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Sous la Botte (17)

L’ASPECT DE LA GRAND’PLACE

                                                                         

Les Allemands se sont annexé la Grand’Place. C’est un tel cadre et si régulier que tout y est mis en valeur. Sous la bretèche de l’Hôtel e Ville, la présence d’une sentinelle marque bien la prise de possession de la cité. À 11 heures et demie, une fanfare précédant une troupe en armes annonce la relève de la garde. C’est une cérémonie que les Allemands trouvent toujours nouvelle. Ces gesticulations mécaniques, où l’on sent que la volonté tend à s’anéantir elle-même pour rapprocher le plus possible l’homme de la machine, donnent plus à penser qu’à sourire : c’est l’affirmation d’un système qui, jusqu’’ici, a fait ses preuves. La musique s’est arrêtée net, coupant une note en deux, parce que son chef a posé le pied sur le pavé qu’il faut, et elle attend, figée, la fin des salamalecs, puis se précipite, dans un désordre voulu, mais rapide, sur le terre-plein où elle attaque des airs du répertoire du 87e ramassés à la caserne, ainsi que les instruments disparates sur lesquels elle tape ou dans lesquels elle souffle. Et ce n’est pas mauvais du tout. Ces amateurs s’en tirent fort bien. Des groupes de soldats et d’officiers écoutent en causant.

                                 

Les deux Kommandanturs sont grouillants, surtout la grande, celle du Crédit Lyonnais. Des panneaux reçoivent les ordres, avis , proclamations. Dans le vestibule ouvert sont affichées les dépêches. C’est un va-et-vient continu. À la Kommandantur-campagne (Comptoir d’Escompte), une foule se presse pour obtenir un laissez-passer de l’extérieur et le gendarme qui fait faire la queue n’a à réprimer aucune « rouspétance ». Tout à côté (chez Béaslé) est le Restaurant de Francfort où nombre d’officiers viennent prendre pour 1 francs un repas assez confortable préparé à l’allemande. La Taverne de la Bourse, devenue le Restaurant de Hambourg (Alfred Bruckener, directeur), est bondée. Elle ferme un jour sur deux faute de bière. – Hier soir, nous avons bu dix-huit litres à trois, disait avec orgueil un officier à M. Serer. Le Café de l’Univers, lui a conservé sa clientèle française, mais panachée d’Allemands. Dans le magasin de musique de MM. Devred père et fils(mobilisés), un libraire étale des journaux illustrés et débite des quotidiens en cachette à quelques clients français, bien que dans chaque maison de commerce allemande une pancarte regrette poliment que l’on ne soit pas autorisé à vendre aux civils. Enfin, l’épicerie si bien tenue par M. Baudin (expulsé), au coin de la rue Saint-André, est devenue hambourgeoise (Carl Bodiker, directeur). Elle apparaît bien approvisionnée et regorge de clients, cependant que des gamins baveux et admiratifs collent leur nez aux vitrines.

                                                                                   

Regardons les Allemands. Les officiers avantageux s’affirment chez eux et d’autant mieux que presque tous, appartenant à quelque administration, ont adopté les habitudes de la vie de bureau ; on croise toujours les mêmes aux mêmes heures ; les innombrables pancartes clouée ou collées sur les portes jaunissent, les drapeaux commencent à s’effilocher aux façades. Capitaines et lieutenants, en casquette plate reliée aux jambières reluisantes en cuir jaune par l’ample manteau fleur de lin fanée, s’en vont d’un pas compté à leurs affaires. Ceux qui ont à la joue gauche l’estafilade obligatoire de l’étudiant indiquent ainsi la supériorité de leur éducation universitaire. Par rencontre, il en apparaît un mal brossé, mal botté, casque en tête, avec la croix de fer au creux de l’estomac. Celui-là revient du front . C’est un phénomène : il va seul… Quant aux soldats, ceux qui occupent la ville en ce moment (décembre 1914), c’est bien le peuple, tout le peuple. Ils sont lourds, humbles, tristes et sales. Il y a des adolescents hâves, les joues creuses, le poil filasse, et de bons vieux grisonnants, ventripotents, édentés, mal rasés, à qui l’uniforme va « comme un tablier à une vache », suivant l’expression picarde. Mais ensemble, coude à coude, encadrés par des sous-officiers vigoureux, commandés sec, ils marchent, et marchent bien, paraît-il. En attendant, ils aimeraient mieux retourner chez eux et ne le cachent pas trop.

                                                                       

Jamais un Saint-Quentinois ne s’arrête pour écouter la musique, quelque envie qu’il en ait. Ils ont subitement beaucoup vieilli, mes concitoyens. L’âge mûr et même un peu blet se porte beaucoup. La barbe blanche est une sauvegarde et permet de truquer les états-civils. Aussi le nombre des pères nobles que l’on rencontre augmente-t-il tous les jours. Ils ont l’air las, même affaissé, marchent droit devant eux sans rien accorder à la curiosité qu’un furtif coup d’œil. Les officiers semblent vexés de cette indifférence à leur endroit : leur allure victorieuse quémande un regard tout entier. Les femmes sont tristes. Elles pleurent un mari, un fils… Il en est qui satisfont encore leur désir d’élégance. Je suis de ceux qui leur en savent gré. Trop, cela détonnerait. Un peu, cela console. Les jeunes ouvrières ont adopté une coiffure économique, un simple serre-tête de soie blanche, qui fait valoir les jolis minois et surtout les profils nettement dessinés. Les femmes ont encore, plus que les hommes, le mépris apeuré du Prussien. Il y a répulsion de race et les Allemands, étonnés, compteront leurs bonnes fortunes, en dehors, bien entendu, des professionnelles – et pas toutes – qui d’ailleurs ont fait d’assez nombreux indisponibles.

Les rapports de la garnison avec l’habitant sont donc tendus et continueront de l’être. Pourtant, en ce moment, le mot d’ordre allemand est de plaindre les Français, de réserver toute sa haine pour l'Anglais et son mépris pour le Russe. Mais avec la durée s'exaspère – et dans toutes les classes de la population – la détestation de la « manière allemande ». Ce pillage organisé jusqu 'à la minutie, ces injustices rendues dans les formes, ces cruautés méthodiques, cette infaillibilité allant sereinement jusqu'à l'absurde, tout cela nous échappe…

« Il faut comprendre l'incompréhensible comme tel, » a dit Hegel en un mot célèbre. Nous nous y refusons.

 

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