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Sous la Botte (20)

LE VIDAGE DES USINES

Les Allemands commencent à prononcer une attaque de grand style contre les usines et en entreprennent le vidage qui, avec celui des maisons de commerce, dura trois ans et plus. Ils réussirent à faire place nette, ce qui n'est pas un petit résultat. Le chef pillard officiel était un certain Goërz, capitaine en temps de guerre, mais pendant la paix important manufacturier près d'Aix-la-Chapelle.

Il se montrait froidement insolent, cynique et méprisant, mais compétent et très attaché à sa fonction qu'il remplissait en conscience – si l'on peut dire : une vocation !

Voici, par exemple, comment cela se passe chez Georges Morel, à sa retorderie du chemin de Gauchy, le 1er janvier, pour les étrennes de cet homme aimable et sympathique, devenu, à force de travail, un industriel important.

                                                                 

Il lui avait été ordonné de se trouver là dès le matin. J'assiste, personnage muet, à la scène. À 8 heures arrivent six chariots, puis Goërz lui même, son secrétaire, une dizaine de soldats et quinze ouvriers réquisitionnés. La marchandise est enlevée avec beaucoup de précautions et rien n'est négligé : coton fil simple, trame et chaîne, coton retors, gazé, mercerisé et noir. Même les fonds de caisses des ouvrières qui n'ont pas terminé leur tâche sont ramassés et pesés comme le reste. Cela fait en tout 29 679 kilogrammes et une fraction, dont Goërz donne reçu en forme et en poids, mais il se refuse à inscrire la valeur : 106 000 francs.

Il y a bien encore les grands métiers à retordre où le bronze domine. C'est tentant, mais ce n'est pas du rayon de Goëtz. Un collègue s'en chargera. Nous y reviendrons.

À LA BASILIQUE

Cette petite affiche manuscrite avait été clouée sur la grand'porte de la Basilique : « Un service solennel sera célébré le lundi 4 janvier, à 10 heures et demie du matin, pour les soldats de la Ville, du 10e territorial, du 87e, du 287e qui sont tombés au champ d'honneur, ainsi que pour les blessés décédés dans nos ambulances depuis le mois d'août. Tous les fidèles sont invités à assister à cette cérémonie funèbre. »

L'immense Basilique était pleine et bien des gens qui n'en font pas leur maison de retraite avouaient leur émotion en sortant. Le conseil municipal tout entier, les chefs de service et les habitués de la mairie se groupaient dans le haut-chœur. Des fauteuils et des places d'honneur étaient réservés à la direction et au personnel des ambulances. Le temps se montra de circonstance : les cierges de l'autel et ceux du catafalque étoilaient une obscurité de crépuscule. La montre était garnie de deux faisceaux de drapeaux tricolores. Raugel junior tenait le grand orgue et Civile, avec des moyens restreints, fit exécuter une partie de la messe de Vittoria et quelques mélodies palestiniennes. Tout le clergé de la ville siégeait en habit de chœur. M. l'archiprêtre célébra la messe. Pas un mot ne fut prononcé. Ce fut fort bien.

Pendant la cérémonie, l'autorité allemande fouillait dans les tiroirs du cabinet du maire, à l'Hôtel de Ville.

LE COMTE DE BERNSTORFF.

Un nouveau personnage avait fait son apparition à Saint-Quentin, où il devait jouer jusqu'à la fin un rôle de premier plan, Arthur, graf von Bernstorff, nommé commandant de ville en remplacement du major von Arnaud de La Ferrière, qui cherchait à la bibliothèque les preuves de sa lointaine origine française dont il ne se montrait pas médiocrement fier.

Sur Bernstorff, je ne puis que répéter ce que j'en ai dit ailleurs et que voici : âgé de quarante-trois ans en 1914 et quoique portant beau, le comte de Bernstorff paraissait vieux. Il gouverna Saint-Quentin à la prussienne, c'est à dire avec la certitude de sa supériorité due au double avantage d'être gentil homme et Allemand. Il était capable de justice par condescendance et d'indulgence par dédain. Au vrai, l'être le plus médiocre qui se puisse imaginer et le jouet de ses subordonnés : violent et sanguinaire par le gendarme Malzahn dont il avait peur ; insolent et ridicule par l'inamovible Hauss qui paraissait le tenir et avoir été constitué son espion ; cruel par Friedmann, le premier conseiller de justice., et modéré par Vogt, le second ; brouillon par Bonsmann et m méthodique par Günther , les deux conseillers financiers, répugnant enfin par Fitzner : il n'était qu'un reflet. Son grand chef, l'inspecteur des étapes, le lieutenant-général von Nieber, ne paraissait faire aucun cas de lui. Bernstorff daigna expliquer au maire qu'il était « de la carrière » et non un vulgaire officier de garnison. Pour rester dans la tradition de l'armée prussienne, il a épousé une fille riche de Cologne, Mademoiselle Stollewerk, du chocolat Stollewerk, le meilleur de l'Allemagne.

Il débarquait assez fréquemment à Saint-Quentin des publicistes neutres à qui la kommandantur faisait faire les honneurs de la ville et dont la presse allemande reproduisait avec empressement les articles quand ils étaient louangeurs de la manière allemande – c'est-à-dire presque toujours, car, à l'époque, on nous croyait bien perdus et Vx victis ! Or, de ce fatras, je retire une étude du « correspondant de guerre » Bald Koppel qui voyageait en Belgique et dans la France occupée pour la feuille de Copenhague bien connue Politiken. C'est un ramassis de pauvretés. Cependant, je découpe dans ces colonnes désertiques une anecdote qui démontre que le Mecklembourgeois Bernstorff était à l'occasion un fameux Gascon.

Voici donc le passage :

                                                        

Je fus tout à fait surpris quand, lors de ma présentation au mess des officiers, le commandant de Saint*-Quentin me parla couramment en danois : C'est le comte de Bernstorff, bien connu en Danemark, qui fut pendant quatre ans attaché militaire à l’ambassade d'Allemagne à Copenhague. À table, j'étais assis à côté de lui et je profitai de l'occasion pour lui demander si maintenant, à l'intérieur de la ville tout était tranquille. - Tranquille, dit-il, cela dépend comme on l'entend. Oui, ici, c'est tranquille, mais l'on est sur ses gardes. La ville fourmille d'espions. Et, après une courte pause, il continua : - Mais aussi cela va vite pour eux. Une demi-heure après que j'ai signé le protocole, tout est terminé. Et, après une nouvelle pause : - Mais, en outre, la ville est remplie de soldats anglais et français déshabillés, qui se cachent depuis la bataille. Il est pourtant strictement défendu de les cacher, mais les habitants le font cependant et, s'ils sont pris, je dois les faire fusiller. Cela peut être dur pour celui qui est lui-même père de famille, mais que puis-je y faire ? C'est la guerre. - Oui, mais les soldats qui se tiennent cachés sont-ils également fusillés ? - Non, j'ai jusqu'ici arr^étéde quatre à cinq cents hommes qui ont été envoyés en Allemagne comme prisonniers. Mais maintenant, il en ira ainsi : demain, c'est le dernier délai. Nous leur avons si souvent ordonné de se livrer que c'est maintenant leur propre faute s'ils ne le font pas. Dès demain, ils seront fusillés sans merci., car il faut que cela ait une fin. C'est comme cela la guerre ! Justement aujourd'hui j'ai dû condamner à huit ans de maison de correction une femme parce qu'elle avait un téléphone privé dans sa maison. Et c'est la punition la plus douce que je pouvais lui infliger. - Oui, mais huit ans ? - Et oui ! Car cela est défendu. Et pourtant toutes les villes se tiennent en communication par des conduites souterraines. Et savez-vous aussi où ils mettent leur appareil ? Dans leur lit !…. J'arrive dans une maison où tout le monde gémit parce que le grand-père est terriblement malade et à la mort. Bien, dis-je, voyons s'il peut être encore transportable. Et justement il avait effectivement le téléphone dans son lit ! C'est pourquoi il faut une attention soutenue, et c'est pourquoi aussi le calme doit régner après 8 heures u soir et personne ne doit plus quitter sa maison. - Cela , je ne le comprends pas tout à fait, dis-je, justement pour ce motif qu'à ce qu'il me paraît, les habitants mènent une assez triste existence. Ils ne reçoivent pas de journaux, ils ne reçoivent pas de lettres ; ils sont complètement séparés du monde. Et cependant ils doivent encore, par dessus le marché, passer chez eux les longues soirées et filer la trame de leurs tribulations pendant que leur arrivent d'en bas le cliquetis des éperons et les conversations des officiers. Pourquoi ne peuvent-ils pas le soir se rendre visite les uns aux autres afin de pouvoir pour le moins bavarder un peu entre eux ? Ne pourriez-vous pas leur procurer ce plaisir, Monsieur ? - Plaisir, dit tranquillement le comte von Bernstorff ! Bon ! Bon ! Mais vous ne faites pas attention à une chose : la guerre n'est pas un plaisir, honoré Monsieur.

Bernstorff se vantait. Nouvellement arrivé, il n'avait pas encore eu le temps de faire preuve de tant de férocité et, quant à l'histoire du téléphone caché dans le lit du moribond et de cet autre découvert chez une femme, c'est de la faribole. Mais, pour augmenter le prestige mondial de l'Empire, il est glorieux de mentir.

Madame Duhamel, cette bonne Française condamnée à la prison à la suite de l'arrestation de deux Anglais chez elle, y avait été indignement traitée. Reléguée dans le quartier allemand, en butte aux plaisanteries obscènes des soldats, couchée sur la paille, nourrie misérablement, affaiblie par des hémorragies, elle fit demander un prêtre et un médecin. On lui en proposa d'Allemands qu'elle refusa. Son état devint tel que le 

                           

 

médecin de la prison consentit à se rendre auprès d'elle, mais il se conduisit ainsi que cette honnête femme le traita de « salop » et de de « goujat ». On en référa à Friedmann, le conseiller de justice, qui répondit que les mœurs, ce n'était pas « son service, » mais qu'il allait se rendre compte de la valeur des épithètes injurieuses. Justement, il était en train d'instruire contre une fille qui, serrée de près par un officier, lui avait lancé en plein visage le mot « Flûte ! » et l'officier s'était plaint à la kommandantur d'avoir été insulté. Mesrzecki fut mandé incontinent, toute affaire cessante.

- Mon Dieu, dit-il, « Flûte ! » ça ne signifie pas grand'chose. Dans le cas présent, cela peut se traduire par : « Laissez-moi tranquille. »

- Alors, interrogea Friedmann après une minute ou deux de réflexion, cela est moins grave que « M…. ? »

- Oh ! Certainement, acquiesça Medrzecki.

- Je vous remercie, dit Friedmann poliment.

Medrzecki n'avait pas fini ! Il accourait justement chez moi pour établir, si possible, la signification du mot Boche, sur lequel le comte de Bernstorff exigeait un rapport immédiat. Je n'avais pas le Dictionnaire d'argot de Delvau sous la main, mais je pus de mémoire apprendre à ce bon et intelligent Medrzecki que Boche voulait dire, en langage d'atelier, maladroit, lourdaud, ce qu'avaient la réputation d'être – jadis – les ouvriers venus à Paris de l'autre côté du Rhin. À ce qualitatif on ajouta le radical du mot allemand, d'où primitivement Alboche et, par simplification finale, Boche. Si le commandant n'est pas content !…

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