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Sous la Botte (10)

LE VILLAGE DE CHILLY, SUR LE FRONT.

                Relater succinctement ce qu’i advint de la population de Chilly, dans la Somme, n’est pas un hors-d’œuvre. Nous voyons passer des trains remplis de civils dont nous ne savions ni d’où ils venaient ni où ils allaient. Ils nous criaient bien un nom et quelques paroles, mais le bruit et la distance – car on n’approchait pas des voies – empêchaient d’entendre. Puis, certains de ces trains s’arrêtèrent à Saint-Quentin. Nous eûmes le mot de l’énigme : ils contenaient des fragments de population de villages évacués parce que sur la ligne de feu.

                M. Lejeune, maire, et M. Caron, son adjoint, deux Picards de vieille souche, courageux, ironiques, opposant à l’adversité un front serein, me racontent la male aventure de leur petite commune, Chilly. C’est, ou plutôt c’était un village du Santerre, entre Chaulnes et Rosières, comptant 317 habitants et dont la richesse de son sol faisait la prospérité.

                Le samedi 29 août, les Allemands le traversèrent, mettant tout à sec et à sac et criant : « À Paris, dans quatre jours ! » Après la trombe, on s’était remis à la moisson quand, le 24 septembre, près d’un mois après par conséquent, de la cavalerie française et des troupes légères cantonnent à Chilly et y sont accueillies comme on pense. Dès la première nuit, une forte attaque se produit qui coûte cher aux Allemands et assez cher aux Français (5 chasseurs alpins tués). Au matin, ceux-ci sont moins nombreux, se retirent précipitamment (c’était la course à la me) et les Allemands arrivent à midi et s’installent. Un duel d’artillerie commence de Méharicourt et de Lihons sur Hallue et Ponchy, et réciproquement, qui dura, si je ne me trompe, trois ans. Chilly recevait, hélas ! des obus français à cause d’une batterie que les Allemands avaient eu la fâcheuse idée de placer au milieu du village. Vingt maisons furent brûlées comme entrée de jeu. La poplation vivait dans les caves. Il y eu cent dix blessés allemands lors de la surprise manquée et Mme Lejeune était requise pour les soigner, cependant que M. Lejeune réunissait 1 500 francs d’or pour satisfaire à une première réquisition. Comme un des louis ne sonnait pas clair, il fallut en chercher un autre : les bons comptes font les bons ennemis.

                 La difficulté était de se procurer de la nourriture et de l’apprêter, car les Allemands défendaient qu’on allumât le feu. Quand on réclamait du pain, l’on obtenait cette réponse : « Allez en demander à Poincaré. » Cependant, la nuit, on réussissait à faire cuire quelques aliments. Toutes les volailles y passèrent, bien que les Allemands se les fussent réservées. La tranchée française, très visible, se creusait à Maucourt, à 500 mètres de là et, plusieurs fois, des garçons perdus, avec une audace incroyable, en sortirent pour venir la nuit, embrocher des Allemands dans Chilly même. Mais tout homme qui tombait entre les deux était perdu : aucun secours possible ! Cela agaça les Allemands, qui enlevèrent brutalement le maire, le notaire, le curé et « Tiot Pierre, » l’aîné du village, sous prétexte qu’on faisait des signaux à l’ennemi. On les poussa jusqu’à Ham où ils restèrent enfermés douze jours dans l’Abbaye. Puis, ils revinrent comme ils étaient partis. Après quelques évacuations, il restait encore dans Chilly 68 femmes et 27 hommes. Enfin, ce fut l’exode final. Seule, une vieille de 90 ans obtint d’être conduite en voiture. Il y avait trois enfants au-dessous de quatre ans. Tout ce monde échoua à Saint-Quentin le 30 octobre, dans la nuit. Gibert tint à ce qu’ils fussent convenablement logés, et nourris comme les habitants. Hospitalisés à la crèche Clin et à l’école de la rue des Patriotes, ils se louèrent de la façon dont on les traita. M. Thome, directeur de la police volontaire, en avait la charge et il s’en acquitta le mieux du monde.

           (À la fin de janvier 1916, M. Lejeune, le maire de Chilly, me disait que, de cent trente-six, ses malheureux administrés n’étaient plus que vingt-huit à Saint-Quentin. Cinq étaient morts. Les autres étaient partis dans les évacuations. Ceux qui restaient avaient trouvé à se caser : les gens de Chilly sont ingénieux et à l’aise.

LE PREMIER FUSILLÉ : ISAIE LONGLET

                 Il est certain qu’Isaïe Longlet, âgé de 47 ans et quatre mois, né à Aisonville-Bernoville, tisseur de son état, n’était pas un citoyen très recommandable, mais de là à l’assassiner…. ! M. Journel, banquier, avait en partant, confié le soin de sa maison à son premier encaisseur qui passa la commission à Longuet, rencontré et connu en plaine, l’un étant chasseur et l’autre braconnier. Longuet accepta avec joie et vint s’installer rue d’Isle. Braconnier devenu garde, il se montra intraitable. Une donzelle allemande, partageant pour quelques heures les loisirs d’un officier qui logeait là, barbota dans les tiroirs de Madame Journel. Longuet porta plainte à la Kommandantur. C’était toujours une imprudence : elle lui fut mortelle. On fit déguerpir la dame dans les malles de qui l’on trouva des robes qu’elle n’avait évidemment pas commandées chez sa couturière, mais l’officier, menaçant, dit à Longuet : - J’aurai mon tour. Le tisseur, fanfaron, s’était en effet  vanté de faire la nique à tout le monde en général et à la justice en particulier et d’avoir gardé son fusil « avec l’intention de s’en servir » et d’autres balivernes habituelles à qui est atteint d’incontinence de salive. L’officier dénonça Longuet. Une perquisition fut opérée à son pauvre domicile, rue Laout, dans le haut du Faubourg : on y découvrit sans peine un fusil, vrai fusil de braconnier, rouillé, fendu, valant bien vingt sous chez l’armurier, quelques cartouches et un claron. Longuet descendit le faubourg entre quatre gendarmes, son fusil cassé dans une main, son clairon dans l’autre. Le procès ne fut pas long. Il se défendit mal et sa femme – il avait une femme et sis enfants – entendue comme témoin, fut maladroite et nia l’évidence. Une heure après, le 30 octobre, à midi, arrivait à l’Hôtel de Ville ce billet : « Le commandant de la ville informe le maire de Saint-Quentin que le prisonnier civil français Longuet sera fusillé à 3 heures et demie. Le cadavre du fusillé sera enlevé à 4 heures et demie de la prison, rue Chantrelle. Gibert courut au Crédit Lyonnais avec Pierre Dony, conseiller municipal, mais le commandant se borna à leur demander si l’affiche punissant de mort quiconque détiendrait une arme était connue de tout le monde. – Évidemment, répondit Gibert. – Alors, triompha von Arnauld, Longuet savait ce qui l’attendait. Gibert fit appel à la clémence et crut avoir cause gagnée, mais à 3 heures, Longuet fut extrait de la prison où l’on devait primitivement le fusiller et conduit à la caserne. Là, on lui banda les yeux et on l’attacha dans une guérite derrière laquelle on entassa des paillasses afin d’éviter les retours et, pour plus de sureté encore, le peloton d’exécution monta dans la salle des bains-douches et tira par une fenêtre. Longuet, atteint de deux balles dans le poumon et d’une balle au cœur, tomba foudroyé. Son cadavre fut jeté dans un cachot et quand M. Vatin, de l’état-civil, alla le chercher pour le mener au cimetière, aucun des Allemands présents n’osa l’aider en pénétrant avec lui dans le réduit obscur : ils avaient visiblement peur. Leurs officiers, dirent-ils, leur avaient raconté que Longuet était condamné pour avoir tué un landsturm sur la voie ferrée !

LA MANIÈRE ALLEMANDE.

                  Vociférations à la porte de l’ambulance, cris qui n’ont rien d’humain….. Entre, très calme, un tout jeune officier qui est à la Charité depuis quelques jours, légèrement blessé, mais fils de général. Il a engueulé au passage la sentinelle qui lisait un journal en montant sa garde inutile. Ce que le « pot –de-fleurs », comme on dit dans le peuple, a dû entendre en fait d’injures proférées de cette voix de gorge spéciale qui fait penser à un hache-paille détraqué ! Tout le personnel féminin était en révolution et frappé de terreur. Le soir, la sœur Agnès se hasarde à dire au lieutenant imberbe, en pansant son bobo :- Comme vous avez été sévère pour ce pauvre homme ! Ce n’est pas un si grand crime que de lire un journal ! Et l’autre de répondre : - La sévérité est à la base de la discipline et c’est la discipline qui fait la force des armées allemandes partout victorieuses. En cas de défaite, il semble que des hommes ainsi traités laisseront se débrouiller tout seuls ces demi-dieux qui leur demandent leur vie sans aménité.

                  Même émoi à l’Hôtel de Ville. Gibert sursaute sur son siège et court voir qui l’on égorge. Il paraît que le charbon réquisitionné pour l’Hôtel Moderne où gîte quelque état-major, chauffe insuffisamment et un lieutenant-colonel de gendarmerie, von Malzahn (descendant peut-être d’un officier dont Frédéric II fait l’éloge dans ses Mémoires) vomit des injures dans un jargon abominable : « Crapules de Français !... Canailles !... Si ça ne chauffe pas dans une heure, je vous fais fusiller sur le bord du canal….. On ne sera tranquille ici que quand j’aurai fait pendre cent habitants…, etc. Et il parait qu’étant donné ce qu’on sut de l’individu, ce n’étaient pas là de vaines menaces.

                  C’est à M. Ancelet, secrétaire général de la mairie, qu’aujourd’hui le discours s’adresse. Sous cette averse il rédige un ordre de réquisition pour d’autre charbon et le porte à timbrer à la Kommandantur, poursuivi par le furieux, cravache levée, trépignant et continuant  d’expectorer  tout ce qu’l sait de gros mots en mauvais français. Gibert , encore tout pâle me dit : - Ayant affaire à des ouvriers, j’ai vu souvent des hommes saouls et  d’autres en colère, mais jamais un être humain ne m’a paru plus près de la brute, de la bête féroce que celui-ci. Mon émotion devant ce spectacle dure encore et pourtant je croyais être cuirassé. Je souffre pour l’humanité.

AUTRES ASPECTS DU CARACTÈRE ALLEMAND.

                         L’abbé Heller, vicaire de la Basilique et aumônier de la Charité, rendait visite assez volontiers vers le soir à Madame Gorlier  où il rencontrait  deux officiers logés là qui lui faisaient grand accueil. On causait. L’abbé demande des renseignements sur les effets de l’une et l’autre artillerie. Simple curiosité, on s’en doute ; mais rapport en est fait et une instruction ouverte contre l’abbé Heller, cependant que Madame Gorlier qui n’est pas pugnace – elle a 82 ans – reçoit l’ordre de garder sa porte ouverte jour et nuit et d’éclairer ses fenêtres.

                         M. Medrzecki, professeur au lycée, l’excellent interprète de la Ville, me raconte, encore tout fumant, son histoire. Il lui tombe dans les bras, un sous-officier, ancien « assistant d’allemand » au lycée de Saint-Quentin, qui se confond en protestations : - Mon cher collègue par ci, mon cher collègue par là …. Qu’est devenu Un Tel ? Et Un Tel ? …. Venez donc prendre l’apéritif à l’Univers. On cause avec abandon. L’assistant déplore la guerre et demande comment cela s’est passé, à Saint-Quentin, jusqu’ici. L’honnête Medrzecki, sans défiance répond par des choses générales, mais ajoute ce détail qu’au moment de l’occupation plusieurs femmes et jeunes filles ont été violées. L’assistant rédige un copieux mémoire qu’il remet à la Kommandantur la veille de son départ et le pauvre Medrzecki est avisé qu’une instruction est ouverte contre lui et qu’il passera en cours martiale pour avoir calomnié l’armée allemande…. Il en est bien sorti. Un général a réquisitionné un professeur de français pour son usage personnel. Très habilement, la mairie lui a envoyé Medrzecki qui lui a raconté son histoire. L e général n’en revenait pas : - Un collègue ! Ce n’est pas croyable ! Bref, enchanté de son professeur, il a arrêté les poursuites.

                               M. Gustave Allard, le conseiller municipal préposé au ravitaillement, entre à la Kommandantur – campagne pour affaire de service. Le commandant Momm, très cérémonieux, lui demande à brûle-pourpoint : - Vous connaissez des territoriaux du 10e restés à Saint-Quentin ? Allard ne nie pas : - Mais, dit-il, si j’ai rencontré des visages de connaissance, j’ignore où logent leurs propriétaires. – Mais si vous en voyez passer un sur la place, viendrez-vous nous le dire ? – Monsieur le commandant, riposte Allard avec vivacité, je ne suis pas un traître, cela donc me serait impossible. Je vous offre ma peau, c’est même pour le moment tout ce que j’ai à vous offrir ; j’aime mieux que vous la preniez que d’être écharpé après la guerre par mes concitoyens. Est-ce que vous répéteriez ce que vous venez de me dire devant un officier de police ? – Parfaitement. Le sbire annoncé sort comme d’une boîte, code de guerre à la main. Allard répète tranquillement ses déclarations. Le policier lui dit :  - Monsieur, vous ne réfléchissez pas. Vous êtes régi par la loi allemande et cette loi rend la dénonciation obligatoire quand il s’agit de l’ennemi du pays (sic). Il lit les articles : déportation dans une enceinte fortifiée pour qui ne dénonce pas qui peut porter atteinte à la sécurité de l’Empire et, dans certain cas, la mort. – Soit ! dit Allard simplement. Le commandant le congédie avec ce conseil paternel : - Réfléchissez, cher Monsieur, et faites réfléchir ces messieurs.

                 Le 21 novembre, au matin, une centaine de femmes du faubourg Saint-Jean s’étaient rendues au Champ de manœuvres pour embouteiller du pétrole que les Allemands disaient leur donner à quatre sous le litre. Quelle aubaine ! On les fit s’agenouiller, on leur fit joindre les mains et une dizaine de soldats passèrent, distribuant du pain. Elles s’étaient laissé faire, un peu par jeu, ne comprenant pas à quoi cela rimait, quand elles aperçurent un cinéma enregistreur qui fonctionnait. Ellees se sauvèrent trop tard ! Mais c’est ainsi qu’on renseigne les Berlinois sur la détresse des Français et l’humanité des Allemands. C’est du document, en un mot.

                                                                       

                   La ville est empoissonnée d’inquiétants civils en bottes jaunes qui ne peuvent être que des policiers. D’autre part, il est impossible de causer dans la rue en compagnie sans qu’un Allemand, quel que soit son grade – ou son absence de grade – de la patte de drap à la torsade d’or, ne ralentisse le pas, ne vous flanque, ne passe et repasse pour surprendre une bribe de conversation. C’est à croire que c’est un sport !

                   Et avec cela ils donnent leurs qualités aux autres. Un officier – d’ailleurs aimable et homme du monde – se laissant aller à quelques légères confidences sur les opérations militaires devant deux jeunes femmes, s’arrête brusquement et leur demande, mi-figue, mi-raisin : - Vous n’êtes pas des espionnes au moins ? C’est plus fort qu’eux !

                    Emmanuel Lemaire me dit : - Si les Allemands étaient vainqueurs définitivement, ce serait un désastre pour l’humanité : la civilisation serait pourrie. Ce peuple n’a rien de grand par quoi il rachète ses défauts. Et, au surplus, quel recul que le retour à l’esprit féodal sans les vertus de la chevalerie ! »

                                                                        

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