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Sous la Botte (32)

                                                                                           AVRIL 1915

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LES INSTALLATIONS PERMANENTES.

M. Venet, le voyer de la Ville, m’entretient des services dont il est chargé. C’est considérable et divers. Il a dû installer les appartements ou maisons des officiers à demeure quand ceux-ci ne trouvaient pas à leur gré les logements qui leur étaient attribués et chacun y apportait sa fantaisie. À la Chambre de commerce, c’est l’un des fils de Momm, « le grand uhlan, » comme on l’appelle dans le peuple, qui a voulu faire luxueux et a réussi à dépenser une trentaine de mille francs en quelques réquisitions. Il est vrai que c’est le casino « chic. » À la Banque de France, on en a aménagé un autre sous la haute direction du commandant von Teschmann et destiné aux officiers… qui ne s’arrangent pas avec leurs camarades : mauvaises têtes, bons estomacs.

                                                           

La poste, étant transportée rue d’Isle, à la Société Générale, l’hôtel Terminus, place de la Gare, où elle se trouvait auparavant, est devenu libre et a été affecté aux arrivants. Le mobilier, tout neuf, ayant été broyé ou jeté par les fenêtres au lendemain de l’occupation, il a fallu laver, repeindre et retapisser l’hôtel du haut en bas sous la direction de Hauss, qui a la réquisition facile. Il soigne les détails : ainsi arrive-t-il, le 1er avril, une lettre de rappel disant qu’il faut du « papier de cabinet. » C’est pressé ! Et, d’autre part, « les porte-fleurs du premier étage  étant dégarnis, il convient de les remplir sans retard de fleurs artistiques. » À l’usine Van Béghin, sur le port, M. Venet a créé de toutes pièces un grand établissement de bains avec salon de coiffure et « tout le confort moderne. » Aux abattoirs, les Allemands ont réalisé les desiderata du Journal de Saint-Quentin dont les nombreuses campagnes pour l’approbation de ce bâtiment à sa destination étaient restées infructueuses ; les échaudoirs ont été largement aérés et éclairés à la lumière électrique, les murs sont maintenant revêtus de carreaux émaillés, l’évacuation des eaux de lavage est facilitée, etc., etc.

M. Venet a dû s’occuper aussi des lazarets et modifier profondément les bâtiments d’école généralement employés à cet usage. Plusieurs de ces ambulances ne reçurent jamais un malade. (Au 15 mai, vingt-et-un lazarets, grands ou petits, mais comprenant cinq mille lits, attendaient des malades ou des blessés. Tout cela était vide, sauf d’infirmières qui pullulaient.)

M. Venet a, en plus, la pénible surveillance des ouvriers et ouvrières de la Ville occupés pour le service de l’armée allemande : à l’usine Cliff où deux cents femmes font la lessive ; aux gares où des équipes de balayeurs se succèdent ; sur le canal où des débardeurs chargent des bateaux de charbon dont on abandonne le poussier à la Ville qui a, d’ailleurs, payé tout le chargement; aux usines Schmidt, de Mesmay, etc., où l’on remet en état autos et bicyclettes; aux ateliers Mariolle où l’on fabrique des fers à cheval en énorme quantité et où l’on commence à réparer le matériel d’artillerie ; à la distillerie Blériot et aux brasseries où l’on met du vin en bouteille et les bouteilles en grandes caisses dont 2 000 sont déjà parties pour l’Allemagne ; à l’imprimerie Tarot où fonctionnent tous les services d’impression de l’armée 2, etc., etc.

Les Allemands se réJservent partout la pose du téléphone et de l’électricité à cause du fameux fil avec Paris.

Je fis faire, en octobre1916, par deux employés très débrouillards de la mairie, un relevé des « occupations permanentes » dans la ville de Saint-Quentin. C'est un très gros cahier. Le travail ne put être mené à son achèvement, car quelques précautions que prirent mes deux jeunes collaborateurs, ils finirent par être remarqués et pincés. Ils s'en tirèrent très adroitement, mais de continuer il n'y avait moyen.

Je copie ce relevé pour une seule rue, longue, il est vrai, puisqu'elle comporte environ cent vingt maisons, la rue Antoine-Lécuyer :

N° 4, 6, 8, 10, lazaret 1 VII, groupe 1 et bureaux ; n° 14, 16, 18, 20, 22, lazaret 1 XII, station des oreilles ; n° 29, lazaret 1 XII, station Saint-Jean : les déments ; n° 33, bureau du service des prêtres évangéliques ; n° 37, bureau des médecins de la garnison ; n° 41, 43, pharmacie ; n° 42, bureaux des lazarets 1 XII ; n° 46, casino des docteurs du lazaret 1 XII ; n° 48, le colonel de gendarmerie ; n° 71, infirmiers volontaires des troupes de transport, train 3 ; n° 82, casino des officiers de la cartographie ; n° 84, 86, lazaret pour officiers I XII, groupe II ; n° 91, casino du train de l'étape ; n° 99, tribunal de l'inspection de l'étape ; n° 97, officiers du train de l'étape ; n° 99, bureaux de l'administration des munitions, section II ; n° 100, bureaux du commandant du train de l'étape ; n° 102, chambre de convalescence de l'inspection de l'étape ; n° 107, cantine du train de l'étape ; n° 113, bureaux et administration de la caisse de la compagnie de construction des chemins de fer n° 17 ; n° 115, bureaux du service de la voirie.

Je répète qu'il s'agit là que des occupations permanentes. Les logements militaires, c'est une autre affaire ;

L'OFFICIER BRASSEUR EN CHEF.

Les occupants n'étaient pas tous de raisonnable composition. Ainsi, l'officier chef du « grand bureau de la brasserie d'étape » (service d'ailleurs important), avait choisi comme résidence la fort jolie maison de M. Jean Lecot, rue Fréreuse, dont il avait repoussé les propriétaires dans un coin, et il se servait du reste, personnel compris, avec un sans-gêne révoltant. Il lui fallait du linge et des cristaux de choix. Tout ce qui clochait était renvoyé à la cuisine. Il recevait, et quelle compagnie ! Un jour, Mademoiselle Lecot, exaspérée, lui dit : - Mais votre empereur, qui a logé chez notre amie Madame Basquin, est moins difficile ! - Il n'y est testé qu'un jour, répliqua le goujat, et quand on descend dans un hôtel on se contente du menu ; mais moi, je séjourne et ne puis rien changer à mes habitudes, je suis du très grand monde…

Ça se voyait !

Ce jour-là même précisément, des nouvelles de Jean Lecot arrivaient par Genève à la kommandantur : « Ma situation va changer, disaient-elles ; alors à la grâce de Dieu ! » Il allait sans doute sur le front avec cette compagnie du 10e qu'il avait heureusement tirée de la bagarre le 28 août 1914. Brave garçon ; quel contraste !

                                                                        

« VIVRE COMME DES DIEUX EN FRANCE. »

Les Allemands, suivant leur vielle expression, vivent comme des dieux en France. On remarque avec gaîté, dans nombre de maisons, l'accroissement du tour de ceinture qui s'accuse insolemment chez les hôtes indésirables au bout de trois ou quatre mois. L'un de nos garnisaires, M. Retny, officier de la poste, arrivé le 5 novembre sec comme un coucou, repart aujourd'hui rond comme une caille. Et c’est un sobre et un sage, il faut le reconnaître, et s’effaçant autant qu’il peut. Iest du Slesvig et a dû passer des examens très compliqués pour être nommé receveur des postes dans une toute petite ville. Il entend parfaitement le latin. Hauss, de la kommandantur, est luisant comme une de ces saucisses que vend son père, charcutier à Strasbourg. D’aucuns ne résistent pas à ce régime intensif et sont malades, le vieux Bümow en tête, que, par grande exception, la maréchale est autorisée à venir soigner. À une heure, au sortir des casinos, on ne voit que faces apoplectiques. Un officier casqué disait à M. Desjardins, avec une indépendance de langage rare chez les Allemands : - C’est un scandale de voir tous ces gaillards à caquettes se prélasser ici, manger, fumer, boire – boire surtout – et dormir. Quant à moi, j’en suis de mon troisième voyage au front : deux fois en France, une fois en Russie ; je commence à la trouver mauvaise…. Ce ne sont pas les termes mêmes, mais c’est le sens exact. – Saint-Quentin, cen’est pas la guerre, c’est la fête, dit sentencieusement un sous-officier.

M. ÉDOUARD COGNE.

Ce matin (lundi 12 avril), nous enterrons M. Cogne, notable Saint-Quentinois, qui remplit beaucoup de fonctions dans sa vie ave probité et intelligence. De modeste origine, il avait été élevé pour faire un prêtre et il était devenu un important industriel. En politique, il inclina d’abord au socialisme mitigé ; il en revint assez tard, mais il ne garda aucune illusion. Il lui était resté cependant une tendresse pour Ringuier, le chef du parti à Saint-Quentin, qui a d’excellents côtés. Son renvoi du conseil d’administration des hospices dont il était le personnage agissant et compétent, lui avait été amer. Comme il aimait les sœurs qu’il s’agissait d’expulser, le préfet, balayeur de la Loge, le mit brutalement hors, et les richissimes hospices de Saint-Quentin tombèrent dans le discrédit, le désordre et l’intolérance que l’on sait. Les Allemands étaient stupéfiés de la mauvaise tenue de l’établissement et Gibert de on côté s’écriait à chaque nouvelle tuile qui lui tombait de par-là : - Allons, bon ! Toujours l’Hôtel-Dieu !

Dans son industrie (la broderie de luxe), M. Cogne était heureusement secondé par sa fille, Madame Le Camus. On se souvient, d’autre part, que Jean Le Camus avait, le 27 août, enlevé à la barbe des Allemands les sept derniers millions de la Banque de France. (Voir septembre 1914). Bref, famille où tout le monde savait se rendre utile.

L’enterrement (première classe) d’Edouard Cogne a une conséquence inattendue. Hauss – un connaisseur, puisqu’avant d’être conquérant, il était employé de l’état-civil (service des inhumations) à la mairie de Strasbourg – Hauss avait été pétrifié d’admiration devant la belle ordonnance du cortège. Il vint en faire à la mairie les plus grands compliments, mais en ajoutant que les officiers allemands étaient dignes de tous les honneurs, désormais le corbillard à panaches était en principe réquisitionné pour leur service… mortuaire.

 

 

 

 


 


 


 

 

 

 

 


 

 


 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

 


 

 

 

 

 


 

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