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Sous la Botte (13)

LA BONNE ATTITUDE DES FONCTIONNAIRES.

Le général von Nieber, directeur des étapes, a mandé M. Dyvrande, procureur de la République, pour l’avertir qu’en vertu des conventions de La Haye, les membres du tribunal et un certain nombre de fonctionnaires en service (bien petit service !) tels que sous-préfet, inspecteur d’Académie, agent-voyers, etc., avaient droit à leurs émoluments et que l’autorité allemande était prête à les leur servir sur les fonds de contributions centralisés à Cambrai.

M. Dyvrande s’est retranché derrière l’avis à prendre des intéressés, et à la suite d’une conférence avec M. le président Herbet t M. le sous-préfet Vittini, il est allé porter au général cette réponse que la dignité des fonctionnaires français s’opposait à ce qu’ils acceptassent de l’argent français passant par des mains allemandes. Le général a insisté sans succès et a fini par dire qu’il ferait mettre à part le montant des traitements qu’on pourrait toujours réclamer.

POUR OBTENIR UN LAISSEZ-PASSER.

Madame Fernand de Chauvenet, la fille d’un de mes meilleurs camarades de jeunesse, réfugiée chez les Augustines avec ses deux fillettes après la destruction oarielle et le pillage total de sa maison de campagne, me demande de l’accompagner à Lesdins, chez ses beaux-parents qu’elle n’a pas vus depuis l’invasion. Lesdins a été bombardé de propos délibéré, sans aucune raison militaire, et elle sait que ses beaux-parents vivent péniblement dans un coin de leur château, pleurant un fils héroïque, bel officier de cavalerie, mort dans une reconnaissance aux premiers jours de la guerre. Elle n’a plus de nouvelles de son mari, parti comme lieutenant de réserve aux cuirassiers. Je ne me doutais pas qu’il fallût tant de formalités pour se rendre à sept kilomètres de Saint-Quentin ! Je m’en tire assez bien grâce au maire qui met un agent à ma disposition. Comme motif du déplacement, j’avais indiqué avec émotion le désir tout naturel qu’avait une jeune femme de revoir ses beaux-parents très éprouvés par la guerre. – Avec cela, vous êtes sûr

d’être mis à la porte, m’assura l’agent plein d’expérience et, m’accompagnant à la Kommandantur, il dit simplement : - Motif du voyage : pommes de terre. Et comme, au cours de cette exploration dans le labyrinthe des bureaux, je m’étonnais de ces complications, je ne fus pas peu surpris de m’entendre dire en bon français par le préposé à l’un des rouages : - Mais, Monsieur, tout ce que vous voyez à Saint-Quentin depuis trois mois et quelques autre petites choses encore, voilà l’Alsace depuis quarante-quatre ans. Merci bien ! pensais-je. Et je suis persuadé qu’en pays annexé, les Prussiens n’ont pas été tracassiers, formalistes, grossièrement violents, maladroits et même cruels pour le plaisir – ce qui serait une raison, sinon une excuse. Non ! Ils ont obéi à la pente de leur tempérament : tout cela va de soi ; c’est leur façon et ils placent la « manière allemande » au-dessus de tout. Je n’y contredis pas, mais qu’ils la gardent pour eux ! La fraternité des peuples est un non-sens. Frères, cela veut dire enfants du même père et de la même mère et commune éducation. Nous n’en sommes pas. Des Allemands notamment, tout nous sépare. Les meilleurs d’entre eux – et il en est d’excellents, pleins de hautes qualités morales et intellectuelles – nous déplaisent foncièrement. Le « soyons alliés » était possible avec l’Allemagne en réglant raisonnablement la question d’Alsace-Lorraine ; le « soyons amis » eût été une impossibilité de nature. En sortant de la Kommandantur, on a une furieuse envie d’étrangler un Prussien, n’importe lequel, fût-ce même le prince de Salm.

LE DÉPART DU PRINCE.

Justement, il s’en va et regagne, dit-il à Madame Pasquier-Dusanter, chez qui il loge, son château près de Dusseldorf. Il a joué les délégués de la Providence sans morgue, mais avec une réserve toute allemande : il ne s’abandonnait pas, mais, cas unique, il avait le sourire quand il s’excusait « de ne pouvoir rien faire. » Avant son départ – le 26 novembre – il est venu rendre visite à Messieurs de la Commission

municipale et s’est félicité des bons rapports qu’il avait entretenus avec eux. Messieurs lui ont retourné le compliment et le maire est allé déposer sa carte.

(Il revint cependant peu après et reprit son modeste logement, mais il avait dû recevoir un avertissement de haut, car il se cantonna strictement dans ses fonctions de Grand-Ambulancier.)

L’ACCIDENT DU PRINCE AUGUSTE-GUILLAUME.

Un autre prince qui avait, quelques jours avant, failli s’en aller pour de bon, c’est Auguste-Guillaume, le cinquième fils de l’empereur, l’artiste de la famille. Sa petite maison au coin de la rue de Remicourt était égayée par des fleurs renouvelées tous les matins. Il en voulait un amoncellement sous le portrait de sa femme, en compensation sans doute des fredaines qu’il se permettait chez une marchande de curiosités où l’attirait son goût pour les vieux meubles et les jeunes personnes. Il avait fait décrocher les tableaux – en quoi il n’avait pas eu tort – et remplacer les tentures qui l’offusquaient. À 9 heures – heure française – on enfermait les deux domestiques, fidèles gardiens de la maison, dans la cuisine et l’on godaillait jusqu’à minuit. Le jour, l’Altesse royale sortait avec un camarade dans le petit tonneau de notre mie Madame D…, auquel était attelé le cob de M. C…, avec des harnais de M. L… Le prince aimait à visiter quelque propriété dont il louait l’ordonnance en connaisseur. Par deux fois, le soir, dans la plus profonde obscurité, à la Basilique et avec l’agrément de M. l’archiprêtre, il s’offrit pour lui tout seul un concert d’orgue, l’organiste exécutant un programme arrêté d’avance. Propre sur soi avec quelque chose de volontairement négligé et d’élégamment crapuleux, il faisait bon effet dans la rue. Quelles étaient au juste ses fonctions ? Employé à l’intendance civile, disait-on. Bref, il se trouvait en villégiature à Saint-Quentin, car où fourrer décemment ce grand jeune homme en Allemagne.

Donc, le vendredi 21 novembre, Auguste-Guillaume décida d’aller saluer son royal père à Charleville. Il était au volant, comme d’habitude et filait « à la vitesse de guerre, » suivant l’expression consacrée, quand un pneu creva à droite et l’embardée envoya l’auto contre un arbre. Le prince fur relevé avec des fractures diverses, le foie écrassé, le crâne fêlé, bref en un piteux état. L’officier qui l’accompagnait, son ancien précepteur, avait une double fracture de la jambe. Les deux chauffeurs à l’arrière s’en tiraient sans dommages. L’accident eut lieu non loin de Rethel. La dépêche allemande affichée le 22 à la poste porte que « le cinquième fils de l’empereur a été blessé grièvement en service commandé. »

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