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Sous la Botte (31)

       

L’EMPEREUR AU CIMETIÉRE SAINT-MARTIN

                  -L’empereur allemand, qui connaît de omni re scibili et quibusdam aliis, rangeait parmi ces quibusdam ses talents d’architecte-statuaire. Il résolut de planter dans Saint-Quentin, la ville du glorieux aïeul Coligny, un monument dû à sa propre inspiration. Sur le programme accompagné de croquis qu’il en traça, un artiste s’escrima, M. Vanschneider, qui produisit quatre maquettes moulées en plâtre. Celles-ci furent déposées à l’état-major, rue de Lorraine. Le maire, autorisé à les voir et invité à donner son avis énonça des opinions vagues, mais il fut tout de même surpris de la rapidité de cette réalisation. Le lendemain, 25 mars, Guillaume II arrivait à Saint-Quentin, toujours par la route de Guise, toujours à  midi moins le quart et déjeunait, comme d’habitude, chez le maréchal de Bülow. À 2 heures 18, il passait devant l’Hôtel-de-Ville, allant au cimetière Saint-Martin. Quelques centaines d’officiers et de soldats formaient la haie. Ils rectifièrent la position au passage de l’auto et la garde rendit les honneurs. M. Gibert, qui avait été convoqué officiellement, rentre à l’Hôtel-de-Ville un peu après 5 heures et me raconta la chose aussitôt :

             -On me fit d’abord attendre, dit-il, plus d’une heure à la kommandantur. Enfin, Bernstorff m’enlève dans son auto et nous entrons dans le cimetière suivis du général von Nieber et d’un civil en alpiniste : c’était l’artiste, paraît-il. Nous nous alignons exactement comme si nous représentions la famille à un enterrement et l’empereur ne tarde pas à arriver à la tête d’un groupe de six ou sept généraux. Il serre les mains et l’on emboîte son pas. Je soutenais les derrières, en Père peinard, mais riflard ouvert, lorsque M. de Bulöw vint me chercher pour me présenter. La chose faite, tous les généraux me serrèrent la main et avec une réelle amabilité, il faut le reconnaître. Devant l’emplacement du futur monument l’empereur donna des explications, fit des croquis sur le terrain et me demanda s’il y avait dans les environs des carrières de pierres. Du coup, je fermai mon parapluie et reçus stoïquement l’averse en habit noir et cravate blanche. Cependant Sa Majesté insista pour que je me couvrisse. – Il n’y a à Saint-Quentin, répondis-je, que de la pierre calcaire et je crois que pour un tel monument, il faut employer ou la pierre bleue de Belgique, ou le granit des Vosges. L’empereur, après quelques questions, étudia l’éclairage par le soleil – quand il en fera – puis, tout d’un coup : - Quel est le sentiment des Saint-Quentinois sur l’amiral de Coligny ? Je tombai des nues, mais l’empereur m’expliqua qu’il descendait directe, la vie françaisement par les femmes, du défenseur de Saint-Quentin en 1557. – Sire, répondis-je, Coligny est vénéré à Saint-Quentin : il est considéré comme une personnalité d’ordre moral tout à fait supérieure. Ça a porté. Il a savouré le compliment avec satisfaction… Enfin, il a exprimé ses regrets de venir à Saint-Quentin dans des circonstances pareilles. – Majesté, lui renvoyai-je, ce sentiment est partagé par toute la population. Puis : - Monsieur le bourgmestre, vos relations avec les autorités allemandes sont-elles satisfaisantes ? – Majesté, lui dis-je, en me tournant vers le général von Nieber, elles sont des plus correctes (je n’ai pas dit « agréables. ») On redescendit de compagnie jusqu’à la porte, sous la pluie et là tous les von vinrent me serrer la main. Je ne fis qu’une gaffe qui, la veille, eut été de conséquence : en remontant dans l’automobile du Comte, je m’aassis en plein sur sa casquette. Il daigna ne pas s’en apercevoir. J’allai me changer et me restaurer et voilà mon récit historique.

              -Monsieur le maire, comment avez-vous trouvé l’empereur ? – Je ne l’aurais jamais reconnu d’après les images et les photographies qu’on nous montre. C’est un homme solide et qui donne des poignées de main à faire crier. Grisonnant… Très pâle… Voix nette et claire. Il parle notre langue sans accent. Somme toute, on peut appeler ce qu’il est venu faire à Saint-Quentin, une faribole impériale.

« LA GUERRE ET LA VIE À SANT-QUENTIN. »

             Il n’est pas complétement sans intérêt de reproduire quelques-uns des articles dont les journalistes allemands venaient chercher l’inspiration chez nous. En général, ils sont au-dessous du médiocre ; nous trouverons cependant une ou deux brillantes exceptions. Mais enfin il y a parfois une impression à en retenir. Voici, par exemple, la fin – assez lisible – d’une insipide chronique de Hans Brandenburg dans la Gazette de Francfort du 26 mars :

            Sous notre régime ferme et sage, juste et bienveillant, la vie française ne change pas un seul instant, ni pour personne. Dès le matin, on voit les femmes parcourir les rues de Saint-Quentin avec leurs craquelins de pain blanc au bras, et des Français, le bourdalou rouge à leur chapeau rond et des brassards rouges à leur veste, faire le service de la police. Les tramways marchent, mais ils ne sont guère utilisés que par les soldats ; ce sont des soldats qui distribuent les billets et font les aiguillages. Le carillon de l’Hôtel-de-Ville  joue comme auparavant ses fragments de menuets, mais toutefois suivant l’heure allemande et, lorsqu’on s’arrête à l’écouter on est abordé par des enfants qui mendient. À midi retentissent des airs plus bruyants et plus longs, joués par la musique militaire, mais à part quelques gens du bas peuple qui se tiennent très éloignés, aucun habitant ne reste à l’écouter, bien que ce soient des morceaux de Faust, Mignon, Carmen, qui frappent les oreilles. Et puis, quant au départ, la musique éclatante retentit par les rues dans un fracas qui d’ordinaire élargit les cœurs, fait ouvrir portes et fenêtres, elle n’éveille ici aucun écho, et cela a quelque chose d’infiniment triste et qui porte à la mélancolie. Au café, il y a bien encore quelques habitués, la plupart avec des barbes grises, et le dimanche, la moitié des tables est encore  occupée par des gens de la ville, mais là aussi nous sommes, eux et nous, strictement séparés, et, de leur côté, les conversations se tiennent à voix basse. Dans une ancienne église se trouvent des soldats français prisonniers qui doivent être expédiés au camp de Lechfeld ; ils se lavent devant  le portail, et des jeunes filles de la ville, qui ne peuvent pas approcher, leur font de loin des signes de la tête et des yeux, avec ces regards pleins de fierté et de gratitude que nous connaissons aussi dans les yeux de nos jeunes Allemandes.

               Dans le vieil édifice divin d’art gothique, la Basilique, sont agenouillés toute la journée des groupes de civils français et des soldats allemands en prière, mais leurs prières et les nôtres montent au ciel séparément.

               L’armée notre service d’étapes, tous ces hommes brillamment fidèles au devoir, vivent dans une atmosphère de haine inexprimée et qui n’en est que plus terrible ; dans une tension de l’esprit qui n’attend rien ; dans un dévouement sans danger ; dans une abnégation sans héroïsme ; dans une résignation sans élan. S’il faut envier les soldats sur le front, parce qu’ils donnent l’impression qu’il n’y a rien de plus magnifique pour la jeunesse que cette vie de nomades en face du danger et de la mort, il faut apprécier à sa valeur l’état d’esprit de ces hommes de l’âge mûr qui s’ls sont à l’abri du péril immédiat et loin des flammes dévastatrices de la guerre,, stationnent cependant  dans une ombre déprimante.

                                                                                              (Traduction d’Armand Seret.)

                                          

NOTULES

                 Je grouperai désormais, sous le titre général de Notules à la fin de chaque mois, le récit d’incidents généralement de peu d’importance qui alourdiraient le récit ; mais qu’il serait fâcheux cependant de passer sous silence.

                 Professionnels de la guerre. – Réflexion de Pierre Dony en voyant cette toujours à la fois impressionnante et comique relève de la garde, la Grand’Place remplie de véhicules rangés en bel ordre, l’animation devant la kommandantur où s’élabore l’exploitation méthodique du pays, et enfin le passage d’un régiment sans une arme – même pas les petits sabre-poignards des officiers – pour rendre la marche plus alerte : « Ce sont des professionnels de la guerre, nous ne sommes que des amateurs assurément très forts et qui faisons parfois merveille, mais cela cela ne suffisait pas. »

                    Les titres des absents. – Au cours des conversations qui précédèrent l’arrangement relatif aux bons de guerre (11 mars), le procureur d’Etat de Metz, M. Cremer, dit d’un ton sec : - Mais, enfin, des titres, vous en avez : il y a non seulement ceux des présents, mais aussi ceux des absents. Me Labouret prit un temps et répondit lentement : - Monsieur le procureur impérial, vos fonctions vous mettent à même de savoir mieux que personne à quoi nous nous exposerions si nous suivions le conseil que vous paraissez nous donner. Nous serions passibles des travaux forcés. Et puis, nous ne sommes ni des voleurs, ni des cambrioleurs. Un lieutenant paya ses dettes, comme disent les Allemands, c’est-à-dire qu’il se fit un profond silence. Le Cremer encaissa et les officiers présents et qui avaient compris restèrent impassibles. Au fond, ils devaient être enchantés de la leçon donnée au robin éperonné.

                 La reprise du travail. – On enlève chez M. Faucheux entrepreneur, jusqu’aux perches d’échafaudage.

              -Cela ne vous est d’aucune utilité, objectait en allemand M. Edouard Faucheux, et sans ce matériel, nous ne pourrons rien faire à la paix.

              -C’est bien ce que nous cherchons, répondit l’officier qui dirigeait l’opération, nous voulons ruiner le pays maintenant et aussi y empêcher plus tard la reprise du travail.

                   Le passant difficile. – Le 24 mars, le feld-maréchal Bülow atteignit ses soixante-douze ans. L’empereur lui envoya un aide-de-camp pour le féliciter. Il fut régalé d’un air de musique le matin. C’était aussi l’anniversaire du comte de Bernstorff que le maire trouva dans un fauteuil tout orné de fleurs dressées à longue tige, ce qui lui donnait l’air d’un paon qui roue. Bülow a fréquemment des histoires dans la rue : il est le passant difficile. Quand on ne descend pas du trottoir à son approche, l’on est enguirlandé de la belle façon. Une pauvresse lui demande l’aumône : - Mon mari, gémit-elle, est à la guerre… - La guerre, il ne fallait pas la déclarer, dit Bülow, qui la repousse brutalement.

                   Sa principale victime, fut M. Vincent, pacifique pharmacien dont l’officine, d’ailleurs, avait été pillée et dut être fermée. Recevant de Bülow lui-même un coup de poing en pleine figure pour ne pas être descendu assez vite du trottoir de Remicourt, il lui dit tranquillement : - Vous êtes une vielle bête. Cela ne lui valut, grâce à une intelligente intervention, que vingt jours de détention au pain et à l’eau.

                   Hou ! hou ! – Y aurait-il quelque chose de changé ? Lambert, le commissaire de police, me dit que, s’il n’en avait été le témoin, il n’y croirait pas. C’était le 22 mars, à midi, au passage à niveau de la rue de La Fère, encombré comme d’habitude. Attendaient notamment plusieurs autos, l’une avec des officiers, l’autre pleine de soldats et un tout jeune lieutenant d’état-major à cheval avec son ordonnance. La manœuvre finie, le garde-barrière allemand ouvre la barrière, côté faubourg, tandis que son collègue, côté ville, tarde à pousser la sienne, ce qui cause un certain désordre. Le jeune officier l’appelle, l’engueule suivant la formule et lève sa cravache pour frapper. Mais alors de la voiture des soldats partent des hou ! hou ! énergiques auxquels la foule répond avec entrain. L’officier devient pâle comme un linge et rend la main à son cheval. Quant à ses camarades en auto, ils avaient fait « celui qui n’a rien vu. »

                       Les 25 sous de Gibert. – Ces vingt-cinq sous-là, disait une femme du peuple au marché, je mourrai à côté plutôt que d’y toucher. – C’est bien peu pour vous et les vôtres en cas de pressant besoin. – C’est pas pour ça, c’est pour le cadeau à Gibert.

                     (Notons simplement qu’en mai 1921, M. Gibert ne fut pas réélu conseiller municipal de Saint-Quentin.)

                                                               

              

            

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