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Sous la Botte (11)

                                      

                                                               NOVEMBRE 1914

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L’OCCUPATION SE STABILISE  

         Le mois d’octobre a été d’une beauté insolente. Jamais, au temps de la foire de Saint-Quentin, le soleil n’avait fait tel déballage de rayons. Novembre sera brumeux et relativement calme pour nous. Nous cesserons même, à diverses reprises, d’entendre le canon, et le fracas de l’Yser ne se répercutera pas jusqu’ ‘en Vermandois.

                    L’occupation paraît se stabiliser : un officier ironiste a fait défoncer un terrain dans le jardin de la maison où il loge au faubourg Saint-Jean, et comme le propriétaire lui en demande respectueusement la raison : - C’est pour un plant d’asperges, répond-il. Nous revoyons des figures entrevues au passage ; les fanions des grands chefs semblent cloués sur leurs hôtels où l’on fait grand’chère. Quant aux services de l’arrière, nous en sommes encombrés ; la queue a rejoint la tête.

DÉCLARATION DE L’AUTEUR  

                    Puisque les événements locaux donnent ici quelque loisir à ma plume, je voudrais faire cette déclaration que les présents mémoires sont écrits exclusivement sur les notes prises au moment même des événements qu’ils fixent. J’ai beaucoup retranché, car telle chose qui nous semblait montagne n’est plus que taupinière ; je n’ai rien ajouté ni aux dits, ni aux faits. C’est de la probité élémentaire, mais encore le faut-il proclamer. S’il y a parfois nécessité de clore le récit d’un incident par l’utilisation de renseignements ultérieurs, cela ressort si évidemment de la rédaction qu’il n’est pas besoin de le dire. Les opinions que je prête aux gens sont bien celles qu’ils ont exprimées et, quant aux intentions, je ne trahis personne, pas même l’Allemand. Les faits, eux ont été scrupuleusement et parfois longuement vérifiés. Le reportage n’était pas toujours aisé ni sans risques, mais le public, où personne n’ignorait ce qu’avait été le Journal de Saint-Quentin, se faisait mon complice. Bref, je me suis gardé de l’esprit trop facile de l’escalier et je pourrais prendre comme épigraphe ces mots de Coligny en son célèbre Discours sur la prise de Saint-Quentin en 1557 : Je proteste que tout ce qui s’en suit est fidellement escrit ; et s’il y a quelque omission, il me semble que  ce n’est point des principales choses.

LE JOUR DES MORTS.

                   La commémoration des Morts par les fidèles des paroisses précédés de leur clergé, le 2 novembre au matin, fut une manifestation telle que les rues de Saint-Quentin n’en avaient jamais vu. La Kommandantur se montra coulante et même restreignit la circulation des automobiles. De leur côté, l’après-midi, les Allemands se rendirent en corps au cimetière militaire (Saint-Martin) avec musique et salves.

CE QU’IL FAUT CROIRE.

                  L’armée allemande – du dernier Michel à l’empereur probablement – fait tout d’un coup de grands actes de foi à des hypothèses qui manquent toujours de confirmation, ce que le mot d’argot bobard a si bien exprimé par la suite. Le dernier est la traversée de la Manche. Cela a remplacé « Paris dans quatre jours. » Une caricature, lestement enlevée, ma foi ! et que l’on voit partout, représente un fantassin tout équipé sautant le détroit et écrasant Londres sous sa botte.

                  M. Desjardins loge un prince de Hesse-Darmstadt, major à la suite et comme tel méprisé des combattants, mais frère de l’impératrice de Russie. C’est un homme aimable et fin qui parait suivre la campagne en amateur. Il s’exprime sur la situation avec la liberté que lui donne sa naissance. À son avis, le coup sur Paris étant manqué, c’est sur Londres que va se porter le nouvel effort. L’état-major juge possible le bombardement de la côte anglaise, ainsi que la traversée de la Manche, et en aurait préparé les moyens. – Comment cela ? demande M. Desjardins stupéfait. – Je n’en sait rien, répond l’Altesse mais si l’état-major le dit, c’est qu’il en est certain. Les Anglais sont les véritables auteurs de la guerre et la paix ne peut être signée qu’à Londres. Malheureusement, cette paix, continue le prince, je ne vois personne en Europe capale d’en dicter les conditions acceptables. Depuis Bismarck, nous n’avons pas eu un diplomate de quelque valeur. Il sera difficile de s’entendre.

                   Le prince paraît avoir en plus haute estime le commandement français que l’allemand.

                                        

GRANDES RÉQUISITIONS. – PETITE MARAUDE.

                     Les grandes réquisitions sont inaugurées. C’est par la filature de M. Touron, sénateur, que la fête commence : 600 000 francs de coton ; puis 300 000 francs ches MM. Hugues ; 100 000 mètres chez Léon frères ; 500 pièces finies chez MM. Boudoux, etc., etc. Ce n’est pas toujours l’officier qui a inventorié qui préside au chargement, mais quand il revient et voit la marchandise partie, ce sont des fureurs et des menaces.

                      À côté de cette grande flibuste, il y a la maraude « à la pépère ». Mon bon ami Lefranc, cloué chez lui par un rhumatisme, charme ses loisirs à voir le manège. Tous les matins, un convoi de trois guimbardes sur les bâches desquelles s’étalent de vastes réclames pharmaceutiques, sort de la propriété Sandron, en face de chez lui.Un officié au profil accusé fait de longues recommandations aux conducteurs qui les écoutent impassibles, mais respectueux. À cinq heures du soir, le convoi rentre, et les triqueballes se rangent le long du trottoir. Le lieutenant s’amène, plus ou moins en retard, mais les conducteurs ne sont pas pressés….  Il procède à l’examen du chargement. Il y a de tout : du foin, du bois à brûler, des bouteilles de vin, des meubles, etc. Devant une belle pièce, l’officier fait un signe de tête approbateur, mais si la récolte n’est pas de son goût, c’est l’engueulade. Les conducteurs la reçoivent toujours impassibles, mais de plus en plus respectueux. Ils demandent simplement que ça continue, car pendant ce temps-là, ils ne sont pas au front. Le butin s’entasse dans de vastes remises. Après un mois, le lieutenant, jugeant sa mission terminée, part pour une destination inconnue avec ses trois pataches e file derrière lui. Des camions avaient préalablement vidé les remises…. Et la maison de Mlle Sandron par la même occasion. Au bout de la rue, un des conducteur se frappe le front : il a oublié quelque chose ! Il revient, rentre en trombe et reparît tout courant, une lampe à pétrole à la main et encore allumée… Quand la grand’porte fut fermée sur ces maraudeurs, Lefranc de sa chambre, vit le jardinier, sa femme et leur fille se prendre par la main et danser une ronde de joie d’être délivrés de leur présence.

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