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Sous la Botte (28)

                                                             

                                                                            M A R S   1915

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COUPS DE TONNERRE

              Le 1er mars, j’accompagne une fois encore à Lesdins, chez ses beaux-parents, Madame Fernand de Chauvenet. Nous connaissons les poteaux télégraphiques de la route qui en sont maintenant les seuls accidents. Quelle désolation planant sur la richesse abolie !..... Avec M. et Madame Gaston de Chauvenet, on cause longuement des jours heureux, ce qui avive la douleur présente, mais c’est une souffrance qu’on aime à ressentir pour ce qu’elle contient d’amour. Au retour, à la barrière de Saint-Quentin, nous sommes enfermés dans un corps-de-garde empuanti. Un caporal, installé devant une table où un énorme morceau de lard voisine avec des timbres de tout format, examine nos laissez-passer en long, en large, par-devant, par derrière, et réfléchit profondément. Cette comédie pénible dure dix minutes ; puis cette brute se décide et écrit : « au 1er mars » en haut du papier et non sans avoir hésité longtemps sur la place et consulté ses camarades aussi stupides que lui. Un campagnard qui se trouve dans le même cas que nous murmure : - S’ils vont de ce train-là, ce n’est pas étonnant qu’ils n’arrivent pas à Paris.

                   Nous sommes à peine rentrés, à 5 heures et demie, que le ciel se couvre et que le vent, très violent depuis le matin, tourne à la bourrasque ; puis il tombe de la neige en rafale et deux terribles coups de tonnerre retentissent. J’ai l’impression que la Basilique toute proche en a sa part et j’y cours. En effet, l’immense toiture de l’édifice, subitement mouillée, a fait bouteille de Leyde et un court-circuit s’est déclaré qui, dans la sacristie, a enflammé les fils conducteurs du téléphone. Les fidèles qui remplissaient l’église pour le salut se sont très bien tenus : ce bombardement céleste ne les a pas troublés. Mais on n’est pas vieux Saint-Quentinois sans connaître tous les détails du terrible incendie de 1688, raconté par le chanoine De Croix et dont, avant la guerre, on travaillait encore à réparer les méfaits. Le feu alors avait pris par la toiture. Aussi je conseille à Coquelle, le secrétaire, d’aller faire tout de suite un tour dans les combles. Il était temps ! À deux endroits du petit clocher, des poutres flambaient….. Beaugez, mandé à la hâte, arrive avec une pompe d’appartement qu’il alimente non sans peine aux immenses réservoirs à eau dont, bien entendu, quatre sur six étaient vides et les deux autres à peu près à sec. Bref, il en vient à bout. La boule de métal dans laquelle est fiché le grand barreau de la croix terminale, léchée par les flammes, est toute déformée.

            Mais ce n’est pas tout. Le clocher de l’église Saint-Jean est criblé comme s’il avait été bombardé sur les quatre faces : d’énormes quartiers de pierre sont enlevés aux corniches et aux entablements posant sur les chapiteaux. À Saint-Martin, ce fut un jaillissement de flammes en haut du clocher où le paratonnerre, posé nouvellement, paraît avoir joué son rôle salutaire. Rien au Beffroi. Rien à l’Hôtel de Ville.

LA CONVERSATION DEVANT LA FONTAINE

                Je rapporterai une curieuse conversation du plus érudit des Saint-Quentinois avec un grand seigneur allemand.

                Le 5 mars Emmanuel Lemaire s’en allait, comme chaque jour, à son petit jardin du coin des Champs-Elysées et de la rue Charles-Picard, quand il fut abordé par un officier sans signes de grade, qui lui demanda, avec une extrême politesse et en excellent français, l’origine et la signification de cet ensemble sculptural et architectural qu’est la « Fontaine du bœuf ». Emmanuel Lemaire donna tous les éclaircissements nécessaires et de manière à persuader son interlocuteur qu’il n’était pas précisément le premier passant venu. Aussi, cet interlocuteur, à qui la langue pelait, lui dit-il : - Monsieur, je connais bien votre pays, mon père a été ambassadeur d’Allemagne à Paris de 1885 à 1900. –Monsieur le comte, puis prince de Münster alors, interrompit Emmanuel Lemaire, dont la mémoire était infaillible. – Précisément ! Il venait de Londres où il était resté quatorze ans dans les mêmes fonctions. Après un silence : - Quelle guerre ! Quelle guerre ! s’écria le comte de Münster en levant les bras au ciel. Je n’ai pas quitté l’empereur pendant toute la durée de tension des événements. J’étais au Palais au moment de la décision ; ce que je puis vous affirmer, c’est que Sa Majesté a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher ce conflit. Puis, le comte entama la thèse qui était, à cette époque, le « ce qu’il faut croire » de toute l’armée allemande, du simple michel au très grand seigneur comme lui, qui estimait certainement à part soi que, vis-à-vis des Münster, Guillaume de Hohenzollern était de petite noblesse, un hobereau dont les proches aïeux avaient réussi. Il développa donc cette idée : - Nous devrions être alliés au lieu de nous massacrer et n’avoir qu’une ennemie : l’Angleterre. Et puis, pourquoi cette animosité contre nous ? Pourquoi nous hait-on ? Pourquoi nous tourne-t-on toujours et partout en ridicule ? Je vous le demande.

                  Il tombait bien pour avoir la réponse et même, on le verra, la riposte. – Monsieur le comte, dit donc Emmanuel Lemaire, vous avez certaines… brusqueries dans vos manières politiques auxquelles nous n’aurions jamais pu nous faire. Il y a entre nous incompatibilité d’humeurs. Le mariage n’eût pas duré. Quant à être ridicule, l’Allemagne de Goethe, de Schiller, de Leibnitz, de Kant, des Humboldt ne peut pas être ridicule. Elle est l’un des trois éléments essentiels de la civilisation ; les autres, au dire d’un grand penseur, sont l’Angleterre, dont  l’influence politique sur le monde est indéniable, et la France comme représentante des races latines. Qu’il en manque une, a écrit Renan, et la civilisation subirait un déchet. – Je suis content de vous entendre, dit l’Allemand. Mais alors, pourquoi cet antagonisme ? – Parce que, permettez-moi de vous le dire, vous avez rendu insoluble la question d’Alsace-Lorraine. – Nous n’avons fait que reprendre ce qui était traditionnellement à nous… - C’est discutable, historiquement, répondit Emmanuel Lemaire ; et puis vous partez de l’idée de nationalité ; nous n’admettons que le consentement des peuples. Or, vous ne l’auriez pas obtenu. Quand nous avons annexé Nice et la Savoie, nous avons provoqué l’adhésion des populations. – Mais, répliqua vivement M. de Münster, nous étions les vainqueurs : il a bien fallu se rendre aux raisons du parti militaire ; et enfin, vous nous aviez déclaré la guerre, vous êtes mal venus à vous plaindre. –Monsieur le comte, nous causons en toute liberté. Or, vous oubliez la dépêche d’Ems. Ce ….. faux avait été combiné pour mettre aux champs le peuple chatouilleux du point d’honneur que nous sommes.

               M. de Münster se recueillit quelques instants, gesticulant, monologuant pour ainsi dire et répétant : « Quelle guerre ! quelle guerre ! » Et puis : - Qu’arrivera-t-il après ? Ma situation personnelle est bizarre : j’ai des propriétés en Allemagne, en Angleterre (par sa femme qui est Anglaise), en Russie (par sa mère qui est Russe) et en France (où il venait d’acquérir une belle villa sur la Côte d’Azur.) Où aller maintenant ? – Il est certain ; Monsieur le comte, dit Emmanuel Lemaire en souriant, que vos voisins de château ne vous serreront plus la main avec la même cordialité.

                 Münster fit un geste qui semblait signifier : «  Je m’en doute un peu. » Et après avoir remercié Emmanuel Lemaire, il le quitta avec infiniment de politesse. – J’ai juste le temps, dit-il, d’aller saluer mon ami le prince de Salm pour qui je suis venu à Saint-Quentin.

                 Emmanuel Lemaire résumait cette conversation devant le capitaine Witoë, grand causeur et demi-fou, avec qui il avait forcément affaire, car le dit Witoë s’était mis dans la tête de fonder une loge maçonnique militaire à Saint-Quentin et il avait fait choix, pour son temple, de la Société académique, dont le dévoué président défendait les murs et le mobilier comme il pouvait contre l’Allemand ; Witoë écouta et dit : - Oh ! Münster ! Ce n’est pas allemand, cela, c’est cosmopolite. Et il revint à ses trois points.

                     La Loge de campagne. Qu’on me permette d’anticiper ici pour en finir avec la franc-maçonnerie militaire à Saint-Quentin. Le Witoë disparut assez vite de la circulation. Il était ce qu’en argot on appelle « loufoque. » On dut l’expédier sur quelque asile. Celui qui mena à bien l’entreprise fut le professeur-docteur Wilhelm Ohr. « franc-maçon ardent et enthousiaste. » dit de lui la Gazette de Cologne dans un article nécrologique, car il était brave aussi et tomba sur la Somme le 23 juillet 1916. Les Frères, tenaient deux réunions vespérales par semaine ; ils «étaient sans doute du rite bachique, car ils en sortaient généralement éméchés. Il leur fallait une température constante de 25 degrés et quand le calorifère ne les donnait pas, ils menaçaient de faire transformer l’élégant hôtel de la Société académique en caserne. La concierge était sur les dents.

                    Après la mort de Wilhelm Ohr, Kohler, de Leipzig, publia son ouvrage : L’esprit français et la franc-maçonnerie. L’auteur considère que ce qui sépare la franc-maçonnerie française de l’allemande, c’est la politique : « Le Grand-Orient de France, écrit-il, s’est déformé dans les eaux troubles de la politique intérieure. » Sa conclusion est celle-ci : « La franc-maçonnerie française est, en exaltation, en faiblesse, en orgueil et incompréhension ; l’image de l’esprit français. » Il allait un peu fort… et manquait de critique.

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