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Sous la Botte (19)

                   1915

                                                                                          JANVIER 1915

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LES EXÉCUTIONS DU 1er JANVIER

                                                     

L'ANNÉE 1915 s'ouvre par un triple sacrifice humain. Les Allemands fusillent, à la caserne, sans jugement, MM. Ancelet, Caudry et Joly. « L'injustice frappe bien davantage, » a dit tout à l 'heure devant moi un ouvrier. C'est un mot profond. Il faut du sang pour nourrir la Terreur, mère de la Sécurité précaire.

M. Ancelet, âgé de soixante-deux ans, était originaire de La Bouteille (arrondissement de Vervins). Il avait été voyageur de la maison de draps Ségais et vivait de ses rentes à Gauchy, tout près de la ville. Son père, maître d'école, avait laissé le souvenir d'un honnête homme. M. Ancelet était assez original et cachotier. Il rassemblait une foule de choses dont il faisait une collection hétéroclite. Il parît qu'il possédait un ou deux fusils Dreyse ramassés, après lz 19 janvier 1871, sur le champs de bataille de Saint-Quentin. Au cours d'une perquisition, ces armes auraient été trouvées roulées dans une couverture, sous son lit. Il fut enlevé de chez lui brutalement, en pantoufles, sans pouvoir dire adieu ni donner une explication à sa sœur qu'il rencontra.

Caudry était un manouvrier d'Hargicourt, né le 2 janvier 1872. Il fut dénoncé par sa femme, une ivrognesse qui lui avait donné 7 enfants de sept pères différents, comme ayant en sa possession des armes cachés, ce qui était vrai.

Joly, né à Neuville le 31 mars 1880, était chef mécanicien sur le chemin de fer de Guise où l'avait fait entre son père, l'un des meilleurs et plus fidèles serviteurs de la Compagnie. Il était très bien noté. Son livret de mobilisation portait qu'il devait attendre à son poste, sur la voie ferrée, une convocation…. Qui ne vint point.

Dans quelles conditions fut-il arrêté ? Voici ce que j'ai pu savoir : Madame Martin, femme d'un chef de dépôt de la Compagnie de Guise, avait donné à Joly la clef d'un petit immeuble qu'elle n'habitait plus, cour de l'espérance, le priant de le surveiller. Or, dans cet immeuble, après la débandade du 10e territorial, le 28 août 1914, le frère de Madame Martin, Amédée Michel, était venu se déshabiller. Tout le monde dans la « cour » l'avait vu entrer en soldat et sortir en civil. Ses effets militaires, il les avait jetés dans la citerne . Et c'est cette défroque qui va entraîner la mort d'un homme.

La cour de l'Espérance était assez bruyante le 28 décembre 1914. Louise Boulmé, femme Berne, se disputait avec une dame Lorquin pour une question de linge que l'on aurait pris à l'autre. Berne entra dans la dispute. Des soldats allemands, attirés parle bruit, intervinrent et voulurent arrêter Berne, qui se sauva. Pourquoi la femme Berne crut-elle que ces soldats avaient été appelés par Madame Joly, je ne sais ; mais au comble de la fureur, elle dit à la patrouille : « Ce n'est pas celui-là qu'il faut arrêter, c'est celui-ci, » en montrant Joly qui se tenait sur le pas de sa porte. Et elle précisa : Il a caché des territoriaux et l'on trouvera des armes et des uniformes dans sa citerne. Et, le lendemain, elle alla répéter ses accusations devant un officier qui logeait chez M. Aquaire. Les soldats, n'ayant peut-être pas bien compris, n'avaient rien dit, mais l'officier, comme de juste, n'eut rien de plus pressé que d'avertir à la Kommandantur où le fameux Hauss, le factotum de Bernstorff, prit aussitôt l'affaire en mains. La femme Berne fut mandée, dit Joly le lendemain et confirma sans doute ses dénonciations : elle ne pouvait plus faire autrement ! Des gendarmes, envoyés aussitôt au faubourg d'Isle, demandèrent à Joly : - Avez-vous la clef ? - Oui, dit Joly, et il la tendit. Avec un crochet, les gendarmes retirèrent les habits militaires de la citerne. C'était la preuve ! Il n'en fallut pas plus. Joly eut beau protester : la cause était entendue.

La suite, la voici. C'est un rapport de M. Vatin, chef du bureau de l'état-civil, touchant « la prise de possession » des corps de MM. Ancelet, Caudry et Joly :

L'exécution a eu lieu le 1er janvier, à 11 heures 15 du matin (heure allemande), à la caserne Saint-Hilaire, dans un terrain situé derrière le bâtiment principal, à proximité du gymnase.

Les condamnés se trouvaient détenus à la prison, rue Chantrelle. Une voiture gardée militairement alla les chercher pour les conduire à la caserne. On leur avait dit que leur séjour à la caserne serait très court, car ils devaient partir pour l'Allemagne le jour même. (M. Ancelet avait même fait demander du linge). Arrivés à la caserne, ils furent gardés par neuf soldats (les mêmes qui devaient composer le peloton d’exécution) qui appartenaient à la 3e compagnie du bataillon en garnison à Saint-Quentin. Lorsque le major de la garnison arriva, vers 11 heures, un des prisonniers lui demanda à quelle heure ils devaient partir pour l'Allemagne. L'officier fit alors placer les soldats en cercle autour des détenus et donna lecture de la condamnation.

Les trois malheureux se mirent alors à trembler et à claquer des dents.

On disposa les trois hommes sur une même ligne, à 1 mètre 50 environ l'un de l'autre et à peu près à 10 mètres du peloton d'exécution. Les soldats étaient placés sur deux rangs, le premier rang genou en terre et le second debout. Chaque condamné avait donc en face de lui trois soldats, celui du premier rang avait ordre de viser au cœur et les deux soldats du second rang devaient tirer à la tête. Tous ces ordres avaient été donnés avant l'arrivée des prisonniers.

Après que les prisonniers et soldats furent placés, le major de la garnison donna l'ordre au sergent-major de bander les yeux des condamnés. MM. Caudry et Joly se laissèrent faire mais M. Ancelet refusa. L'officier lui déclara que s'il ne voulait pas se soumettre aux ordres donnés, il allait le faire « crosser » par les soldats. M. Ancelet se laissa alors mettre un bandeau sur les yeux. L'officier commanda le feu. MM. Caudry et Joly furent tués sur le coup par une balle dans la poitrine et une en pleine bouche : la troisième ne fut pas retrouvée. M. Ancelet fut touché légèrement à la poitrine et une balle lui effleura le côté droit de la tête traçant un sillon de quatre centimètres de longueur à la partie supérieure du temporal. Quant à la troisième balle, elle ne fut pas non plus trouvée. La victime tomba sur le dos, poussant des cris, remuant les bras et faisant des soubresauts terribles. Le major de la garnison ordonna au sergent-major de donner le coup de grâce. Ce sous-officier s'approcha et lâcha un coup de fusil dans l'oreille de la victime. La mort s'ensuivit. On enleva alors les trois cadavres et on les déposa dans trois cellules derrière le corps de garde. Lorsque nous avons pris possession de leurs corps. MM. Caudry et Joly étaient exsangues, mais non défigurés. Quant à M. Ancelet, sa tête était dans un état épouvantable. Le crâne avait éclaté, le sommet était soulevé et toute la matière cérébrale était sortie : les soldats l'avaient recueillie et mise dans un veston. La tête du malheureux mesurait certainement 40 centimètres du menton au sommet du crâne.

Nous avons fouillé les vêtements des exécutés et déposé les objets trouvés à la police municipale afin qu'ils soient remis aux familles. Puis, selon les ordres reçus, nous avons fait transporter les trois cadavres, que nous avions mis dans des cercueils, à la morgue du cimetière Saint-Jean.

Les soldats allemands présents à la caserne avaient voulu assister à l'exécution. Les uns s'étaient mis aux fenêtres, d'autres avaient grimpé sur les latrines provisoires situées à proximité. Ces derniers étaient même si nombreux que les planches ne purent supporter leur poids et que les soldats tombèrent dans autre chose encore que de la boue…

Il avait fallu donner une raison valable aux soldats du peloton puisqu'il n'y avait pas avis de conseil de guerre suivi d'une sentence de l'autorité compétente. Voici ce qui leur fut dit et qu'ils répétèrent : « Le plus vieux, qui n'avait pourtant pas une tête à cela, était un espion ; quant aux deux autres, ils avaient tué un chauffeur d'automobile et avaient jeté son corps dans le canal. Ils avaient mérité la mort. »

À l'Hôtel de Ville, on s'était inquiété, sur de fâcheuses rumeurs, su sort destiné à ces trois hommes. Aussi , le matin du 1er janvier, un capitaine état-il venu dire au maire qu'il ne s'émût pas et que l'affaire était arrangée. Quelques heures après, en effet, elle était définitivement enterrée.

L'inhumation des victimes, dont les corps avaient été déposés à la morgue du cimetière Saint-Jean, eut lieu le 2 janvier. Une quinzaine de personnes, prévenues à la hâte, y assistèrent. Le cimetière était gardé par des forces importantes de police. Le silence ne fut troublé que par les gémissements du jeune fils de Joly qui criait sans qu'on pût le calmer : « Papa ! Papa ! » Friedmann, le conseiller de justice, entrant l'après-midi pour prendre le thé dans la pâtisserie C…, l'air joyeux, fut interrogé par ses camarades sur la raison de son épanouissement. Il répondit en allemand : - J'ai fait fusiller ce matin trois Français. Puis, prenant un temps, il ajouta : - Et j'espère bien ne pas en rester là.

La femme Berne fut arrêtée lors de son rapatriement en 1918 et dirigée sur Marseille où elle comparut, le 14 avril 1918, devant le 1er conseil de guerre. Elle fut condamnée à mort à l'unanimité. Madame Joly, entendue comme témoin, succomba à l'émotion dans l'Hôtel où elle était descendue.

CORRESPONDANCE

Notre plus grande souffrance était de ne rien savoir des êtres qui vivaient – ou mouraient – de l'autre côté. Assez naïvement, on avait, en septembre, déposé une grande quantité de lettres ouvertes à la mairie afin qu'elle les remît à la Kommandantur qui espérait-on, les ferait parvenir en France libre par la Suisse, d'autant qu'elles étaient affranchies avec des timbres allemands. Les timbres furent bien oblitérés, mais les lettres furent reportées de la Kommandantur à la mairie sous ce prétexte ….. qu'il y en avait trop.

De l'autre côté non plus on ne restait pas inactif et des négociations étaient engagées avec la Suisse qui eurent quelques effets utiles.

En ce qui concerne, ma femme et moi, dans le seul mois de janvier, nous bénéficiâmes par deux fois de ces heureux résultats et voici comment. Le 1er janvier, la Kommandantur remet à l'Hôtel de Ville un long bordereau parvenant de l'Office gratuit de correspondance avec les prisonniers, de Genève, qui porte : M…….., rue………, à ………., demande ses nouvelles de M………, rue………., à Saint-Quentin. Les blancs sont remplis à la main, bien entendu, et une colonne, large de deux centimètres, est laissée à la réponse qui ne doit pas excéder deux lignes. Cette réponse, d'un bout à l'autre du bordereau, est « Allons bien » avec des variantes : il ne faut pas semer l'alarme. Le M….. qui demandait ainsi de mes nouvelles pour les transmettre à ma famille et qui le fit très oblgeamment, était un député socialiste, M. Ringuier, dont j'avais assez vivement combattu la candidature au mois d'avril précédent et qui s'en vengeait ainsi avec beaucoup d'esprit – et de cœur. L'Union sacrée !

Second courrier. À la fin du mois, je suis demandé à la Kommandantur où je me rends l'âme sereine, car un brave agent de police, chargé de donner des renseignements sur les appelés, est accouru me prévenir. Un gamin habillé en soldat sort un carton rose d'un tiroir et essaie de lire. Ce sont des noms propres, il n'y parvient pas. En désespoir de cause, il me confie le bienheureux carton et quoique les termes en soient d'une concision toute lacédémonienne, je suis complètement rassuré sur le sort de tous les miens. Je rends la carte, il la déchire et m'annonce qu'il n'y a pas de réponse. Ça ne fait rien, ça va mieux ! Que le nom du docteur Frédéric Ferrière qui imposa la création d'une section des civils à l'Agence des Prisonniers de Genève soit béni !

 

Cette fois, voici quel avait été, ainsi que je l'appris plus tard, le mécanisme de transmission. Sur un avis paru dans les journaux, ma belle-mère avait envoyé une lettre courte, mais explicite au Comité de la Croix-Rouge, à Genève. Celui-ci la passa à l'Agence des Prisonniers. Là, la lettre fut réduite à sa plus simple expression sur un carton rose et remise à l'autorité allemande… Après examen et enquête, celle-ci transmettait dans les formes que je viens de dire – ou ne transmettait pas : cinquante essais n'eurent que cette unique conséquence !

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