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Sous la Botte (9)

IL LEUR FAUT UN JOURNAL.

            L’autorité allemande, avec un gtand sens, il faut le reconnaître, jugeait que la publication d’un journal dans les régions envahies était une chose indispensable. Elle me fit le déshonneur de jeter les yeux sur moi pour cet objet. On me pardonnera d’y insister, mais on va trouver ici l’idée première de la fameuse Gazette des Ardennes.

                Le capitaine Momm – qui fut un peu plus tard chef de la Kommandantur de campagne et directeur du service de presse – s’en vint me demander, au lendemain de l’occupation de la ville, pourquoi je ne continuais pas à publier le Journal de Saint-Quentin. J’opposais des raisons vagues. Il n’insista pas. « Dans quatre jours à Paris », pensait-il, et il suivait le mouvement.

                La même question me fut posée un matin de septembre par un officier d’une très grande distinction de manières. Il parut surpris, chagrin même, du silence des ateliers et me dit en très bon français :  - Mais, Monsieur, de grâce faites reparaître votre journal. C’est indispensable. L’autorité allemande n’y verra aucun inconvénient. D’ailleurs, je vais vous en donner l’autorisation formelle. Et il me griffonna quelques lignes sur un papier qu’il me remit. Je me demandai si cet Allemand ne tombait pas de la lune pour être si peu au courant de ce qui se passait et pour causer avec vous sans vous braquer sous le nez un revolver, comme avaient fait jusqu’ici à peu près tous les autres. Je pliai le papier et le mis dans un livre, sans pouvoir déchiffrer la signature très sommairement tracée.

                 L e 14 octobre, Momm rappliqua : Il n’avait pas l’air fier. Il m’expliqua avec embarras que le commandant de la 2e armée était transféré de Montcornet à Saint-Quentin « pour des raisons stratégiques de la plus haute importance » ; bref, il s’embrouilla dans les feux de file, coupa net et revint à son dada : - Il nous faut un journal. La population ne peut s’en passer. Il circule trop de nouvelles fausses. Il tirera à 3 ou 4 000 exemplaires. Il y aura au besoin des articles allemands qu’on vous remettra en caractères rmains, etc.

                Je paraissais l’écouter attentivement. Momm, avec qui la population de Saint-Quentin a fait connaissance par la suite, était moins brutal qu’il en avait l’air et la réputation. Seulement, il se prenait tellement au sérieux qu’il en devenait dangereux. Pour en donner une idée, ses deux fils (deux superbes gars, entre parenthèse, qu’il réussit longtemps à tenir à bonne distance de la tranchée), quand ils pénétraient le matin dans sa chambre pour lui dire bonjour devaient rapprocher les talons et faire le salut militaire.

                Je présentai mes objections d’une voix lente et grave. Momm, qui avait le sens de la justice, les écouta, les pesa et me dit : - Nous nous reverrons, car il n’est pas possible d’abandonner l’idée. Je lui avais donné le papier du précédent officier au cours de mes explications. Il s’était redressé comme pour saluer et, avec  un grand étonnement, il m’avait dit : - Mais c’est un prince ! Avec cela, vous pourrez faire ce que vous voudrez ! Malheureusement, il  ne prononça pas de nom et je ne lui demandai pas , ayant pris pour règle absolue de répondre, sans plus, quand un Allemand m’interrogeait. Est-ce que c’était sagesse !

                        Le quatrième assaut me fut donné par ….. un confrère, un journaliste allemand, habitué de la Côte d’Azur, sachant tout et un peu du reste (il était, ma foi, très au courant de la valeur provinciale du Journal de Saint-Quentin) et qui me présenta l’affaire, de la part de ses chefs, comme la chose la plus naturelle du monde. Il ne comprenait rien à ma résistance. – À vptre place, je sauterais sur l’occasion, conclut il, un journal bien fait des pays occupés, mais c’est la fortune. Je lui objectai, avec une grande apparence de sérieux, qu’entré à l’ambulance de la Charité (où avait lieu l’entretien) en qualité d’assistant du docteur Artaud, je ne pouvais, vu la pénurie de médecins à Saint-Quentin, quitter ce poste sans forfaire à l’honneur et à l’évidente humanité. Je me vois encore, en longue blouse blanche, lui tenir ce raisonnement  peu convaincant, tout en confectionnant avec mon canif un drain dans un tuyau d’irrigateur. Il me retourna sur le gril pendant plus d’une heure, mais,  voulant rester « bon confrère » il ne fut à aucun moment menaçant et se retira en me disant dans un sourire : - Ce n’est pas votre dernier mot, mon cher confrère. On vous en reparlera bientôt.

                       Hélas, Oui, on m’en reparla quelques jours après, à l’Hôtel-de-Ville même.

                       M. Gibert m’avait envoyé chercher à l’ambulance et je comparus dans la salle des mariages devant deux officiers que je pris pour des intendants et qui offraient le plus piquant contraste : l’un avait l’air de porte le diable en terre et était bon enfant ; l’autre, gras, épanoui, l’œil luisant, était dur comme du fer. Il fallait, à l’entendre, un journal et tout de suite, et comme j’étais journaliste et soumisà l’autorité allemande, qui était la seule autorité, je n’avais qu’à m’exécuter. Je déclinai l’invitation en donnant des raisons valables et évidentes. Toutes mes objections tombaient les unes après les autres sous les coups de massue de l’intendant en acier. Je perdais pied et patience, et j’entrevoyais comme une délivrance la porte de l’hôtel des Quatre-Boules.

                                                            

                    Alors, Gibert intervint. Il fut étincelant. Je ne connaissais pas encore beaucoup ce gros homme chez qui la droiture de la pensée, la pureté de l’intention, la probité de l’action sont servies par un physique convaincant, dirais-je, à cause de sa rondeur et de son expansion, et une dialectique faite de finesse, de bonhomie, de logique imprévue, assaisonnée du meilleur esprit de l’ancienne France, allant jusqu’à la gauloiserie. Il termina : - Voyez-vous, je sais qui il est et ce qu’il a dans le ventre. Au premier numéro, vous serez forcé de le mettre en prison et si vous étiez obligé de l’en sortir pour lui en demander un deuxième, vous ne pourriez pas faire autrement que de le fusiller. Ça ne vous avancerait pas au contraire ! Ne perdez donc pas votre temps et cherchez ailleurs.

                    L’intendant croque-mort fut subjugué, l’intendant faussement jovial fut abruti et se leva en proférant un juron allemand. Le premier me tendit la main en s’excusant de quelques expressions vives qui avaient pu lui échapper, le second sortit sans même saluer, ce qui m’était « tout égal, » et je pensais, en regardant Gibert : « Toi, mon bonhomme, tu es quelqu’un ; à partir d’aujourd’hui, je te porte dans mon cœur. »

MIRAGE

                  Le 11 octobre se produisit un phénomène rare en nos pays. À 5 Heures,  du pont du canal où stationnait de nombreux curieux, on voyait à l’horizon rapproché et vers l’ouest une grande plaine inclinée dans laquelle s’agitaient une trentaine de groupes de soldats, les uns assez nombreux, les autres composés de quelques hommes seulement. L’effet était celui d’une photographie mal au point. Une grande bande de lumière rouge-sang traversait ce paysage fantomatique qui s’effaça avec le jour.

LA CHASSE AUX ANGLAIS.

                   Une centaine d’Anglais en débandade étaient restés en ville. Je ne parle pas des blessés qui avaient été rassemblés et mis à Fervaques, la grande ambulance allemande, sous la direction du docteur Fuchs. On les y laissait mourir, faute de personnel et d’objets de pansement. L’ambulance de la Charité obtint d’y envoyer chaque jour, à 1 heure, une délégation conduite par l’infatigable Madame Langlait-Pezin qui soignât ces malheureux et aussi, quand faire se pouvait, quelques-uns des cent cinquante ou deux cents soldats français blessés gisant là, dont les trop rares médecins allemands ne s’occupaient qu’après les leurs, pas toujours par conséquent. Les Anglais avaient de très vilaines blessures. Ils nous insultaient copieusement quand nous les pansions – mais c’était en anglais et alors !..... – et ils esquissaient ensuite un sourire douloureux et reconnaissant. Quant aux Français, ils ne voulaient pas nous laisser partir et nous remettaient des lettres pour leurs familles que je portai carrément au prince de Salm. – Je ne vous promets rien, me dit-il, d’autant plus qu’en acceptant ces lettres, vous vous êtes mis dans un mauvais cas. Vous ne deviez pas. Qui sait si l’écriture ne recouvre pas des renseignements d’espionnage à l’encre sympathique ?

                     Les Anglais valides s’étaient donc réfugiés un peu partout lors de l’entrée inopinée – surtout pour eux – des Allemands dans Saint-Quentin. Ceux-ci s’employèrent pendant trois ans à rabattre ce gibier de choix. Ils en prirent quelques-uns et les traitèrent en sauvages ; ils en fusillèrent deux à Saint-Quentin et beaucoup aux environ, mais il leur en échappa, non sans peine, car ces Anglais étaient d’une imprudence absurde et n’avaient aucune idée de la guerre à l’allemande. C’est ainsi que, pincés à la suite d’une rixe avec un soldat allemand, d’une ballade un peu tardive, ou d’une perquisition, ils donnaient candidement l’adresse des braves gens qui les avaient recueillis. Et alors !... Les drames furent nombreux. Je n’en raconterai qu’un, type de tous les autres.

                     Après la guerre, à son retour d’Allemagne, le jeune Cliche, ouvrier tisseur, a complété mes notes, et voici l’incident en son entier /

                    -Le 29 août 1914 (le lendemain, par conséqent, de l’entrée des Allemands), je me promenais, dit le jeune Cliche, sur la place de l’Hôtel de Ville, quand un homme vient à moi, tenant entre les doigts une cigarette étreinte ; il me fait comprendre qu’il veut du feu. Je n’ai pas de peine à démêler que c’est un Anglais que, la veille, on a habillé n’importe comment puis flanqué à la rue, car c’est trop dangereux. Je l’emmène. Le lendemain, dans la soirée, j’étais sur le pas de la porte, quand je vois passer un drôle de type. Il allait se faire ramasser. Je l’interpelle : - English ? – Yes. – Alors, entre, mon vieux. Et nous voilà nantis de deux pensionnaires. Tout aurait bien marché, si le premier Anglais avait été raisonnable ; mais alors que son camarade ne sortait qu’en ma compagnie et le soir, lui, il se promenait perpétuellement en ville et il finit par se faire arrêter dans la journée du 15 octobre. Ce nigaud-là, au lieu de dire qu’il avait couché n’importe où, déclara immédiatement que nous l’avions recueilli. La maison fut envahie et, s’il n’y avait eu de jeunes enfants, on enlevait même les femmes. L’autre Anglais avait prestement sauté le mur et on n’en eut plus de nouvelles. Mon père et moi, âgé alors de seize ans et demi, nous fûmes donc seuls emmenés et fourrés dans le bureau de l’octroi qui servait de prison. Le lendemain, un conseil de guerre nous jugea en allemand. Il paraît qu’on demanda la peine de mort, mais nous ne fûmes condamnés qu’en dix ans de travaux forcés. Mon père, envoyé à Werden, en Westphalie, fût grâcié, en raison de son âge (64 ans) et d’une intervention du maire de Saint-Quentin, au bout de quinze mois. Expédié près de Crefeld, je ne fus délivré qu’à l’armistice et, sans l’aumônier qui m’avait pris en affection et me retint, le jour de mes dix-huit ans,j’étais expédié aux travaux forcés, et là…

                     L’amour même s’en mêla. Le fait que je vais raconter ne se passa qu’en décembre, le 15 exactement, mais il trouve ici sa place.

                     Le maire reçoit une veuve, la dame Moine, demeurant rue Quentin-Barré, employée des postes qui, payant d’audace, lui dit : - Je suis accusée dans le quartier d’avoir dénoncé des Anglais. On me dit que je serai fusillée. Que dois-je faire ? – Madame, répond Gibert, je suis chargé du balayage des rues, de vous donner de l’eau et du gaz, d’assurer  le bon ordre et de quelques autres choses encore, mais la trahison ne rentre pas dans ces obligations. Il y a pour cela un personnage spécial qu’on appelle le procureur de la République. Adressez-vous à lui. M. Dyvrande, souffrant, ne venait plus au Palais. La veuve tombe sur le commissaire Lambert qui la cuisine et obtient l’aveu : - Eh bien ! Oui ! Voilà : j’étais jalouse de Madame Duhamel, qui me semblait au mieux avec M…, l’inspecteur des postes, mon fiancé. Alors, furieuse, j’écrivis à la kommandantur qu’elle avait recueilli un Anglais, ce qui est vrai. On me fit venir et l’on me demanda si j’en connaissais d’autres. Je ne dis ni oui, ni non. – Ah ! s’écria Lambert, voilà donc la raison de la grande perquisition qui fit mettre en état de siège le bas du quartier de Remicourt et découvrir deux Anglais et valut à M. Lane qui les avait recueillis une condamnation à mort, heureusement commuée ! Tout s’explique. Mais pourquoi venez-vous me raconter cela ? – C’est le remords. Vous comprenez, je suis une intellectuelle…. – Soit, dit le commissaire. Mais retenez bien ceci : je ne vous ai pas vue et je ne sais qui vous êtes. Seulement, je tiens à vous dire « entre quatre z’yeux » que je vous trouve triplement inexcusable comme Française, comme, fonctionnaire de l’Etat et comme intellectuelle, puisque vous dites en être une. Là-dessus, bonsoir ! Je ne peux rien pour vous, ni contre vous.

                       Madame Duhamel – la rivale – avait été arrêtée, jetée en prison et traitée avec une extrême rigueur. La Ville recueillit son enfant et s’occupa d’améliorer son sort. Quant à la femme Moine, considérée comme étant déséquilibrée, elle fut internée dans une maison de santé. À l’armistice, elle rentra à Saint-Quentin, mais en disparut presque aussitôt et eut raison.

LA BANQUE DE FRANCE

-          ARRESTATION DE MM. MICHEL ET PRUDHOMME

                        Avec les Anglais, ce que les Allemands cherchaient – et cherchèrent jusqu’à la fin avec une persévérance qui ne fut pas récompensée – ce fut le « fil téléphonique de guerre » mettant secrètement Saint-Quentin en communication avec Paris et qui , hélas ! n’existait pas. Ils creusaient des tranchées, draguaient le canal….. rien ! Comme ils avaient jeté les yeux sur l’immeuble de la Banque de France pour y installer un casino (mess d’officiers), et comme d’autre part, ils supposaient – ce qui n’était pas mal raisonné – que le fameux fil aboutissait dans les appartements du directeur ou dans les caves, ils firent d’une pierre deux coups. Le 22 octobre au soir, M. Michel, le directeur, fumait une cigarette dans la cour avec M. Prodhomme, le caissier, quand un soldat de garde à la poste, c’est-à-dire en face, cogna dans la grand’porte, se fit ouvrir et appelant des camarades, arrêta MM. Michel  et Prodhomme et les conduisit à la Kommandantur où, à minuit, un officier très rogue vint leur dire : On perquisitionne à la Banque et vous êtes accusés d’avoir écouté des conversations téléphoniques. La perquisition, faite brutalement, pendant que Madame et Mademoiselle Michel se mouraient de peur (on leur donna le lendemain matin exactement cinq minutes pour vider les lieux), aboutit à l’enlèvement de toutes les bouteilles de vin ; ce fut le seul résultat pratique de l’opération.

                 Le surlendemain, MM. Michel et Prodhomme passèrent en conseil de guerre et, comme à l’instruction, leur argument – irréfutable – fut que, de la Banque, il n’était pas possible d’entendre même que l’on téléphonait à la poste. Mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait… L’accusation fut abandonnée. Seulement…, le procureur Cremer s’en vint quelques heures après au corps de garde où attendaient les patients et leur dit : - Vous êtes acquittés… M. Michel, très vif, se disposait à sortir… - Un moment… La Kommandantur vous envoie en Allemagne comme dangereux. Aucune protestation n’y fit. Le commandant von Arnaud, qui avait consenti à recevoir M. Michel et à écouter ses doléances, lui dit : - Vous serz libre dans une ville allemande et vous aurez droit à toutes sortes d’égards. Vous pourrez notamment correspondre avec Madame Michel. C’est de notre part un engagement d’honneur.

                    MM. Michel et Prodhomme furent expédiés dans un camp de prisonniers, soumis au régime commun, correspondance comprise, et, en fait d’égards, ils furent traités d’espions français avec injures à la clef tout le long du voyage. À la fin de janvier 1916, M. Michel fut renvoyé à Saint-Quentin sans rime ni raison, et M. Prodhomme, vu son âge, fut échangé et rentra en France.

M. GRONIER ET Me CAURETTE (DE HAM)

                                          Me BOURLET (DE CAULAINCOURT).

                          Deux autres captifs de marque nous arrivèrent de Ham : MM. Charles Gronier, maire et Caurette, notaire, adjoint. Ils avaient été arrêtéssans motif, à l’hôtel de ville, dans l’exercice de leurs fonctions ; on les amena à Saint-Quentin où on les laissa moisir trois jours avec les prisonniers de droit commun. Puis, après les avoir soulagés de leur porte-monnaie, on les expédia dans l’affreux gâchis du camp de Holzminden, en installation. M. Caurette, par son ingéniosité, son esprit de méthode et d’initiative, fut la providence de sa baraque, et ils resteront là, M. Gronier  jusqu ‘en février  1915, renvoyé en France à cause de son âge avancé, M. Caurette jusqu’en février 1916, continuant d’ignorer ce qui leur avait valu ce traitement.

                          C’est le mois des notaires. Celui de Caulaincourt, près de Saint-Quentin, Me Bourlet, est arrêté avec Mme Bourlet et leur jeune fils : un pigeon « bagué » se serait posé sur le pigeonnier vide de l’honorable officier ministériel. Quant au goosse, il a été trouvé en possession d’un jeu de télégraphie sans fil acheté 13 fr.95 au bazar. Mme Bourlet est complice. M. Bourlet seul est envoyé en Allemagne.

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