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Sous la Botte (26)

LES CLOCHES.

        Nous allions éprouver la plus grande de nos humiliations depuis l’entrée des Allemands à Saint-Quentin. Au début de sa troisième offensive sur Varsovie – qu’il rata, en définitive – Hidenburg, attirant à lui des renforts énormes, dont un corps tout entier du front français, repousse sur le Niémen la 10e armée russe et lui inflige des pertes considérables, cette fois encore dans la fatale région des lacs Mazuriques. Puis il descend sur la Pologne : Raziom, Plock, Grasnysz sont occupés.

               Lambert, le commissaire de police, était à la kommandantur quand Bonsmann, l’un des adjoints de Bernstorff, est appelé au téléphone. Sa figure s’arrondit au fur et à mesure que la communication  s’allonge. Il annonce et des hourras partent de tous les boxes où l’on gratte du papier. On se met à danser en se congratulant. – La guerre est finie, dit Bonsmann à Lambert. Nous ramenons un million d’hommes sur le front français et… - Croyez-vous, répond celui-ci ? Cent mille Russes prisonniers, comme cela ? C’est de la blague !

                                                      

              Des affiches sont commandées. Momm, à la Kommandantur-campagne, a eu la même idée, mais sa rédaction est excessive et son affiche blanche est recouverte par une affiche verte plus modeste de la Kommandantur-ville. La population reste sceptique et blagueuse. – Cent mille prisonniers, 3 généraux, 165 canons, 300 mitrailleuses, pourquoi n’ont-ils pas ajouté un zéro partout ? Ils sont bien bons ! Voilà ce qu’on entend.

              Mais vient l’ordre de sonner les cloches de toutes les paroisses de midi à une heure. À la Basilique, où la sonnerie est fort belle, on répond qu’il faut le chef sonneur et ses dix hommes. Le sous-officier, porteur de l’ordre, ne veut rien entendre et parle de « punition » (c’est le mot courant.) Il amène dix soldats de corvée et des gendarmes qu’il accroche aux cordes. C’est une cacophonie qui dure une heure juste et qui retentit douloureusement dans nos cœurs. Le vide s’st fait subitement dans les rues et l’on reste chez soi, immobile, à dévorer l’affront. À Saint-Martin, à Saint-Jean et à Saint-Éloi, on tinte comme pour un mort. De tout cela et de l’irrespect devant l’affiche verte, les Allemands furent extraordinairement vexés. Aussi, l’heure de la retraite, qui devait être reculée, est maintenue à 7 heures (allemande).

                  Or, le lendemain même de cet affichage et de ses sonneries, le grand-duc Nicolas contre-attaquait et, le 27, il reprenait Grasnnysz où, à son tour, il ramassait pas mal de canons et de prisonniers. Le communiqué état bien forcé de faire mention tout au moins de la contre-attaque de ces Russes qu’on proclamait partout disparus, anéantis. – Et cette victoire, demanda Lambert, qui avait son franc-parler à la Kommandantur où son service l’amenait tous les matins ? – Nous avons peut-être été un peu vite, confessa Bonsmann.

LES CATÉGORIES DE SAINT-QUENTINOIS.

                  M…. J….. vient, le 28, pour enterrer le mois avec nous et la charmante Madame Fernand de Chauvenet, notre habituelle invitée du dimanche. Il a un esprit d’observation de détail qui parfois m’enchante. Aujourd’hui, il est particulièrement en verve.

                  Nous nous gaussons du salut allemand, à charnière. – Oh ! dit M….. J….., leur politesse !... Les uns vis-à-vis des autres, elle est faite d’une observation outrancière de l’étiquette. Vis-à-vis des civils pour qui ils sont temporairement obligés d’avoir quelque considération, elle est faite de correction obséquieuse. Bref, ils ne sauront jamais dire bonjour.

                  Et comme « l’état d’âme » de telle ou telle de nos relations nous offre sujet à dissertation, M….. J….. divise spirituellement les Saint-Quentinois en « catégories d’assiégés » : - Il y a d’abord, dit-il, les héroïques : « Qu’est-ce que cela peut faire que Saint-Quentin soit détruit si la France en profite ? » Rien que le sol et la gloire ! Terrain à vendre ! Viennent ensuite les exaspérés – il y faudrait la marque du féminin, un e muet dans la plupart des cas. Ce sont ceux et celles qui en ont assez et voudraient bien s’en aller. Ils se forgent, derrière les lignes françaises, une félicité qui les fait trépigner d’impatience. « C’est trop long ! Qu’on en finisse ! On n’a jamais vu une guerre comme ça ! » D’accord ! Puis ce sont les documentés. Ils sont en quête de toutes les nouvelles, les amplifient en les répétant, et cette progression mène à des résultats devant lesquels il faut tout de même s’arrêter. Au mur de leur cabinet de toilette, ils ont fixé aux punaises une carte routière sur laquelle ils piquent des épingles dont les têtes de cire noire et rouge dessinent les tranchées parallèles de Belfort à Nieuport. En général, ils ont confiance et l’inspirent. Les indifférents s’arrangent de manière à continuer leur petite vie quotidienne comme si de rien n’était et ils attendent la fin. Les terrifiés en sont toujours au même point depuis le 28 août. Ils frissonnent au coup de sonnette, ne quittent leur chez-eux qu’une heure par jour au plus ; ont la petite mort quand ils croisent sur le trottoir un groupe d’officiers et guettent le départ de l’ennemi de derrière leurs persiennes. Ils maigrissent. Les justiciers sont terribles : « La France est flagellée, nous ne sommes pas au bout. Voilà ce que c’est que de violer toutes les lois divines… » Cependant, la prophétie de Mayence sert de conclusion rassurante à leurs vitupérations. Ils sont assez rares, mais assommants et feraient mieux d’aller aux vêpres.

               La tirade est débitée avec entrain et l’on rit…

                                                                                

 

                  

 

 

 

 

 

 

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