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Sous la Botte (12)

L’HISTOIRE DE CHARLES DESJARDINS.

                Il arrive une fâcheuse histoire à Charles Desjardins, le fils de l’ancien député de l’Aisne.

                Sa mère a accepté la direction d’un petit hôpital dépendant de la grande ambulance Jeanne-d ’Arc et installé par celle-ci. Peu à peu, les blessés français ont fait place aux Allemands (il en reste pourtant) et il apparaît clairement que le chirurgien, un docteur Lohr, sorte de tonneau à pattes, veut éliminer Madame Desjardins et le personnel français pour être enfin le maître. Il a comme secrétaire un simple soldat, cabotin de son métier, posant pour l’homme à bonnes fortunes et qui est venu jadis à Saint-Quentin disputer un match de foot-ball dans une équipe socialiste….. Il pratique les mauvais procédés et le mauvais genre de son patron, qui d’ailleurs ne parle jamais de lui qu’en disant : « Mon cochon de Juif. »

                 Or, le mercredi 11 novembre au matin, Lohr a de telles exigences et proférées d’un tel ton que Madame Desjardins se trouve mal. Son fils arrive sur ces entrefaites, ranime sa mère, mais se laisse à dire en allemand aux malades qui d’ailleurs adoraient Madame Desjardins pour sa bonté et sa délicatesse : - Voilà comment un médecin prussien traite une femme âgée qui montre un pareil dévouement. Le secrétaire enregistre et court chercher Lohr, qui invite Desjardins à le suivre et s’attire cette réponse : - Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous.

                  Conseil de guerre. Lohr ment copieusement et, pour noyer le fait principal qui n’est pas à son honneur, se rabat sur des à-côtés absurdes. Le secrétaire est en sucre et excuse plus qu’il n’accuse. Résultat : cinq mois de forteresse, plus un mois pour manque « d’excuses. » En attendant son transport, Charles Desjardins couche sur la paille dans l’ancien bureau de police, en compagnie d’une douzaine de compagnons d’infortune ramassés aux quatre points cardinaux et largement aussi coupables que lui, sinon moins.

                   L’ambulance, peu après, fut supprimée : elle était devenue une sorte de mauvais lieu.

                  (Charles Desjardins revint à Saint-Quentin le 17 mars 1915, remise de deux mois de peine lui ayant été faite par un décret spécial de l’empereur. Son séjour à la prison d’Aix-la-Chapelle avait été horrible, à la prison d’Eberfeld supportable. – La guerre sera interminable, me dit-il, après les premières effusions du retour.

L’HISTOIRE DES PETITES-SŒURS DES PAUVRES.

                   Les Petites-Sœurs des Pauvres ont eu aussi leur aventure.  Au Tronquoy, dans la propriété des Décaudin, s’est installée une bande d’automobilistes aux évolutions de laquelle préside un capitaine Lutz, atteint d’espionite suraïguë. Il place des sentinelles et des vigies partout. L’une d’elles lui signale un convoi suspect. On y court et l’on ramène deux religieuses, un très vieil homme et un cheval pas tout jeune attelé à la carriole à provisions que tout le monde connaît. Comment mes Petites-Sœurs arrivaient-elles encore à faire leur tournée avec un laissez-passer sans 

                                                                            Les Petites Sœurs des Pauvres au Tronquoy

valeur datant des premiers jours de l’occupation, c’est ce qu’on ne saura jamais. Lutz entre dans une grande fureur et ordonne à son lieutenant de fouiller les religieuses et même de s’assurer positivement qu’elles ne sont pas des capucins déguisés. Le lieutenant exécute l’ordre avec embarras et discrétion, il ne dépasse pas le mollet. – Voyez mes mains, cela suffit, disait innocemment la sœur Saint-André. Pendant ce temps, son supérieur, monté dans la voiture, jetait bas les salades et inspectait jusqu’au fond les sacs de pommes de terre. Tout à coup, sous la banquette, il découvre un carnet qui lui paraît terriblement compromettant. Il ordonne incontinent à un un soldat de charger son fusil et de ne pas perdre de vue les prisonnières. Sur ce carnet, il y avait, en effet : « M. A….., carottes ; Madame B….., épluchures ; M. Ch. C…., poires, etc. » C’était le mémento des aumônes habituelles, Lutz joint cette pièce à conviction au mémoire copieux qu’il adresse au commandant de la place. Il demande : - Comment vous nommez-vous ? – Sœur Saint-André. – Sœur Saint-Edmond. – André ? Edmond ? Ce sont des noms d’hommes. Tout cela n’est pas clair. Vous recueillez des renseignements que vous vendez très cher aux Français. Gare à vous ! Et il les expédie sous bonne garde et fusils chargés à la Kommandantur. Les soldats s’excusaient, mais les Petites-Sœurs leur disaient que le Bon Dieu est encore plus puissant que Monsieur le capitaine. À la Kommandantur on fut tout de même estomaqué, mais on ne pouvait laisser supposer qu’un officier allemand avait pu se tromper. On expliqua aux Petites-Sœurs que tout cela, c’était de leur faute et qu’on ne circulait pas avec un laissez-passer périmé et….., en guise de réparation, on leur en délivra un tout neuf, dont elles ne purent se servir bien longtemps.

                 Le lieutenant, personnage bien élevé, présenta ses regrets.

GIBERT CAMBRIOLEUR.

                 J’entre – le 19 novembre – dans le cabinet du maire et j’entends Gibert dire : - il n’en est pas moins vrai qu’il me faut 50 bouteilles de vieux bordeaux, 50 de champagne première marque, 25 de malaga… Le général m’a fait dire qu’il en avait assez du champagne sucré à conquante sous la bouteille.

                  Je demande : - Ce n’est donc pas pour les blessés ? Explosion d’hilarité.

                  -Je fais un métier honteux, continue Gibert en s’adressant à moi. Me voilà le fournisseur de vin des Prussiens. Seulement, je le canalise, ce vin. Leurs exigences actuelles sont de 300 bouteilles par jour. Je les trouve chez les marchands ou dans les dépôts que nous saons exister. Sinon, ils les prendraient chez les particuliers et sans y mettre de formes. Ce serait la violence et le pillage, choses que je veux éviter. C’est déjà assez qu’on ait vidé les caves des absents…

                 On me raconte que, le matin même le maire a réduit une grève. En ce moment, cela ne manque pas d’imprévu. Voici. Les ateliers de M. Henry Mariolle, à la Patte-d’Oie, servent grandement aux Allemands qui y réparent leurs autos et leurs canons et y occupent, en dehors d’un tas d’embusqués de leur armée, 120 ouvriers saint-quentinois plus ou moins mécaniciens dont ils font payer les salaires par la Ville. Touchant 40 centimes de l’heure, ils jugèrent cela insuffisant et ils envoyèrent à l’l’Hôtel de Ville une délégation qui se présenta impolie et même menaçante. Gibert visa le principal réclamant : - Maroteaux, lui dit-il, avec votre salaire et les 25 centimes à votre femme et à vos enfants, il entre chez vous 6 francs par jour. Ça suffit en ce moment. Foi de bon français, vous n’aurez pas un sou de plus ! Ce n’est pas l’heure de nous créer des embêtements supplémentaires ni d’épuiser les ressources de la Ville… Bref, la délégation s’en alla l’oreille basse et la casquette à la main.

                  Gibert a la manière. Il l’a aussi avec les Allemands et von Arnauld ne jure que par lui : Quand Monsieur le Bourgmestre a dit quelque chose c’est acquis. – Voyez-vous, me dit Gibert, avec  ces ours-là, il n’y a qu’à se taire ou à dire la vérité. Je ne leur ai jamais menti et je n’ai devant eux ni réticences, ni hésitations. C’est la seule politique. Ils ont tant de manières de vous mettre à la question qu’il vaut mieux passer des aveux tout de suite.

                                                           

                   Et Gibert continue : - Vous m’avez vu voler du vin tout à l’heure, la semaine dernière, j’ai cambriolé à la moderne. Son Excellence Bülow, le chef de la 2e armée, me réquisitionnait pour assister à l’effraction du coffre-fort de Madame Pascaullt, chez qui, vous le savez, est installé l’état-major de l’armée. J’étais là en grande compagnie avec un tas d’Excellences et tous les tire-au-flanc de grande famille qui sont cens és être sur le front  et font la noce à Saint-Quentin. Je causais avec un prince, beau-frère, m’a-t-on dit, de ce pauvre souverain d’Albanie qui n’a pas su se tenir en place et je lui disais : - Monseigneur, il ne manque qu’un photographe à la petite fête, mais je suis sûr que s’il en surgissait un, vous fileriez. – Pour sûr que je ficherais le camp, me répondit-il avec l’accent parisien. Le coffre-fort fut attaqué au chalumeau ; il se défendit bien. La première porte enlevée comme un couvercle de boite à sardines, il en apparut un autre. La déception la plus profonde se peignit sur tous les visages. L’opération dura quatre heures et aboutit à la découverte d’une médaille en argent de Notre-Dame de Lourdes… On m’expliqua que l’état-major avait trouvé dans la pièce, par terre, un fragment du plan de Verdun, oublié évidemment par un état-major précédent et qu’il s’était imaginé que le reste du document avait été enfermé par les Français dans le coffre. Un procès-verbal de l’opération fut dressé et l’on me chargea de présenter des excuses à Madame Pascault… Quand j’aurai l’honneur de la revoir. La spécialité des Allemands, termine Gibert, c’est le coup d’épée dans l’eau : ils ne font, et en apparat, et en fanfare, que des choses inutiles et même absurdes ; c’est à douter de leur intelligence !

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