Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (18)

Sous la Botte (18)

NOËL ALLEMANDE.

La Noël est la grande fête de l'année pour les Allemands. Ils font des préparatifs considérables et des réceptions s'organisent dans toutes les « formations, » et Dieu sait s'il y en a ! Un banquet de sept cents ouverts devait même réunir toutes les autorités majuscules et minuscules, mais il est décommandé sur un désir de l'empereur : les temps ne sont pas à la joie. Un concert spirituel est donné à la Basilique avant lequel l'édifice est visité dans tous les coins er recoins comme le palais du parlement d'Angleterre depuis la conspiration des Poudres. Le secrétaire de la Basilique me dit que les chants religieux ont été remarquablement exécutés . Quant au soliste, c'était un ténor des concerts Colonne et qui est venu prêter plusieurs s fois son concours, l.ors de grands mariages à Saint-Quentin.

Le beau Noël ! Ciel d'hiver bleu d'acier avec les reflets d'or blanc du soleil sur les choses. Au toits, un peu de neige, accessoire obligé.

Voici, par exemple, comme se célèbre la fête chez M. Marchandier, au bureau des « pionniers » : une longue table garnie de pommes, oranges, noisettes, petits gâteaux secs et d'innombrables cigares est dressée dans la pièce principale ; en l'un des coins de cette pièce, un sapin aussi haut que le permet le plafond ; il est agrémenté de banderolles de papier, de flocons blancs « pour faire la neige, » de bougies et de quelques objets d'utilité. À 5 heures et demie, tout le monde est là, officiers du corps et soldats attachés au bureau. La fête commence par un chant à l'unisson, puis le chef prononce un discours de circonstance. Nouveau chant et nouveau discours du second officier. On attaque les friandises, les officiers vident leur verre aux victoires allemandes et s'éclipsent. Plus libres, sous-officiers et soldats s'en fourrent jusque, sus-que, jus-que là, chantent, déclament et fument jusqu'à minuit ; cinquante litres de bière sont à la disposition de la troupe qui comprend moins de dix buveurs. Le lendemain, la maison était dans un état affreux et des souvenirs restaient un peu partout, solides et liquides, de cette longue beuverie.

Il en fut de même dans toutes les « maisons de garnison, » c'est à dire où les occupants se trouvaient assez nombreux pour organiser sans ridicule une petite bombance. On pria, en maints endroits, les propriétaires d'accepter un verre de bière et, au début des ripailles d'officiers, une coupe de ce mélange de champagne et de vin rouge que les Allemands nomment du Sang-de-Turc. Ni violences ni désordres, c'était la fête, et religieuse, qui mieux est.

La capacité allemande dépasse toute mesure. Dans la vaste maison de Me Rietsch, avocat, les occupants donnaient fréquemment des « soirées de bière. » Pendant l'une d'elles qui dura de 8 heures du soir à 5 heures du matin, six officiers d'intendance, MM. Schultz, Reckman, appelé par les autres « herr director, » Galinger, Remmler, Veidner, instituteur remarquable par sa saleté, et le comte de Villaret, évidemment d'origine française et, en tout cas, homme de bonne compagnie et relativement sobre, vidèrent douze bouteilles de vin et cinquante bouteilles de bière ad exercilium salamandrx !

ON NE PEUT PASSER

Le dimanche 27 décembre après-midi, un agent de la police volontaire vient m'avertir que mon confrère du Journal de Peronne et Madame Eugène Quentin sont au corps-de-garde, couchés sur la paille, et qu'on ne les lâchera que s'ils trouvent un répondant qui leur donnera, avec sa caution, le vivre et le couvert. Je ne m'attarde pas à tâcher de savoir pourquoi ni comment Quentin se trouve en cette fâcheuse situation, mais je lui fais dire à la hâte que la caution est toute trouvée et qu'il dormira ce soir dans un bon lit. Je prends mon chapeau et mon parapluie - car il pleut – j'ouvre la porte et….. je me trouve en présence de deux paysannes coiffées d'un mouchoir à carreaux qui me donnent tout de suite l'impression de sortir de derrière un portant de l'Opéra-Comique. Le contraste est même piquant : l'une plutôt forte, assez haute en couleurs, l'air épanoui, l'autre longue, mince et pâle… Elles poussent sans conviction une sorte de voiturette-berceau comme en ont les femmes du Nord, où sont entassées des hardes et quelques marchandises sans intérêt et m'interpellent en mauvais patois rouchis - elles n'ont pas l'accent – pour me demander où passe la nuit. On leur a donné mon nom paraît-il, en les assurant que je les tirerai d'affaire. Diable ! En attendant, ma conviction est faite

- Mesdames, dis-je en m'inclinant, voulez-vous nous faire l'honneur de prendre une tasse de thé avec Madame Elie Fleury et moi. Vous vous sécherez et on vous logera.

Elles éclatent de rire et se présentent.

- Madame Bouttieaux…, la femme du colonel.

- Voyons… Bouttieaux…. Le grand chef de l'aviation ?

- Lui-même… et Mademoiselle Mévis.

Ces deux dames arrivent de Sedan où elles étaient infirmières de la Croix-Rouge. Leur hôpital fermé par les Allemands, elles ont décidé de rejoindre les lignes françaises, rien que cela ! Elles prennent Chauny comme objectif, persuadées qu'elles sont que cette ville sera bientôt reconquise . Il serait cruel de les décourager, je ne leur cache pas cependant que la tentative est hasardeuse. Jusqu'ici, elles ont eu beaucoup de bonheur, mais les difficultés vont s'accumuler…. Quant à les loger, avec le ménage Quentin en expectative et trois officiers dans les escaliers, c'est difficile, mais ma femme n'a qu'à expliquer la situation à Madame Émile Carpentier pour que celle-ci leur offre – et de tout son cœur – deux chambres dans la plus belle demeure de Saint-Quentin.

Or, elles ne passèrent pas ! Finissons leur histoire que me compléta Madame Bouttieaux elle-même en 1918, à Paris.

Elles arrivèrent – difficilement – à Noyon où le maire, M. Noël, fut plus décourageant que je ne l'avais été. Elles errèrent pendant des semaines et des mois entre Noyon, Saint-Quentin, Péronne et Ham. Elles rencontrèrent enfin une mignonne jeune femme, Madame Vansebrock, qui m'avait bien intéressé, le 21 octobre précédent, à Saint-Quentin. Elle aussi voulait passer. Pensez donc ! Elle s'était mariée cinq jours avant la mobilisation ., à Escaudœuvres, près de Cambrai, avec un lieutenant de vaisseau qui avait rejoint Cherbourg après la cérémonie…..Et, malgré l'invasion, elle était partie bravement, en souliers vernis, pour le retrouver… - Je passerai, me disait-elle avec résolution, je passerai, mais aidez-moi. C'était si déconcertant qu'il n'y avait rien à objecter. Je lui donnai des noms de braves gens (mais en lui défendant de les écrire) dans les différentes directions où elle pouvait pousser ses pointes. Elle fut bien accueillie partout, paraît-il, mais elle était là, échouée à Noyon, et elle se jeta dans les bras de Madame Bouttieaux en s'écriant : « Nous passerons ensemble. » Mademoiselle Mévis, trop souffrante pour continuer, entra chez les Dames de Saint-Thomas de Villeneuve, où elle fit la classe aux petites filles. Mesdames Bouttieaux et Vansebrock errèrent parallèlement au front interminable. À Marchélepot, dans a Somme, elles s'arrêtèrent à bout de forces… et de chaussures. Elles obtinrent d'un commandant pitoyable d'être transportées en chemin de fer à Cambrai où Madame Bouttieaux remit la petite mariée à sa belle-famille, puis tenta de passer par Arras. C'était tomber de Charybde en Scylla. Arrêtée comme espionne, longuement emprisonnée, nourrie dans un seau à ordures, elle passa enfin devant un conseil de guerre et là elle joua le tout pour le tout : elle dit qui elle était et qui son mari. Cette crânerie, lui valut, non sans une âpre résistance, un acquittement et d'être envoyée en France libre au titre d'infirmière diplômée de la Croix-Rouge.

La petite mariée attendit la libération du Nord et, neuf mois après, donna un joli bébé à son époux.

M. ET MADAME EUGÈNE QUENTIN

Et les Quentin ?

Nous ne les oublions pas, mais il est certain que leur délivrance fut du coup retardée d'une heure ou deux. Ils nous arrivèrent dans la soirée, formalités remplies. Voici l'histoire : Eugène Quentin, propriétaire et rédacteur, après son père et son grand-père, de l'honnête et intéressant Journal de Péronne, ne pouvait se tenir de prendre des notes sur les menus incidents de chaque journée. Les Allemands le surent par l'indiscrétion d'un sot et la maison fut brusquement envahie. Sur le bureau, ils saisirent une feuille volante avec l'indication d'un mouvement de troupes. Le reste leur échappa, mais cela suffisait pour mener l'écrivain au mur.

Tout le monde fut enlevé : Quentin, Madame Quentin, un employé présent, plus la femme de chambre, et mis au secret le plus rigoureux. Dans sa prison glaciale, Quentin trouva un couvercle de boîte à chaussures et écrivit dessus, au crayon, un petit mémoire démontrant l'avantage qu'avaient les historiens à consulter les notes des chercheurs locaux et il cita en exemple le colonel Lévy qui, pour sa Campagne du Nord, 1870-71, avait eu recours aux documents rassemblés par lui, Eugène Quentin, lors du siège de Péronne et de l'occupation de la ville. Ce mémoire rédigé certainement avec un bon sens souriant, dut faire quelque impression sur le lecteur, et Quentin, qui s'attendait au pis et en avait gaillardement pris son parti, fut simplement déporté à Saint-Quentin et on lui fit savoir que son retour à Péronne ne dépendait que d'une chose : la remise de son manuscrit tout entier à la Kommandantur du lieu.

Ce fut un homme délicieux qu'Eugène Quentin – je parle de lui au passé, car il n'a pas survécu à la guerre. Malgré son âge (soixante-dix ans), il était resté vif d'esprit et de corps et ne demandait à la vie que ce qu'lle peut donner, tout en profitant du meilleur. Aussi était-il parfaitement heureux et ne faisait-il que des heureux autour de lui. Il rendit mille services, se créa une foule de relations et ne nous causa qu'un chagrin : son départ.

Voici ce qui, après neuf mois de supportable déportation, amena ce départ. L'anecdote est piquante. Madame Quentin avait été assez tôt ramenée à Péronne et pouvait, une fois par mois, prendre le train de Saint-Quentin. Or, le secrétaire de la mairie de Péronne vint à mourir. Nous eûmes tous ensemble la même idée. Madame Quentin apporta le fameux manuscrit cousu dans sa robe (on ne lafouillait plus) et sur des papiers différents, avec des plumes à divers degrés d'usure et des encres plus ou moins noires, Quentin, travaillant surtout la nuit de sa rapide et fine écriture, établit une copie dont il enleva, bien entendu, tout ce qui pouvait éveiller la susceptibilité des Allemands – et même il y glissa quelque éloge de leurs qualités : la méthode, la discipline, la rapidité d'exécution, etc. Madame Quentin doubla sa jupe de cet apocryphe, qui fut déposé par M. Marchandise, faisant fonction de maire de Péronne, dans le tiroir du feu secrétaire dont la clef fut jetée. Et Quentin, qui se rendait deux fois par jour à la Kommandantur de Saint-Quentin pour faire constater sa présence, dit innocemment à l'officier chargé de ce service et d'ailleurs agacé de cette quotidienne apparition du spectre de Banco à 1 heures du matin et à 4 heures de l'après-midi : Je n'ai aucune raison de me taire puisque je ne compromets plus personne. M. Tabary est mort, et c'est à lui, mon vieil ami, que je remettais mes notes au fur et à mesure que je les écrivais. Vous pouvez en aviser vos camarades de Péronne.

Ce ne fut pas long. Les gendarmes se précipitèrent, mirent tout au pillage dans le bureau du feu secrétaire, fracturèrent le tiroir à la clef perdue et emportèrent triomphalement le paquet. On lut les notes et Quentin en reçut de grands éloges. Cependant, on ne les lui rendit pas et on ne l'autoriqa pas à les continuer - « cela étant absolument défendu » - mais il fut ramené à Péronne et le prince de Salm me dit à l'ambulance de la Charité : - Il paraît que vous connaissez ce vieux monsieur qui est un si excellent historien. Il prenait les numéros des locomotives et voyez à quoi il s'est exposé pour ne pas trahir un de ses amis ! C'est très beau, mais c'est bien dangereux. - Oui, Monseigneur !

                                                               

LES ALLEMANDS FUSILLENT L'ANNÉE.

Le 31 décembre, à 11 heures (minuit allemand), vociférations, chansons, coups de feu à volonté : les Allemands fusillent l'année qui file. Cela dure une heure et plus. Des Saint-Quentinois s'en émeuvent : les uns sortent de chez eux sans craindre l'amende, pour voir ce dont il retourne ; les autres, au contraire, descendent à la cave… Un garçon boulanger fait un joli mot. Il rentre, au moment le plus bruyant, sa permission du soir en main, dans la maison où il loge et la trouve toute en désarroi : - N'ayez pas peur, dit-il, ce ne sont pas les Français.

 

 

 


 


 

Retour en haut