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Sous la Botte (26)

 

L’ÉPICERIE DE GUERRE.

          Mais les étapes ont, de leur côté, ouvert une « Épicerie de guerre, » rue de la Sellerie, dans le vaste magasin de confections Devred. Le sous-officier Stiefel, juif de Franfort, son directeur, cherche à la transporter dans un local encore plus vaste et jette les yeux sur le très beau magasin des Fabriques Françaises, en face. Le premier employé de M. Thévenin, qui défend l’immeuble, court à la mairie où on lui dit qu’on n’y peut rien, mais il en rapporte un bon conseil : - Offrez carrément le pot-de-vin, ça réussit toujours. Et, de fait, le sous-officier Stiefel juge subitement l’immeuble insuffisant. Cette « Épicerie de guerre » fit des affaires considérables. Les civils ne pouvaient censément pas s’y approvisionner, mais il y avait moyen de s’arranger….. Ce que les habitués clandestins en virent leur laissa l’impression d’une gabegie totale.

                Pour faire marcher cette épicerie, l’autorité allemande prit un bon moyen : elle ferma tous les magasins dont elle avait autorisé et même sollicité l’ouverture, comme ceux des Bodiker et des Rheinold, et elle emprisonna les deux marchands de tabac. L’une des victimes ‘en expliquait ainsi : - Voilà bien les procédés de m’administration militaire ! Quand il y a des risques, elle s’en décharge sur les autres. C’est ainsi que nous avons été mandés par dépêche à Saint-Quentin avec l’indication précise des marchandises que nous devions y vendre. Puis, quand on a vu que nous réussissions et que le danger était écarté, on nous a cherché de mauvaises querelles et, finalement, nous avons été mis en demeure de livrer notre stock au prix de facture, sans qu’il soit tenu aucun compte des frais accessoires. Quant aux deux marchands de tabac, prévoyant le coup, ils avaient cédé une partie de leur approvisionnement à des revendeurs français ; de là, leur arrestation.

L’INCIDENT MASCRÈS-UPPENKAMP.

                    Je reviens sur un de ces traits par quoi le caractère allemand nous reste incompréhensible.

                     M. Mascrès, directeur de l’école Jumentier, faisait faire à ses élèves un devoir de français consistant à dicter la proposition principale en laissant à l’élève le soin de la compléter par une idée juste exprimée en termes adéquats. Ces propositions étaient les suivantes : Il parait que…. Il est remarquable que…. Il est temps que….

Au surplus, voici l’ensemble de ces propositions et de leur complément copié  sur la table même de M. Uppenkamp, qui ne s’en douta guère et dont nous allons parler :

                      IL PARAIT QUE … la situation de l’Allemagne est critique.

                      IL ME PARAIT QUE … les aéroplanes allemands volent toujours plus bas que les nôtres.

                      IL EST REMARQUABLE QUE … la petite Belgique ait tenu tête à la grande Allemagne pendant plus de quinze jours.

                      IL EST TEMPS QUE… l’on signe la paix.

                      IL Y A LONGTEMPS QUE… le monde n’avait vu une guerre aussi générale.

                      IL NE SERA PAS DIT QUE … les Français n’iront pas en Allemagne.

                      IL PARAIT QUE… les Russes occupent presque toute la Galicie.

                      IL ME SEMBLE QUE… les Allemands se plaisent dans notre ville.

                      IL EST TEMPS QUE… nous en soyons débarrassés.

                      IL N’EST PAS NATUREL QUE … les Allemands aient envahi la France.

                      IL Y A LONGTEMPS QUE… nous n’avons vu des régiments français.

                      IL PARAIT QUE… nous allons être rationnés pour le pain.

                       IL Y A LONGTEMPS QUE … les Allemands préparaient la guerre.

                        L’aumônier-chef Uppenkamp, le général-curé, comme on l’appelait dans le peuple, très bien de sa personne, extrêmement soigné sur soi, vivant avec dignité, mais Prussien renforcé, autoritaire et sans tact, avait été nommé par von Nieber inspecteur de l’instruction publique sur le territoire de l’armée 2. Il faut reconnaître qu’il prenait ses fonctions très au sérieux et qu’il témoignait une extrême politesse vis-à-vis de M. Rumault, inspecteur primaire, mais ne lui reconnaissait aucune autorité.

                      Uppenkamp donc, scrutant les cahiers des jeunes élèves, tomba en arrêt devant les propositions ci-dessus. – Vous laissez beaucoup de liberté à vos élèves, dit-il sévèrement à M. Mascrès. Il avait trouvé à qui parler. – Oui, Monsieur, répondit le vieux maître, je me déclare satisfait quand les termes sont corrects et que la pensée est juste. Huit jours après, un soldat venait ramasser tous les cahiers et M. Mascrès recevait l’ordre de se présenter aux étapes.  – Vous ne devez pas faire de politique en classe, lui dit von Nieber. – Excellence, répondit M. Mascrès avec fermeté, voilà trente-cinq ans que je suis dans l’instruction. Je n’ai jamais fait de politique. Je ne commencerai pas à mon âge. – J’avais songé à vous faire arrêter… - Je l’eusse regretté pour vous, Monsieur le général, car, pour moi, j’eusse parfaitement dormi en prison avec la conscience tranquille.

                      Nieber, visiblement embarassé, congédia l’instituteur par un mot quelconque : - On vous enverra des instructions.

                       M. Rumault entretint du fait M. Uppenkamp et s’étonna. L’Allemand expliqua qu’il remettait, chaque samedi, un rapport au général et qu’il avait cru de son devoir de signaler les phrases en question.  – Permettez-moi de vous dire, Monsieur l’abbé, dit M. Rumault, que ce fut une erreur de votre part d’avoir incriminé le directeur de l’école. Les enfants avaient fait leur devoir chez eux, ce que vous saviez. Ces réflexions provenaient évidemment de conversations entendues. Le maître n’y était pour rien. – Mais alors pourquoi ces enfants mettent-ils l’Allemagne en cause plutôt qu’une autre nation ? – Tout simplement parce qu’ils sont Français. M. Uppenkamp manifesta, par son attitude, qu’il ne comprenait pas.

                       Il y a une autre chose qu’il ne comprenait pas, et il n’est peut-être pas le seul. Il avait tenu, avant que de se mettre en fonctions, à connaître l’état de l’instruction primaire et il s’était adressé à la mairie. On lui énuméra les écoles, les maîtres, le nombre des écoliers, les cantines, les fondations, le budget. – Il y a d’autres écoles, observa-t-il. – Oui, répondit le maire, mais la Ville ne s’occupe que des écoles dites laïques, les écoles en soutane, on les ignore. – Pourtant, les élèves des autres écoles sont aussi de la Ville, insista l’Allemand. –Oui, répondit Gibert, je ne dis pas que j’approuve, mais c’est ainsi. – Alors, conclut Uppenkamp, le côté moral de l’éducation ne vous intéresse pas ? C’est très curieux…

                    Madame Duporge, la directrice du lycée de jeunes filles, qui était arrivée, à force d’intelligence et d’entregent, son lycée étant occupé par une ambulance, à trouver et aménager un local pour y recevoir soixante-dix élèves et à composer un corps de professeurs féminins presque complet, veut bien rédiger à mon intention, au courant de la plume, une note que je trouve délicieuse et que voici :

                   Ce fut en janvier 1915, seulement, que se présenta à moi un prêtre catholique allemand, qui m’annonça qu’il était chargé, par Son Excellence l’inspecteur des étapes, de l’inspection de l’enseignement. Il me dit, avec plus de tact et de courtoisie que je n’en avais rencontré jusqu’alors sous cet uniforme, que c’était en vertu de la convention de La Haye qu’il allait exercer ses fonctions, qu’il désirait faciliter la tâche des éducateurs et me demandait de m’en souvenir. Je ne pouvais le remercier ; je répondis quelque chose comme ceci : « Que je comprenais qu’il devait obéir à ses chefs et que je n’y pouvais mettre obstacle. » Il me demanda à voir nos salles de classe, que je lui montrai ; il me posa quelques questions sans importances sur la nature de notre établissement, le nombre actuel de nos élèves et celui d’avant-guerre, puis sur nos professeurs. Je lui dis fièrement que les maîtresses s’étaient mises au travail sans savoir si elles auraient un traitement. Il s’écria : « Mais oui ! elles en auront un. Son Excellence veut que ceux qui travaillent soient payés ! » Sur quoi je repris avec vivacité : « Des Françaises ne peuvent recevoir d’argent du gouvernement allemand. »  Il réfléchit une seconde, puis me dit : « Je comprends…, mais il y a la manière… » Je ne répondis que par un sourire et un signe de tête négatif, et il partit. Il revint assez souvent pendant cette première année ; le hasard lui avait montré les défauts de nos cours d’allemand, faits par une maîtresse dévouée mais inexpérimentée ; il voulut l’aider et rectifia à plusieurs reprises la prononciation ou les phrases de nos débutantes. Je ne l’ai jamais quitté une minute au lycée, et je puis affirmer qu’il se montra constamment, non seulement correct, mais courtois. De mon côté, comme je suis catholique, je cherchais à accorder ce que je devais au prêtre avec ce que je ne devais pas à l’Allemand : j’espère qu’on ne s’y est pas trompé.

               Eh oui ! On croyait, on espérait, on travaillait pour la France dans un sentiment de patriotisme intégral qui est un des plus beaux états de notre âme.

               Et M. Uppenkamp ne se faisait pas prier pour reconnaître la grande supériorité des institutrices françaises sur les allemandes.

L’AFFAIRE DU MONT-DE-PIÉTÉ

               Tout ce qui est de l’Hôtel-Dieu donne du tintouin à Gibert : on y entasse gaffe sur gaffe. L’administration avait eu l’idée biscornue de descendre dans le caveau des sœurs, à l’Hôtel-Dieu, les pauvres bijoux du Mont-de-Piété, établissement de son ressort. Le sous-officier surveillant, qui furetait partout, découvrit le pot aux roses et fit un rapport. Il y eut une vraie descente de justice le 16 février. Friedman arrêta tout le monde, fit remette les bijoux en place (il s’en perdit le long du trajet) et plusieurs comptables s’employèrent – en vain – à établir le montant des dépôts. Les Allemands croyaient naïvement qu’il y en avait pour des millions… À l’Hôtel-Dieu, on avait même commencé à violer les cercueils des religieuses Augustines expulsées depuis quelques années et qui jouissaient du privilège millénaire d’être inhumées sur place. Devant une protestation de la mairie, les profanateurs s’arrêtèrent. Mais au Mont-de-Piété, la visite imminente et minutieuse des magasins allait évidemment aboutir à la découverte d’un arsenal : pistolets d’arçon rouillés, armes de panoplie, vieux fusils mis en gage et sur lesquels on prêtait cent sous. On avait fait la sottise de ne pas s’en débarrasser en conformité de l’arrêté du maire du 26 août 1914. Gibert, à qui on alla tout avouer – il était temps ! pour éviter une fusillade certaine – les Allemands n’en attendaient que l’occasion et cela se sentait – mangea le morceau et plaida non coupable. Ce fut quand même un beau tapage. Le directeur du Mont-de-Piété fut enlevé et envoyé en Allemagne et la Ville fut frappée d’une imposition supplémentaire de 350 000 francs. – Et c’est pour rien, cela valait du sang, dit Friedman. Quant à l’établissement, il fut mis à sac et officiers et sous-officiers firent leur main. – Si vous dites que c’est nous, je vous brûle la cervelle, hurlait le gendarme Malzahn, s’adressant aux employés consternés.

 

 

 

                      

                        

 

 

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