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Sous la Botte (21)

VENUS BELLATRIX

Il faut pourtant en parler, bien que le sujet soit délicat, mais la question femmes prenait une telle importance dans les préoccupations de l'autorité allemande qu'il n'est pas possible de la passer sous silence. Ce sera le chapitre réservé qu'il y a trois siècles j'eusse écrit en mauvais latin sans que le diable y eût rien perdu.

La police des mœurs n'existait pour ainsi dire pas à Saint-Quentin avant la guerre. Quand les plaintes des pères de famille devenaient trop vives, les agents faisaient une petite rafle sur le trottoir de la rue de la Sellerie et cueillaient une douzaine de Fleurs-de-Bitume dont huit au moins étaient vénéneuses.

À l'arrivée des Allemands, le quartier des avariés à l'Hôtel-Dieu fut, par surcroît, ouvert tout grand et ses pensionnaires licenciées. L'effet fut rapide et désastreux pour l'envahisseur. Le professeur Dücker, « un des plus célèbres gonocologues de l'Allemagne, » comme le qualifiait avec emphase le commandant de la place, disait et répétait : - C'est insensé ! Je ne comprends pas qu'on laisse une ville dans un état pareil ! Et il ajoutait : C'est au point que nos réservistes n'oseraient pas retourner en permission. Voilà comment la Venus bellatrix fut avec nous pendant la bataille de la Marne, telle Aphrodite protégeant les Troyens….

L'autorité militaire allemande ne se perdit pas en lamentations et les étapes agirent et réagirent vigoureusement. Une communication furibonde tomba sur la mairie le 2 novembre 1914 :

Les chambres destinées aux maladies spéciales à l'Hôtel-Dieu sont absolument insuffisantes et indignes d'être habitées. Un traitement médical continuel et intensif, en dehors d'autres manques d'hygiène, y est impossible.

La municipalité doit nous fournir tout de suite une maison pour y mettre outre les femmes actuellement en traitement, le grand nombre de celles qui, selon toute vraisemblance , y arriveront encore, etc.

Suivait l'énumération détaillée de ce qui devait garnir l'établissement, depuis les gants en caoutchouc jusqu'au porte-plume de l'employé de bureau. Cette maison, vite aménagée, ce fut l'école maternelle de la rue de Fayet. Un règlement intérieur était aussitôt élaboré, bizarre par la minutie de ses prescriptions ; il y en avait huit pages. Voici l'emploi de la journée : 7 heures, lever ; 7 heures 45, café ; de 8 heures à midi , travail ; de 4 heures et demi à 1 heure, dîner ; de 2 à 4 heures, travail ; de 4 heures et demie à 5 heures, repas et café ; de 5 à 7 heures, travail ; de 7 heures et demie à 8 heures, souper ; à 9 heures, coucher. De 1 heure et demie à 2 heures et de 4 heures et demie à 5 heures, plein air. Le personnel de cet sorte d'hospice-prison était très restreint et tout marchait à la baguette et même… au martinet, instrument qu'exigea et réquisitionna le sous-officier directeur pour calmer les femmes par trop excitées Les pensionnaires y furent cinquante en moyenne, tant de Saint-Quentin que des environs. Cambrai, Caudry, etc., fournirent même un contingent. À Noël, on leur avait fait savoir que celles qui voudraient remplir leurs devoirs religieux le pourraient faire en toute liberté ; plus de la moitié de ces malheureuses communièrent très pieusement.

À « Fayet » avait lieu la visite sanitaire. Toute femme soupçonnée « d'aller ou d'être allée avec un Allemand » était aussitôt invitée – ce qui est une manière de parler – à se présenter à « Fayet » deux fois la semaine. Elle était photographiée, inscrite et recevait, avec un numéro d'ordre, un petit livret cartonné où un coup de timbre dans les cases disposées à cet effet constatait sa venue. Sur la couverture, un papillon vert énumérait les rues interdites après 5 heures du soir (heure allemande). Le policier secret Seidel était d'une adresse remarquable pour faire lever le gibier galant. Joli garçon, parlant le français comme vous et moi, sachant se mettre, se grimant bien, il jetait des coups de sonde : quand ça rendait, il prenait la belle sous le bras et « Pfuit ! Pfuit ! Fayet » Pensez à l'inaction, pensez aux difficultés du ravitaillement, pensez à tout ce que vous voudrez et soyez indulgent !

Bref, au 21 novembre 1914, 1 020 femmes avaient passé par la rue de Fayet, 400 avaient reçu le petit livret et étaient soumises à la double visite hebdomadaire. Les Allemands, comme d'habitude, avaient eu la main lourde, et il se produisit des erreurs lamentables. Le maire s'en plaignit vivement. Le général inspecteur des étapes von Nieber avoua qu'une fois – le bon apôtre ! - on s'était trompé, et il assura qu'on y regarderait de plus dorénavant.

Le professeur-docteur Fischel avait succédé au professeur-docteur Dücker et, non moins illustre gonocologue , apportait un incontestable sérieux dans sa fonction médicale : le microscope, les réactions e Wasserman, il mettait tout à contribution et n'admettait pas le doute : il lui fallait la certitude. Fde fait, la situation s'était assainie, au point même de devenir parfaite. Ajoutons que, par le premier train d'évacuation, l'autorité allemande renvoya en France libre un lot important de femmes contaminées, ce qui amena une protestation du gouvernement français.

                                                    

Saint-Quentin avait depuis longtemps la réputation d'une ville où l'on s'amuse – puisqu'on appelle cela s'amuser. Les officiers de l'armée d'occupation y trouvaient donc assez facilement chaussure à leur pied et ceux des environs y venaient faire la fête crapuleuse parfois. Les premières « professionnelles » prises à causer publiquement avec eux furent poursuivies par les gamins à coups de lazzi et de crottin de cheval… Les maisons de rendez-vous étaient nombreuses. On y menait la sarabande, surtout au début, avec les premières infirmières allemandes qui s'étaient abattues sur Saint-Quentin comme un vol de cantharides. Les Champs-Elysées où s'alignaient d'innombrables automobiles étaient transformés en lapinière. Le pyjama était de mode. Les soirées se donnaient en cet accoutrement. Par de belles nuits, Bout-d'Zan, Gaby et quelques autres, calot en tête et tunique de soldat sur les épaules, sautaient dans les autos qui attendaient à leur porte et filaient vers les centres d'aviation. Mais Rigadin un officier ainsi surnommé à cause de son physique avantageux qui n'aimaient pas les aviateurs, vendit la mèche et le jeu fut défendu. Les aviateurs se vengèrent, et ce pauvre Rigadin fut expédié en Russie d'où il ne revint pas. Ces dames, malgré tout, étaient patriotes. Pendant la relève de la garde, elles glapissaient derrière leurs fenêtres la Marseillaise ou la faisaient nasiller par un gramophone. Et quand les pauvres contaminées de Fayet furent renvoyées en France libre, elles se couvrirent de cocardes tricolores, chantèrent la Marseillaise et crièrent tout le long du chemin : « Sus aux Boches ! C'était pour leurs marks ! »Le mot de la situation fut dit par la belle Berthe C…, une fille superbe, d'importation parisienne et surprise à Saint-Quentin par l'invasion. Le duc de Meclembourg, qui en était épris, parlait, vu la dureté des temps et la diminution des hautes soldes, de réduire de moitié la mensualité qu'il lui servait pour venir prendre une tasse de thé chez elle. - De Moltke, lui répondit-elle, a essayé le même coup. Mais ça n'a pas pris. Si tu crois, Monseigneur, que c'est pour mon agrément que je te reçois ?

                                                          

Il me resterait à parler de ces établissements que, suivant une formule connue, la morale réprouve et la police tolère. Je n'ose vraiment pas. On ne peut cependant pas passer sous silence le fameux Nur für Offiziere peint en noir sur la lanterne du plus confortable. Cette inscription excita la fureur de certains sous-officiers du front ; ils en répandirent des photographies parmi leurs camarades : cela fit scandale, vint aux oreilles des grands chefs, et la honteuse inscription disparut. Les troupes de combat, rentrant en ville, scandaient un chant dont, au refrain, on saisissait ces mots : «  … les cochons des étapes. » On les fit taire. Les maisons en question avaient été d'abord évacuées. Il fallut bientôt les remplir et ce fut des négociations d'un comique achevé, car, même et surtout sur ce chapître, l'autorité allemande apporta son esprit de système et de réglementation excessive. Quand on pense que le dossier « mœurs » était le plus considérable de la kommandantur ! Pour l'opération que je viens de dire, elle avait essayé de s'en décharger sur la mairie. M. Gibert s'excusa par un mot impayable : - Je ne m'occupe pas de ré-empoissonnement : ce n'est pas dans les attributions d'un maire français. Il y a pour cela des « vagabond spéciaux. » Vers la fin de l'occupation, le tenancier de la maison numéro 1 se présenta fiérement à la mairie et dit au maire : - J'ai fait tout mon possible et j'ai la conscience d'avoir rendu un grand service à la population. Grâce à moi, on a laissé tranquilles les femmes honnêtes. - Après la guerre, répondit gaiement Gibert, je vous ferai donner les palmes académiques.

 


 


 


 


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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