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Sous la Botte (29)

PREMIÈRES ÉVACUATIONS.

                 Le samedi 6 mars, la Kommandantur réquisitionna trente agents de police pour le lendemain sans s’expliquer sur l’emploi qu’elle en voulait faire.

                Et le dimanche 7, à 8 heures et demie du matin, Bernstorff avertit le maire qu’il allait à 3 heures, faire partir un train pour expédier en Suisse – et, de là, en France – « cinq cents personnes de la classe pauvre. » Chaque voyageur aurait droit à 30 kilos de bagages, pourrait emporter un petit pécule, mais ne devait pas accepter de lettres. L’embarras fut grand à la mairie ; de quel droit pousser hors de chez eux des Saint-Quentinois ? Car, quelque incroyable que cela paraisse, si malheureux fût-on et si averti d’une catastrophe probable, on ne voulait pas laisser sa maison, son chez-soi. Et puis, quel accueil par-là ? Où et chez qui tomberait-on ? Et enfin, en se couchant tous les jours – et de bonne heure – on était persuadé qu’on se lèverait Français le lendemain.

                  M. Gibert et ses conseillers prirent le bon parti. M. Thome qui, avec un dévouement très actif et très ordonné, s’occupait des évacués de la Somme hospitalisés à Saint-Quentin, forma un groupe de quatre-vingt-neuf hommes, cent vingt-e-une femmes et deux cent neuf enfants de moins de quinze ans, originaires des environs de Roye, Péronne et Chaulnes. On y joignit, par ordre, les quarante filles les plus malades du lazaret spécial de la rue de Fayet, mises sous la surveillance de M. Prévost, chantre de l’église de Chaulnes, un certain nombre d’indésirables indiqués par la police et quelques miséreux de bonne volonté. Cela faisait quatre cents personnes qui furent embarquées à l’heure dite. On sut plus tard que le voyage avait été extrêmement long et pénible et que les évacués avaient failli mourir de froid et de faim – notamment à Rastadt où on les abandonna dix jours sans explications, ni ravitaillement.

                   Le dimanche 7 mars, Bernstorff dit au maire qu’il lui fallait six cents personnes à évacuer pour le lendemain lundi, à la même heure, et cinq cents pour le mardi. – On se fera tirer demain, me glissa le commissaire central, M. Lambert, mais après-demain, il y aura trop de clients.

                    Le lundi, la manière de procéder fut odieuse. Inutile de dire que la police saint-quentinoise ne commit aucune violence ni aucune illégalité : elle se borna à engager les uns et les autres à s’en aller, faisant ressortir les avantages – incontestables, la suite l’a bien prouvé – qu’on y avait. Elle ne convainquit personne. Mais les gendarmes allemands procédaient autrement : ils fermaient une rue, entraient dans les maisons es plus modestes et saisissaient les gens au lit : « Habillez-vous, il faut partir ! » Les pauvres diables, à peines vêtus, étaient poussés dehors, parqués à la gendarmerie et finalement conduits à la gare sans boire ni manger. Ils étaient transis, car la marinée était plus que fraîche et l’opération avait commencée à 5 heures. Il y eut une foule d’incidents et beaucoup de scènes de désolation.

                                                                          

                      D’autre gendarmes parcouraient la ville en auto et happaient au passage tout ce qui leur paraissait « bouche inutile. » De vieux ménages se trouvèrent ainsi désunis sans que la femme sût ce qu’était devenu le mari, ou réciproquement. De petits enfants qui allaient voir partir le train furent « emballés ». Le plus heureux fut un soldat du 10e territorial qui, blessé et guéri, avait sauté le mur de l’hôpital Theillier pour ne pas être envoyer en Allemagne. Il avait laissé pousser sa barbe et ses cheveux, s’était vêtu de loques et paraissant  vieux et misérable, allait chaque jour mendier les restes du rata à la porte de la Caserne. Il fut enlevé de la voie publique et embarqué de force dans le train d’évacuation. Il ne demandait que cela ! découvert, après le bruit qu’avait fait son évasion de l’hôpital, il était fusillé.

                       Bernstorff se promenait avec agitation sur le quai de la gare en répétant sans se lasser à M. Lambert : - Il me manque quatre cents personnes, je vous en rends responsable Et il menaçait la ville d’une forte  amande si l’effectif n’était pas atteint. Il le fut ou presque et le train partit à l’heure au chant de la Marseillaise.           

                         Pour le mardi, Bernstorff avait finalement fixé le nombre des gens à évacuer à six cent soixante-dix. Or, le pronostic du commissaire se vérifia et il s’en présenta douze cents. Les Allemands, qui manquent de flair, avaient fait le matin une nouvelle « presse » de sorte que la confusion fut extrême et qu’il arriva que beaucoup de ceux qui voulaient rester partirent et que la plupart de ceux qui désiraient partir restèrent. Infirmes, idiots, mendiants furent enlevés en bloc.

                          Terminons-en avec ces premières évacuations. Nous en retrouverons d’autres.

                          Celle du 26 avril, que les Allemands avaient eu le temps de prépare, s’opéra, pour la première fois, avec un ordre relatif. La kommandantur avait établi des listes d’après les renseignements donnés par les gendarmes dont les quatre postes étaient judicieusement répartis. Ils avaient terrorisé les inscrits : «  Si vous ne venez pas, vous serez fusillés. » Environ cent vingt personnes se présentèrent à chacun des postes de gendarmerie et furent conduites à la gare en autobus à partir de 10 heures du matin. Là, cinq dactylographes relevaient les noms et adresses des partants. Quatre-vingts prostituées enlevées d’office faisaient un chahut affreux : « À bas les Boches ! Vivent les Français ! » Et la Marseillaise ! Quelques Suisses (brodeurs habitant Saint-Quentin), trouvant le temps long, avaient demandé à partir. Parmi eux, s’était glissée Madame B…., femme très intelligente qui s’était attiré l’animadversion de certains officiers allemands par son sans-gêne hautain avec eux et qui leur brûla la politesse avec un sang-froid incroyable. Plusieurs femmes, dont Mademoiselle B…., infirmière, qui fit, une fois arrivée à Paris, des déclarations sensationnelles – et imprudentes – aux journaux français, furent déshabillées complètement. La receveuse des postes de Seboncourt qui avait cousu des lettres dans son jupon, fut retenue et emprisonnée.

                  Le 29 avril, cette évacuation se continua et se compléta par un départ de cinq cents personnes. Les gendarmes furent d’une brutalité sans pareille, giflant femmes et enfants et ne parlant que de fusiller. Un médecin examinait les hommes pour voir s’ils n’étaient pas « bons pour le service. » Le départ se fit, comme les précédents, aux accents de la Marseillaise. Le voyagefut également long, mas sans incident notable.

LES DEUX ANGLAIS FUSILLÉS

                    À la fin de l’après-midi du 8 mars fut placardée, sur les murs de Saint-Quentin, une affiche bilingue, imprimée sur papier rouge et annonçant que les deux Anglais, Thomas Hands et John Hughes, avaient été fusillés le jour même pour ne pas s’être présentés aux autorités allemandes, malgré les « proclamations » de l’inspecteur des étapes des 8 et 29 novembre 1914. L’émotion fut grande en ville. Chacun comprit qu’une criminelle injustice venait d’être commise : des soldats qui se cachent ne sont pas nécessairement des espions et aucune loi de la guerre, écrite ou non, n’autorise à leur appliquer le châtiment suprême.

                    Entendu plusieurs fois, après mon rapatriement et sous la foi du serment, par le Conseil de guerre de la Place anglaise à Paris, ayant eu le bonheur et l’honneur d’appeler sur la famille Preux, à la suite d’un incident romanesque, l’attention bienveillante de Sa Majesté le roi d’Angleterre, j’ai réuni sur cette affaire une assez nombreuse documentation dont voici l’essentiel :

                   Hands Thomas Gosvah, soldat au King’s own Regiment, était né le 24 avril 1894 et domicilié à Ledson Thyne. Hughes John, volontaire au Royal Irish Riffles, était né le 5 mars 1895 et domicilié à Crumlite.

                   Ces deux jeunes gens avaient gagné Saint-Quentin lors de la retraite de l’armée anglaise, à la fin du mois d’août 1914 et n’avaient pas pu – ou su – en sortir avant l’arrivée des Allemands. Ils n’étaient pas les seuls. Quoiqu’il en soit, avec leur camarade Mac Nell, ils avaient quitté leur uniforme et endossé des habits civils chez un honnête manouvrier du quartier Pontoile, M. Amédée Marié qui, ensuite, les avait congédiés en leur souhaitant bonne chance…

                   Mac Nell avait été recueilli aussitôt par me ménage Contant. Madame Contant était la sœur de notre fidèle valet de chambre, Octave Damaye. Hands se cachait dans le modeste logement de Madame Richard, tout près de là. Quant à Hughes, voici comment il entra en relations avec les Preux. C’est Madame Preux qui parle :

-Le 29 août, un pauvre Anglais mal habillé était blotti rue Pontoile et pleurait. Mes enfants m’ont dit : « M’man, viens voir, c’est un quiot Anglais, prends-le. – Nous aurons des ennuis, que je réponds. » Finalement, il vint à la maison. Quand, je lui demandai comment il s’appelait, j’ai compris « Henri. » Il me dit  que son père était mort au Transvaal et que sa mère restait veuve avec un fils de dix-sept ans et une fille de quatorze. Je le traitais comme un enfant. J’en ai eu dix-sept. Il m’en reste huit. Henri ne sortait jamais ; il n’eut ni un geste, ni un mot déplacés avec mes quatre jeunes filles ou ma belle-fille. La Ville me donnait dix sous pour lui comme à chacun de nos. Il n’était pas « frayant » et trouvait tout très bon. S’il a été élevé dans l’opulence, il ne nous l’a jamais fait voir (il était ouvrier mineur !). Le soir ; il couchait sur la table où on lui mettait un matelas.

                 Hands, lui n’était pas prudent ; il sortait beaucoup et boxait des soldats allemands – pour le plaisir. De plus, il avait esquissé un roman avec une fille, Alphonsine Gobron, qui logeait chez ses parents, dans la cour du Sabot-d’Or, toujours au quartier Pontoile. Il paraît prouvé que cette malheureuse, une petite femme mince, sèche, à l’œil aigu et pas trop laide, livra les trois Anglais pour le bénéfice de la prime promise par la Kommandantur. Mac Nell fut arrêté le 20 octobre. M. Contant avait eu le temps de sortir de chez lui par derrière et, condamné à mort par contumace, se cacha chez les Damaye où les Allemands ne cessèrent de le chercher pendant près de trois ans. Il leur échappa finalement, mais quelle existence ! Sa femme, Madame Contant, fut condamnée par le conseil de guerre en quinze ans d’emprisonnement. Elle accepta sa condamnation avec une admirable sérénité. Et l’Anglais fut expédié en Allemagne. C’était avant les affiches comminatoires. Tandis que les deux autres furent arrêtés à un moment où les Allemands voulaient du sang. Cette boulimie leur causait périodiquement des défaillances d’humanité.

               Hands et Hughes passèrent donc devant le conseil de guerre, avec Preux ; le 11 février 1915. Leur attitude fut très digne, surtout celle de Hughes. – Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus ? – Parce que notre roi nous a envoyé ici pour nous battre ou pour mourir. – Vous connaissiez l’affiche ? – Oui, mais on peut mettre ce qu’on veut sur une affiche, cela ne crée pas le droit.

               Me Labouret avait essayé de persuader le conseiller de justice Friemann, qui avait mené l’instruction et prononcé le réquisitoire, que sa thèse ne tenait pas debout et que, ni d’après le code militaire allemand, ni d’après les textes des conventions de La Haye, un soldat, même dépouillé de  son uniforme et resté dans les lignes ennemies, ne peut être qualifié espion, ni traité comme tel. Ce fut en vain ! Au surplus, ce « justicier » disait le plus naturellement du monde, le 16 mars, à Me Labouret : « En guerre, nous considérons qu’il n’y a ni justice, ni droit ; il y a l’Imperium. » Bref, les deux Anglais, sur l’avis du conseil de guerre, furent condamnés à mort par « le chef de justice », qui était, en l’occurrence, le général von Nieber ; Preux fut gratifié de quinze ans de forteresse ; Amédée Marié et Madame Richard subirent une peine de prison dont je n’ai pas noté la durée. (Preux revint d’Allemagne, à l’armistice, incapable de travailler pour toujours).

                  La sentence fut signifiée aux deux jeunes gens le matin même de leur exécution, c’est-à-dire- le 8 mars 1915. Ils furent autorisés à se promener dans les couloirs de la prison. De ii heures du matin à 3 heures de l’après-midi, sans forfanterie et sans adresser la parole aux autres détenus

, ils chantèrent des chansons irlandaises et, au moment de partir, distribuèrent autour d’eux les menus objets dont ils pouvaient disposer. À défaut du trèfle irlandais, ils avaient épinglé à leur casquette quelques violettes avec une feuille de lierre que leur avait fait parvenir Madame Preux. John Hughes avait demandé en grâce à embrasser celle-ci – sa maman, comme il l’appelait. Impossible, lui répondit le directeur de la prison. Hands aurait pu voir, paraît-il, une dernière fois Madame Richard et lui aurait dit que la cause de sa mort était la dénonciation d’Alphonsine Gobron. Mais de cela je ne suis pas sûr. L’abbé Verleye, professeur d’anglais à l’institution Saint-Jean, fut autorisé à voir Hughes, qui était catholique et dont il me dit qu’il avait d’excellents sentiments. À 5 heures de l’après-midi, une voiture bâchée vint prendre les deux condamnés à la prison pour les transporter à la caserne, près de la poudrière et sous la halle. Ils écoutèrent la sentence signée Bernstorff que lut en anglais le lieutenant Cohn, affecté à un service de ravitaillement à Lesdins. Ils se serrèrent la main et se dirent simplement : « Good Bye ! » Puis on leur banda les yeux et les trois hommes réglementaires furent placés devant chacun d’eux, à quelques pas. Le capitaine von Maretz commanda le feu. Ils tombèrent frappés chacun de deux balles dans la région du cœur et d’une balle dans la tête. Friedmann assistait à l’exécution.

                  M. Lacour, menuisier, fut requis pour mettre les corps en cercueil à 8 heures du soir. Comme il demandait s’il devait les transporter au cimetière militaire, Hauss, de la Kommandantur, lui répondit : - Vous pouvez mettre des Français dans notre cimetière, pas des Anglais ; ce sont des crapules.

                   (Le 16 février 1921, Alphonsine Gobron, deuxième femme Dehaye, passe devant la cour d’assises de l’Aisne, à Laon, et, reconnue coupable malgré ses dénégations, s’entend frapper de la peine de la relégation à vie dans une enceinte fortifiée.)

 

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