra personne ; les jeunes gens surtout peuvent venir sans crainte. Or, on en retint soixante-treize de dix-huit ans dont huit furent relâchés d'avis du médecin. Sur les 6 000 hommes que visait l'affiche, plus de 2 000 se présentèrent, justifiant d'un emploi plus ou moins réel. L'opération se fit dans un désordre complet et habituel aux Allemands quand ils n'ont pas longuement réfléchi avant d'agir.

                                                                                   

Les pauvres jeunes travailleurs civils furent expédiés sur Solesmes et Landrecies et s'embarquèrent en chantant la Marseillaise.

LE RAVITAILLEMENT HISPANO -AMÉRICAIN.

Le ravitaillement hispano-américain commence à fonctionner. Comment l'on avait vécu jusqu'ici ? C'est un de ces problèmes qui, malgré leurs coordonnées très étroites, ont mille solutions. Au début de l'occupation, l'on s'était trouvé au milieu d'une abondance relative extraordinaire. En effet, ce qui auparavant était expédié sur Paris et au-delà, reflua sur Saint-Quentin par la force des choses d'abord et ensuite g, et se trouva bien réparti grâce à l'activité un peu brouillonne mais convaincante de M. Allard, conseiller municipal, et se trouva bien réparti grâce à l'activité bien ordonnée de M. Driancourt, autre conseiller municipal. Mais : - La question du ravitaillement devient angoissante, proclama M. Gibert, dès le mois de février. C'est que, si riche et fertile que fût le pays, ses sources naturelles disparaissaient sous l'invasion des sauterelles « gris-de-campagne. » Et rien ne se renouvelait !

                                                                         

Les Allemands parlèrent alors d'un vague ravitaillement par la Suisse…. Ce fut l'échec complet. Herbert Clarke Hoover, l'homme à qui , après Dieu, nous devons la vie, surpris à Bruxelles par la guerre, s'était occupé d'abord de ses nombreux compatriotes américains empêchés comme lui ; puis ne sachant quel parti prendre, il imagina d'employer leur activité, leurs relations et leur influence à ravitailler la Belgique par l'extérieur. Cela paraissait chimérique et pourtant cela se fit et même à la perfection. Le système, in Lillois, M. Louis Guérin et quelques uns de ses amis, eurent l'idée infiniment heureuse de l'appliquer à la partie de la France occupée. Or, les Allemands y trouvaient leur avantage puisqu'ils se débarrassaient du gros souci de nourrir l'envai ainsi qu'ils le devaient de par la Convention de La Haye, - ils nous auraient, d'ailleurs laissé petit à petit mourir de faim. Les Allemands facilitèrent donc autant qu'ils purent la combinaison et même laissèrent M. Guérin passer les lignes pour venir s'entendre avec le gouvernement Ribot-Viviani qui n'y comprit pas grand'chose d'abord , mais qui, sur les instances de M. Poincaré, laissa faire. Quant au gouvernement anglais, il s'avéra carrément hostile. « C'est du ravitaillement pour l'ennemi », pensait-il. Il avait tort. Bref, M. Louis Guérin, rentré en pays occupé, vint, le 9 avril, tenir une première réunion à Saint-Quentin dont j'ai donné ailleurs le curieux compte-rendu et dont le succès auprès des Allemands de toutes les kommandanturs et des Français de toute la région des étapes fut complet. L'organisation de cet énorme service, tout au moins dans le district de Saint-Quentin (600 communes, 450 000 habitants) fut parfaite. Je me cite ici moi-même : -

À ces 450 000 habitants, il s'agissait de fournir du froment , du riz, des haricots, du saindoux, du lard, du sucre, du lait condensé, de l'huile, du café, de la viande conservée, du savon, du sel, des cristaux de soude, des pâtes alimentaires, etc.

Ces denrées, puis des vêtements et des chaussures, comment le comité se les procura-t-il, comment les fit-il venir, comment les fit-il parvenir à destination avec une invraisemblable exactitude ? Comment les paya-t-il ? Comment se remboursa-t-il sur les communes – en théorie ? Tout cela serait bien long et bien aride à expliquer. Ce fut l'organisation-chef-d'œuvre et presque sans frais.

Qu'il suffise de savoir que, depuis le début jusqu'à la fin des opérations, il a été mis à la disposition des populations ravitaillées 985 596 tonnes de produits de consommations dont la valeur atteignit 944 millions de francs.

Sans arrêt et avec une régularité qui ne se démentit pas, chacun des habitants des régions occupées reçut pendant les quarante-cinq mois que fonctionna l'organisation, son pain quotidien et put s'endormir avec la certitude de recevoir le lendemain une ration qui lui permettrait de se sustenter. Et puis, enfin, ce n'était pas l'envahisseur qui nous nourrissait. Notre dignité était sauvegardée !

Le véritable nom du Comité d'alimentation du Nord de la France, c'est la Providence. (Les Murailles de Saint-Quentin, p.382.)

M. Gibert, l'homme à la main heureuse, fut bien inspiré en mettant à la tête du service M. l'ingénieur Blondet et le Grand-Quartier allemand ne le fut pas moins bien, il faut le reconnaître, en plaçant au contrôle le capitaine Neuerburg, le type du bon fonctionnaire prussien, connaissant son affaire, exact, appliqué et doté cependant d'assez de hargnerie pour continuer la tradition. Or, Blondet avait avec lui la manière et en venait à bout en lui passant, comme l'on dit, la main dans les cheveux : il ne résistait pas à un compliment…

Mais des gens délicieux ce furent les « délégués » américains, Edouard Davidson Curtis, Frederick Dorsey Stephens, Gilchrist Stockton et leurs jeunes camarades. Ils commençaient par admirer franchement la manière allemande, d'autant que les Allemands, tout en les surveillant et espionnant de la façon la plus blessante, faisaient beaucoup de frais pour eux. Mais au bout d'un mois, ils étaient fixés et ne souhaitaient plus qu'une chose : l'entrée de l'Amérique dans la danse pour pouvoir, comme ils disaient, « taper dessus. »

LA GARANTIE DU PAPIER DE SAINT-QUENTIN

Puisque nous en sommes aux choses administratives, si nous disions un mot de la garantie des Bons de Guerre ? La question a été amplement traitée – avec tous les documents à l'appui – dans l'ouvrage Les Soixante-quatre Séances, mais nous pouvons recueillir ici quelques à-côté non sans intérêts.

Pour faire recevoir dans les caisses allemandes et accepter par les troupes comme monnaie locale, les bons municipaux ordinaires et les Bons de Guerre qui n'avaient été qu'un expédient ingénieux, l'autorité administrative exigea une garantie telle que le dépôt en nantissement dans une banque neutre de titres de tout repos français, allemands, suisses, américains, et ce, jusqu'à concurrence de cinquante pour cent de la valeur d'émission du papier-monnaie saint-quentinois dont le tas devenait imposant.

Cette négociation très difficile dura des mois et fut menée, du côté français, avec une grande maîtrise, par M. René Jourdain, et du côté allemand par le rittmeister Deichmann, un important banquier colognois, chef de la Commission des services commerciaux, invité à la table de Sa Majesté chaque fois que celle-ci vient à Saint-Quentin, et par le major Krohn, assesseur, personnage intéressant et il faut le reconnaître, sympathique. Il avait beaucoup d'esprit, était juif – si peu ! - et Allemand -pas beaucoup plus ! Il possédait au suprême degré, l'art « d'en prendre et d'en laisser » et tâchait d’accommoder les prétentions du Grand-Quartier avec les possibilités présentes. Finalement, on réunit 4 440 097 francs au cours de la Bourse de Paris du 31 juillet 1914 – on était censé ne plus rien savoir depuis – mais un bordereau de la Deutsche Bank réduisit cette somme à 3 800 000 francs.

Il y eut cinq cent cinquante espèces de titres, depuis un Bon de l'Exposition de 1889 valant 6,75 francs jusqu'aux 30 000 francs de rente de M. Agombart en dix titres. La Deutsche Bank qui a fait, comme je viens de le dire, les estimations, a pris la rente française à 70 francs (cours 72,35 francs) ; sur les fonds russes elle a opéré une réduction de 15pour cent ; une de 40 pour cent sur les autrichiens. C'est assez gai !

Au cours de ces négociations, l'indemnité de nourriture, payée journellement par la Ville à l'intendance, tombe subitement de 40 000 francs à moins de 10 000, ce qui semble prouver que le front aspire – si l'on peut dire – tous les gens disponibles. C'est la dure bataille d'Artois qui fit rage en mai et en juin.

Me Labouret, avoué-conseil de la Ville et persona grata auprès des Allemands dont il avait saisi tout de suite les points faibles et qui les attaquait par là avec le sourire, Me Labouret fut chargé de toutes les démarches, tant à Rotterdam où la Rotterdamsche Bankvereeniging avait acepté d'être dépositaire, qu'à Berlin où la Deutsche Bank se portait garante de la valeur du dépôt. Il fit ces déplacements sous la protection et…. La surveillance, d'ailleurs aimable, du major Deichmann dont il me décrit la somptueuse installation à Cologne.

- Et maintenant, maître, quelle est votre impression, nécessairement superficielle, sue l'Allemagne vue d'un vasistas de wagon ?

                                                              

- Le pays rhénan, répond-il, me paraît être d'une richesse prodigieuse : immenses industries, agglomérations considérables ; on semble n'y pas connaître les entreprises moyennes, ni les petites usines, ni même les petites villes. Tout est énorme. La campagne est d'une grande fertilité et parler d'une Allemagne affamée ne me parît pas sérieux. Même en Prusse, où la voie traverse des forêts et des étendues noyées, les villages, très bien bâtis, n'accusent pas la pauvreté, tant s'en faut ! Quant à la population, je l'ai vue remplissant les brasseries et les restaurants, incontestablement très calme et me donnant cette impression qu'elle ne paraît pas se douter de ce qu'est la guerre. Comme votre ami Desjardins, je crains donc que ce ne soit très, très long.

LUSITANIA.

Le dimanche 9 mai, à la parade de la garde et au concert qui la suit assiste le comte de Bernstorff, commandant de la Ville. Il fait signe aux soldats groupés, comme par ordre, devant le Monument de 1557, de s 'approcher ainsi qu'à un détachement au repos, et il lit une dépêche qui paraît enchanter tout le monde. Le chef de musique lance un commandement : trois hourras sont poussés, puis un hymne accompagné par la fanfare est entonné et suivi de trois nouveaux hourras. Tout cela mécanique et sans couleur.

Mais quel est le désastre ?…

Renseignements pris, il s'agit du coulage, au sud de l'Islande, du grand paquebot Lusitania qui arrivait de New-York et transportait 290 passagers de 1re classe, 662 de 2e classe et 351 de 3e, puis 665 personnes d'équipage ou de service…. Diable ! On ne voit pas bien en quoi cela ressemble à la guerre… C'est tout simplement une distraction colossalement sadique à la portée d'un sauvage disposant d'un sabot avec une torpille à l'avant. De l'avis général, cette….. distraction coûtera cher à l'Allemagne et ce n'est peut-être pas pour nous qu'est le désastre. La cathédrale de Reims et le Lusitania, quelle barbarie reste-t-il à commettre ?


 

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