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Sous la Botte (16)

LE PAS DE L'OIE

                                      

On n'abuse pas des revues dans l 'armée allemande. Le 12 décembre cependant, M. de Bülow, tassé, vieux et laid, offre le spectacle du défilé d'une division : infanterie, cavalerie, artillerie, au duc de Hesse-Nassau. Abondance d'officiers dur le trottoir de l'Hôtel de Ville où se tient le grand chef de la 2e armée. À sa hauteur, les troupes d'infanterie prennent le pas de parade rythmé par la « danse des ours » qu'exécutent les fifres et les tambours et poussent un hourra sec au commandement. Ce pas bizarre les oblige à un effort, quelle que soit leur fatigue, et cela a son mérite. - Et puis, comme disait un général à M. Vittini, quand on a obtenu d'un homme qu'il exécute un mouvement aussi grotesque, on peut tout lui demander. Soit ! C'est d'une psychologie barbare, mais compréhensivle. Seulement, quand un unique fantassin précédé d'un caporal va prendre la garde et que, d'une voix retentissante et dix fois sur cent mètres, au passage d'un embusqué patté d'or, le caporal contraint l'homme au pas de l'oie, c'est à pleurer…

L'OR ET LE VIN

Les Allemands avaient leurs Têtes de Turc. M. Léon Lhotte en était. Jusqu 'au bout, il fut poursuivi, comme François Debeauvais et quelques autres, par le furor teutonicus. Et pourtant, est-il homme meilleur ? Riche propriétaire et usant bien de sa fortune, accueillant, généreux, passionné de chasse à courre, d'une cordiale brusquerie, l'air et le ton cavalier, il montrait, avec une certaine crânerie, le fond de sa pensée. Peut-être est-ce cette indépendance en ses propos qui monta contre lui les Allemands, mais rien ne lui fut épargné en fait de vexations, malgré son âge, la présence de Madame Léon Lhotte et la haute considération dont ce ménage modèle jouissait dans toutes les classes de la société.

Il était donc à déjeuner, le 14 décembre, quand une douzaine d'individus habillés en soldats font irruption chez lui et le somment de leur donner tout ce qu'il possède d'argent monnayé.

- Montrez-moi votre ordre, riposte-t-il.

- Plus vite que ça.

Sa bibliothèque est jetée par terre ; les meubles sont fracturés, le lit de Madame Lhotte et ses tiroirs mis au pillage ; on va jusque dans les galetas palper les jupons des bonne. Bref, dans le coffre-fort se trouvait une somme en numéraire de 1 466 francs. C'est de bonne prise. M. Lhotte est, en outre soulagé de sa pelisse et Madame Lhotte de ses fourrures. - Donnez-moi un reçu. - On vous l'enverra. Cette perquisition a duré trois heures.

De là, nos détrousseurs se rendent chez un voisin, M. C…., et recommencent. Ils y visitent la cave remarquablement composée, aussi n'en remontent-il que tard et abominablement ivres. Leur journée est finie. Le lendemain, ils trouvent 4 000 francs en or qu'ils échangent aussitôt contre pareille somme en marks-papier. Procès-verbal est dressé.

Cette opération fructueuse ne se poursuit que pendant peu de jours. Il parît que les Allemands ont des scrupules… Et puis, tout le monde est prévenu et chacun met au fond de son coffre une simple médaille de Notre-Dame de Lourdes. Des soldats, devant nos protestations , assurent que ce genre d'investigations se pratique depuisle commencement de la guerre en Prusse. Doux pays ! Quoi qu'il en soit, elles rapporent très gros à l'intendance civile, car, outre le change avantageux, on a découvert autos, bicyclettes, outils, menus objets ; tout est bon à qui sait prendre.

Mais on a découvert surtout du vin, et le vidage méthodique des caves commence sous la haute direction d'un gentilhomme, propriétaire d'un vignoble sur le Rhin, le baron von Frôhwein. Il a un nom fait tout exprès pour ce métier ignoble. Malgré les prélèvements déjà faits, les réserves bachiques saint-quentinoises sont imposantes : cent mille bouteilles chez un commerçant, soixante-dix mille chez un autre ! Et certaines caves particulières jouissaient d'une aimable réputation dans le monde des connaisseurs ; celle notamment de M. Carlier-Cabourg, véritable musée de chefs-d'œuvre réunis le long d'une vie et où le moindre flacon avait son prix. Ses héritiers n'osaient y toucher… Les Allemands firent la liquidation et n'y comprirent rien du tout.

Comme cette réquisition qui dura des mois avait tout de ême quelque chose de dégradant, ils dirent : - Le vin, c'est pour les blessés ! Pas de Saint-Quentin en tout cas, car aucune ambulancière n'eut l'occasion d'en offrir à ses malades. Et puis, ils seraient tous morts alcooliques.

LE PRIX DES CHOSES.

Le prix de toute chose augmente.

Voici les cours du jour : le charbon, 21 sous les 25 kilos ; le beurre, 56 sous la livre ; le sucre, 23 sous ; les pommes de terre, de16 à 18 francs les 100 kilos ; les oignons , 9 sous la boîte, le chocolat belge, 24 sous la demi-livre, etc.

Une affiche de la mairie menace des peines les plus sévères les commerçants qui majorent avev trop d'entrain le prix des denrées. De son côté, l'autorité allemande ferme les uns après les autres les cabarets, petits cafés, épiceries-buvettes, comme « punition, à cause du grand nombre de territoriaux du 10e encore cachés en ville. » Nous n'en laisserons que ving-cinq ouverts, dit-on à la Kommandantur, ce qui est peu, si partisan que l'on soit de la limitation des débits de boissons.

OTE-TOI DE LÀ QUE JE M'Y METTE.

Il arrive des médecins allemands à la douzaine et des infirmières à la grosse. Il s'agit d'utiliser tous ces dévouements de l'arrière.

Le 15 décembre au soir, Madame François Hugues était en train d'ensevelir un pauvre diable d'Allemand qui venait de trépasser à l'ambulance Theillier-Desjardins, quand trois gendarmes lui intimèrent l'ordre de les suivre à la Kommandantur . M. et Madame Black, justement émus, l'accompagnèrent. On laissa entrer les deux dames et on leur montra un banc. Au bout d'une heure d'attente, elles obtinrent d'être menées à létat-major où on les laissa debout dans un corridor pour leur envoyer dire enfin qu'il leur fallait retourner d'où elles venaient. À la kommandantur, Mesdames Hugues et Black , furent internées dans un bureau et y passèrent la nuit. Au matin, Gibert demanda des explications. Bernstorff prit un air profond et dit : - Très sérieux ! Cette personne devrait déjà être à Sedan. Gibert obtint une lettre d'introduction auprès du directeur des étapes, le général von Nieber. Celui-ci était au courant. Il sauta sur le téléphone et d'un ton furieux ordonna d'en finir. Alors ; Madame Hugues fut mise dehors avec un : « Allez-vous-en, vous êtes libres. » Le général lui fit présenter ses excuses et le médecin en chef lui écrivit une lettre trop polie. Mais Madame Hugues ne sut jamais pourquoi elle aurait dû être envoyée à Sedan, ey l'ambulance demeura aux mains des Allemands avec sa magnifique installation et son matériel chirurgical prêté par le docteur Bachy. Il y restait en traitement 50 Français et 150 Allemands. Ceux-ci ont eu un vrai chagrin à voir partir les infirmières françaises , leur disant : -Les nôtres ne savent pas s'y prendre comme vous.

JE SUIS LE JOURNALISTE ALLEMAND.

J'aime à dédoubler ma personnalité afin de considérer les événements d'un point de vue différent de celui qui s'offre à moi de par ma position. C'est une excellente gymnastique d'esprit. Ainsi, je me vois journaliste allemand réfléchissant, le soir, le canard envolé, et notant mes impressions en toute liberté. Les voici textuellement au 15 décembre :

- Diable ! Ça s'allonge. Quelques exaltés parlent encore d'offrir Paris à l'empereur pour son anniversaire de naissance (27 janvier.) Ce sont des fous. Poincaré, de son côté, demande aux Français encore quelques mois de résistance physique et morale. Il n'est pas assez exigeant et nous valons mieux que cela : ce sont des années qu'il devrait dire. Des années d'efforts, pour eux comme pour nous, ce n'est plus de jeu. Vivra qui paiera. Or, le bas de laine des Français est encore bourré et il paraît qu'ils ne meurent pas de faim , tant s'en faut ! Par ici, nos « Messieurs professeurs » font conférences sur articles pour nous recommander l'abstinence et enseigner à nos boulangers la façon intégrale de fabriquer du pain perdurable. Soit ! Mais le vieux Haeseler, qui devait manger le pain blanc des Parisiens le 1er septembre à l'Astoria, a mis la ceinture. Nous ne pouvons pas ne pas être vainqueurs. - on nous l'affirme assez, mais nous prenons le long chemin de l'être, car reculer d'un bond de Pantin à Soissons et au-delà, c'est la tape… Ce n'est pas à dire, encore moins à écrire.

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