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Sous la Botte (30)

ENCORE L’EMPEREUR

               C’est une apparition. L’empereur arrive le 10 mars, à midi un quart, par la route de Guise. Il déjeune chez le maréchal von Bülow, rue de Lorraine, et part à 3 heures juste. Le cortège se composait de cinq automobiles. Dans l’une d’elles, des soldats avaient le doigt sur la gâchette de leur fusil. Quelques personnages en civil accompagnaient l’empereur. D’assez nombreux officiers, massés sur le trottoir d’en face, l’ont salué au départ. Aucun cri n’a été poussé.

               Le jardinier de Madame Testart a remarqué que Guillaume II était encore plus « creusé » que la dernière fois.

LE ZEPPELIN N° 10

               L’aimable et actif M. Fouquet, directeur de la sucrerie de Grugies, a pu obtenir un laissez-passer et vient me raconter, le 21 mars, premier jour du printemps, l’histoire du zeppelin n° 10. Une escadre de quatre dirigeables passa vers une heure du matin, piquant évidemment sur Paris. Ce qu’ils y firent, les dépêches allemandes le dirent très confusément, tout en l’intitulant : « Victorieuse expédition des zeppelins. » Mais ce qui n’est pas victorieux, c’est qu’au retour, le n° 10 reçut du plomb dans l’aile, piqua du nez à Grugies, rasa le sol pendant une centaine de mètres, renversa une meule, s’accrocha à un pommier et alla donner dans les quinze mille volts du secteur de Ham, ce qui l’acheva. Il se posa en porte-à-faux, tête en bas, sur le talus de la route, vis-à-vis de la maison de M. Fouquet, et cassa. L’équipage, composé de 29 hommes et de 4 officiers, en sortit. Des arbres furent abattus et l’on s’occupa tout de suite à démonter la monstre pour en expédier les organes en Allemagne. Il avait 186 mètres de long et portait encore quinze hectolitres d’essence pour le voyage de retour. Tout le Saint-Quentin allemand y courut, infirmières comprises.

                                                        

LE RETOUR DE CHARLES DESJARDINS.                J’ai dit (novembre 1914) pourquoi Charles Desjardins, à la suite d’une querelle cherchée par un médicastre allemand, avait été envoyé en Allemagne, gratifié de six mois de forteresse. J’y reviens rapidement à cause des circonstances de son retour et des graves et prophétiques paroles qu’il me dit alors. Bref, le 17 mars, je me trouve subitement en présence s’un Charles Desjardins, brun, barbu, guêtré de jaune, un grand manteau pisseux aux épaules. Cela ne lui ressemble guère. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre ; puis je cours prévenir son père et sa mère, car il craignait que pour celle-ci, affreusement déprimée depuis son départ, l’émotion ne fût trop forte. Tout se passa le mieux du monde. Il me dit en allant : - Mon voyage de retour a été un martyre, comme l’aller, du reste, et comme aussi la vie à la prison de Cologne. Elle fut rendue supportable à la prison de d’Eberfeld, dont le directeur s’était attaché à moi. Je suis très impressionné par le calme de l’Allemagne et l’abondance relative qui règne dans ce pays. J’espérais, à l’expiration de ma peine qui a été abrégée, comme vous voyez, être expédié par la Suisse en France libre. Il y a beaucoup à apprendre, je crois, de la part de ceux qui mènent la bataille. D’un côté comme

                                            

de l’autre, on a sous-estimé l’adversaire, et du nôtre – de côté – l’on s’abuse certainement sur la puissance de résistance de l’Allemagne. J’espère que nous en viendrons à bout, mais après bien du temps ! Cette guerre sera interminable.

LE NOMMÉ MEYER

                   Le 19 mars, un civil allemand, crasseux, nez en virgule, barbe en bouc, entre dans l’imprimerie muette du Journal de Saint-Quentin, flanqué d’un agent de police qui l’accrédite et m’avertit – avec des ménagements – qu’il va procéder à l’inventaire des bobines de papier-journal. – Ne me prenez pas tout, lui dis-je d’un ton blagueur, nous aurons tant de choses à imprimer après la guerre et le papier sera si cher ! – Mais, mon cher confrère (il était familier), vous faites la bonne affaire. Suivez-moi….. (Il parlait admirablement le français et jonglait avec les mots techniques, mais agrémentait le tout d’un accent yiddish qui nuisait à l’effet). Suivez-moi : ce n’est pas moi qui vous prend vos bobines, c’est la Ville qui, officiellement – voyez l’agent – vous les réquisitionne pour me les remettre ; par conséquent, c’est la Ville qui les paiera au prix français qui est très élevé en ce moment et, à la paix, vous rachèterez votre papier en Allemagne où il est pour rien, et… vous empochez la différence ! Je le regardai avec une admiration narquoise. – Vous êtes au moins directeur d’une papeterie ? Il prit un air blessé. – Non, pas précisément, je suis ingénieur des mines et directeur des établissements Massermann dans le Nord-Afrique. Actuellement, je suis attaché au commandement suprême de l’armée (il portait, en effet, le brassard à carreaux blancs et rouges du grand-quartier). Ajoutez que le jour de la déclaration de guerre a été le plus désagréable de ma vie : ruiné et sur le sable. Mais je suis retombé sur mes pieds, il faut être philosophe. – Merci, du conseil, mais j’ai plus de motifs que vous de le suivre. Votre âge vous met à l’abri de certaines douleurs qui peuvent, hélas ! m’atteindre. – Je comprends : vous avez du monde dans la tranchée. C’est fort triste, en effet, Monsieur. Cette guerre entre nous ne s’explique pas ; nous nous complétions si bien ! Votre population diminuait et vous aviez cependant un empire colonial dix fois supérieur à ce qu’il vous fallait raisonnablement. C’était l’écueil. Il aurait fallu s’arranger. Caillaux avait commencé. Avec les Anglais, c’était autre chose. Nous augmentons de 900 000 âmes par an en Allemagne ou, plutôt, de 900 000 bouches dans lesquelles il faut mettre quelque chose ; l’Allemagne n’y suffit pas. Or, partout, nous nous heurtons à l’Angleterre, un dogue qui n’abandonne pas facilement ce qu’il tient. Et, vous savez, quand un enfant veut ce qu’a son camarade et que celui-ci refuse de partager, ils se cognent. C’était fatal ! Mais avec vous…

             Tout d’un coup :

-Quelle est votre opinion ? Son nez m’incita à répondre : - Catholique. Il ne goûta pas l’ironie, fronça le sourcil et me dit assez rudement : - Non, je vous demande : en politique ? – Républicain conservateur, car la conversation, et quelque fois même la réaction, est la condition essentiel du progrès. – Ça se défend. Et maintenant, au point de vue économique, qui m’intéresse particulièrement ? – Nous suivions, en général, les suggestions de M. le sénateur M. Touron que vous connaissez peut-être de nom… Non seulement M. Touron, mais il connaissait les quatre sénateurs de l’Aisne dont il me fit le plus vif éloge. - Seulement, ajouta-t-il, ces gens-là n’avaient aucune influence et pourtant c’était le seul parti honnête. Les autres sont des cochons, on les achète comme au marché. Est-ce vous qui faisiez le cours ? demandai-je sceptique. – Vous ne pensiez pas si bien dire, répliqua-t-il en riant. Oui, c’est moi, et j’en ai acheté des tas. – Cher ? – Si l’on considère la valeur, oui ! Ça ne valait pas ça à la pièce, mais si l’on regarde au résultat, il eût été de bonne politique de dépenser beaucoup plus; nous aurions évité cette catastrophe, ou nous l’eussions finie plus vite…. Votre presse est à vendre aussi …. – Merci pour les confrères ! – Oh ! Il y a de très honnêtes journalistes en France, surtout en dehors de Paris et principalement dans votre parti. Car vous êtes dans l’opposition, somme toute, cher confrère. C’est votre droit de vous dire républicain, puisque tout le monde l’est de bouche, mais c’est votre droit aussi de ne pas l’être de cœur. Au fond, que vous rapporte-t-elle, votre République ?- Le plaisir de vous voir, concluais-je sèchement, car cette conversation commençait à m’agacer. Mon homme comprit et n’insista pas. Il compta rapidement les bobines de papier-journal et partit en disant : « À bientôt ! »

           Il revint, en effet, le 25, pour enlever le papier, ce qu’il fit fort proprement. Pendant que l’on chargeait les lourdes bobines, il m’entreprit sur les ressources infinies de l’Allemagne, et j’avoue tristement qu’il m’intéressa. – Connaissez-vous Haber, au moins de nom ? me demanda-t-il. – Non. – Eh bien ! C’est un très grand homme. L’Allemagne produisait plus d’azote à elle toute seule que le reste du monde, mais la matière première lui fut coupée par le blocus. Alors, plus d’explosifs…. – AzO2, murmurai-je. – Tiens, fit-il surpris, vous connaissez la formule de l’acide hypoazotique qui produit la combustion ? – De vagues études…. – Donc, plus d’AzO2 ! Avec la manière actuelle de faire la guerre, c’était la défaite faute de munitions. Or, Haber a trouvé un moyen de faire de l’ammoniaque… - AzH3, je vous suis. (Il me lança un mauvais regard.) - … . en forçant l’azote et l’hydrogène à se combiner à chaud et cela par masse infinies, puisqu’il aura toujours de l’air pour donner de l’azote et de l’eau pour fournir de l’hydrogène. Donc, tant que l’Allemagne possédera de l’air et de l’eau, nous ferons, par le procédé Haber, les nitrates qui sont aussi nécessaires à la guerre qu’à l’agriculture : des obus et du blé ; la science allemande tire cela de l’air que nous respirons. Tenez, voici les formules de ces synthèses prodigieuses. Et l’animal, un papier d’une main, un crayon de l’autre, m’étourdit de chiffres et de lettres. Je ne compris pas tout, mais assurément ce n’était pas du « chiqué » : il était fort ! Il continua avec une imprudence qui m’étonna de la part d’un Allemand – mais visiblement, il me faisait l’honneur de juger que je valais la peine d’être épaté : - Avec des amis, l’aide du gouvernement et celle de grands industriels, nous allons exploiter en très grand les procédés Haber. Nous agissons par centaines de millions de francs à la fois. On construit des usines colossales (ce devait être Oppau qui a sauté en 1922 – et Uferseburg) qui comporteront des milliers de chimistes et des dizaines de milliers d’ouvriers. Nous fournirons de l’azote au monde entier et nous gagnerons des milliards… Il était lancé. Et, ma foi ! l’on a vu depuis qu’il ne se trompait pas tant que cela… Il s’arrêta tout de même, m’annonça que la mairie me délivrerait reçu du papier réquisitionné, me salua avec le sourire et me lança ce trait du Parthe : « Cette guerre ne vous sera pas un mal, au contraire, elle vous débarrassera de choses et de gens inutiles. »

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