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Sous la Botte (24)

                                                                      FÉVRIER 1915

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La neige fait une courte apparition, le 12 février. Dans son ensemble le mois est beau et doux. Il y a même quelques journées délicieuses où les effluves printaniers vous caressent la joue. Comment jouir de ces fêtes de l'air ? On est presque honteux et l'on voudrait, comme dans les grands chagrins, que le ciel fût à l'unisson de l'âme.

                                                                     

JE SUIS LE JOURNALISTE…

Je suis, par la pensée, le journaliste allemand qui se met, le soir, devant sa table et réfléchit avant que d'écrire son article quotidien.

« Ça continue !;;;;; Oh ! Ce doit être long pour les Français aussi et pour les Belges plus encore, mais pour nous, c'est assez humiliant. Nous sommes les assaillants, que diable ! Et les dépêches du grand-quartier nous apprennent régulièrement, depuis quatre mois, que nous avons repoussé une attaque et perdu ou gagné soixante mètres de tranchée… Quand aux Russes, aux dépends de qui nous illuminons depuis huit jours, ils reçoivent des renforts et reprennent du poil de la bête…. Et ce qu'il y a de plus grave encore, c'est que les Français paraissent avoir trouvé leur homme : une volonté unique et tendue, une idée bonne ou mauvaise, mais une idée dont l'exécution n'est entravée jusqu'ici par rien, ni personne. Nous, nous avons l'état-major, impeccable sans doute, mais un peu flottant tout de même depuis septembre. Sa Majesté l'Empereur, excellent officier de détail, ne s'est pas révélé chef de guerre. En 1870, de Moltke avait raison contre tous parce que l'inoubliable Grand-Père, sous-officier supérieur, ne pensait que par lui. La guerre, une guerre comme celle-ci qui est napoléonienne, ne peut être menée que par un seul cerveau et le cerveau n'est pas de notre côté. Enfin, il semble que nous soyons odieux au monde entier et Bismark aussi nous manque qui faisait l'opinion de l'Europe. Évidemment, nous en sortirons à notre honneur parce que l'Allemagne est au dessus de tout, mais nous aurons bien de la peine tout de même à passer sous l'Arc-de-Triomphe…

L'IMPÉCUNIOSITÉ.

Les Allemands veulent de l'argent, toujours de l'argent. Commencent d'interminables palabres à l'Hôtel de Ville et à l'intendance. - Pourquoi ne nous achetez vous plus de chevaux ? (L'intendance avait fourni à la Ville pour 53 000 francs de carne de chevaux volés dans les fermes ou ramenés blessés ou fourbus du front.) - Parce que nous n'avons plus d'argent liquide. - Quelle est la garantie des bons municipaux ? - Des impositions extraordinaires communales, mais nous sommes à la limite de nos centimes. - Empruntez. - Il y faut une loi. - Vous avez des valeurs, des forêts ? - Non. - Faites-vous remettre des titres par les particuliers ; nous les négocierons à la bourse de Berlin. - L'opération serait nulle. - Alors, demandez aux villes voisines de vous aider ; nous vous faciliterons le déplacement. - Il est probable qu'elles sont dans le même cas que nous. - Enfin, il nous daut six millions pour l'entretien des troupes. Trouvez-les vous-mêmes, ce sera la première méthode, nous la préféons. - Si je refuse ? Dit Gibert. - Alors, nous opérerons nous-mêmes, ce sera la seconde méthode. - Pour combien de mois ? Pour combien d'hommes, ces six millions ? Pas de réponse.

Le conseiller d'intendance Ebelschausen menait les discussions, flanqué d'un M. Deichmann, grand banquier colognois, de Goërz, de Friedmann, etc. - Je vous plains, dis-je à Gibert, en lui serrant la main après une de ces séances. - Vous ne me plaindrez jamais assez, répond-il.

LECARNET DE LA CUISINIÈRE

Voici tout un lot de revenantes : Mesdames Machu, Delhaye, Piette, Rocher, condamnées à mort en novembre pour avoir accueilli et caché des Anglais. Le jugement avait été cassé pour vice de forme, mais les inculpées n'en avaient pas moins expédiées en Allemagne. Il paraît que c'était par erreur….. On leur a fait signer un papier comme quoi elles avaient été bien traitées. Elles ne sont pas mortes de faim, c'est tout ce qu'elles reconnaissent.

En revanche, Madame Druy est envoyé en Allemagne, elle, et pour longtemps ! Voilà son crime. C'est du bon comique. Elle gardait la maison de M. Armand Vivien, maison charmante et bien située, sur laquelle le capitaine Momm avait jeté son dévolu. Il l'occupait donc avec ses deux fils, deux beaux garçons d'une taille exceptionnelle, qui ne lui parlaient qu'en rectifiant la position et ne l'abordaient qu'en faisant claquer les talons. Cela n'empêchait pas les sentiments et l'un et l'autre faisait de l'œil à la gardienne. Le plus haut (1 mètre 96) vint à la cuisine un soir et dit, langoureux : - Marguerite, avez-vous ce qu'il faut pour votre ravitaillement ? - Oui, Monsieur, pourquoi ? - Parce que je vous ferais donner tout ce que vous voulez….. en échange d'un peu d'amour. - Mon mari est à la guerre, répondit avec indignation Madame Druy, et je suis Française… Par conséquent, si j'avais de l'amour à distribuer, vous seriez le dernier servi.

L'amoureux éconduit ne pardonna pas la rebuffade et les persécutions commencèrent. Madame Druy résistait. Elle avait accepté une mission, elle la remplirait jusqu 'au bout. Malheureusement, elle donna barres sur elle. C'était une femme ordonnée. Elle tenait registre de ses observations et notait à l'intention de M. Vivien, les incidents de la vie journalière de la maison. Par le plus grand hasard, un général, entrant à l'improviste, la surprit écrivant. - Puis-je lire ? Demanda-t-il avec une discrétion relative. - Si vous voulez, dit Madame Druy, mais vous y verrez des choses qui ne vous plairont peut-être pas. Je ne « déméprise » personne, mais j'écris ce qui est. Le général parcourut et sourit, mais Monn survint, réclama respectueusement le cahier et… le remit à la kommandantur. Là, on y vit de l'espionnage ; c'est une maladie. L'instruction de son affaire dura trois mois. On traduisit en allemand le journal de la cuisinière et le style un peu spécial et l'orthographe un peu risquée rendirent ce travail de haute philosophie très ardu. - Vous dites à plusieurs reprises, demanda le conseiller de justice, qu'on a dévalisé la maison de votre maître ; pouvez-vous le prouver ? - Je puis parler franchement ? - C'est votre devoir. - Alors, levez-vous, Monsieur. Et, faisant basculer le fauteuil du juge, elle lui montra les initiales A.V. collées sous un bras. - C'est moi qui les ai mises pour retrouver le meuble en cas de malheur…. Tenez, ouvrez le premier tiroir à gauche de cette commode où vous avez pris mon dossier, vous trouverez les mêmes initiales. Enlevez le tapis de la salle. - Bien ! Bien ! S'écria Friedman, passons à un autre chef d'accusation. Elle fut condamnée pour espionnage en douze ans de prison rigoureuse. Et comme elle avait rapporté, dans ses notes, une opinion de sa mère, celle-ci, Madame Giverne, attrapa quinze jours de cachot pour avoir manqué de respect à l'armée allemande.

 


 


 

 


 


 


 

 

 


 


 


 


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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