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Sous la Botte (8)

L’EFFROI DE LA BATAILLE

                                                           

                    Evidemment, il y a une grosse affaire engagée non loin de nous, à l’ouest. Les ambulances sont vidées à la hâte ; des bandes d’infirmières sont dirigées du côté du combat ; les soldats pouvant faire campagne sont rassemblés, encadrés rapidement et expédiés. Des vétérans du 15e de la landsturm, appelés d’Allemagne, les remplacent, ridiculement habillés, coiffés de shakos noirs ayant la forme d’un grand pot à fleurs renversé, armés de fusils Dreyse et l’air ahuri. Il pleut des civils allemands et des infirmières. Il en est certainement de vraies dans le nombre, mais les fausses dominent et les parcs d’automobiles aux Champs-Elysées deviennent la nuit des lapinières. Il semblerait que toute l’Allemagne féminine, pas toujours fraîche, mais extrêmement joyeuse, se fût dirigée vers la France.

                                                                           

                      Un officier dit à M. Lerouge : - La bataille se livre sur Roye et Lassigny. Pas de résultats ! On attend des renforts de part et d’autre. Ici, nous ne savons rien. Beaucoup d’entre nous, officiers et soldats, sont excédés de cette guerre. Trop de pertes !  Jadis, même en 1870, on pouvait, un jour de combat, compter sur la chance ou son adresse personnelle pour se tirer d’affaire. Les cas de destruction collective étaient rares et alors c’était tant pis ! Maintenant, c’est « tant pis » qui est la règle…

                     Un jeune homme, qui a commencé ses études de médecine et a dû partir comme simple soldat, résume ainsi ses impressions devant son hôte qui, le voyant déprimé et souffrant, s’intéresse à lui : - Oh ! Monsieur, c’est épouvantable, cette guerre ! En ce qui me concerne, je venais chaque année passer un mois en France, et j’adore votre pays. Pourquoi nous battons-nous ? Pour faire des conquêtes ? Ça ne se garde pas et c’est une raison de se battre encore. J’ai pris part à huit affaires importantes. J’en ai assez. Je ne crois pourtant pas être un lâche, mais je ne peux plus… Se trouver sous la grêle de votre artillerie est une chose inimaginable. Je ne sais ce qu’est l’enfer, mais ce ne peut être pire. J’ai subi aussi trois attaques de de nuit dans nos tranchées par vos troupes noires. C’est infernal : ces cris, ces dents blanches, ces yeux qui luisent. Il faut résister ou mourir. La fuite n’est pas possible. On est impitoyable. J’en étais arrivé à cet état qu’il me semblait que tous mes nerfs se retournaient. Heureusement, j’ai été contusionné et mis au repos, mais je ne veux plus retourner au front… Je ne peux plus.

« SAINT-QUENTIN SOUS LA DOMINATION ALLEMANDE. »

                C’est donc à Saint-Quentin que l’on venait se reposer. Le nombre des « énervés » dépassait, en effet, de beaucoup celui des blessés. Quel était à cette époque l’aspect des Nouvelles-Hespérides de l’armée allemande ? Un article du Temps, d’une observation très courte et truffé de quelques erreurs (le Temps disait l’avoir reçu d’un de ses correspondants de Saint-Quentin, sans doute un des nombreux Suisses employés à la broderie et qui obtenaient assez facilement, au début, d’être rapatriés) va nous l’apprendre. Les journaux allemands avaient reproduit cette page intitulée Saint-Quentin sous la domination allemande avec ivresse. J’ai su, à mon reour en France libre, qu’elle avait fait traiter les Saint-Quentinois de « Boches du Nord », ce qui était stupide.

                 Bref, voici l’article en question à titre de document :

                   Jamais la place de l’Hôtel-de-Ville ne fut plus mouvementée ; des autos chargées d’officiers la traversent en tous sens ; elles viennent de Cambrai, de Laon, de la Fère, de Vermand ; des troupes débarquées à la gare défilent au son des fifres et des tambours, gagnant leurs casernements ; des patrouilles de landwehr vont et viennent , amenant quelques prisonniers, relevant les différents postes disséminés dans les quartiers ; un groupe d’habitants lit les affiches et proclamations de l’autorité allemande ; tout à l’heure, une véritable manifestation obligera le poste de soldats à faire brutalement circuler, lorsque l’autorité allemande fera placarder un soi-disant extrait du « Journal revanchard » (sic) de Paris, laLiberté, implorant la paix. L’affiche officielle donnant le texte de ce faux article, écrit dans un invraisemblable charabia, est intitulée : « Sages paroles d’un journal français. »

                  Malgré le mouvement de la place et des rues de la ville, une impression pénible d’angoisse et de morne tristesse pèse sur la cité, la même impression que j’ai ressentie dans toutes les villes occupées de nos départements envahis, où l’habitant se cache, meurtri, anxieux de l’avenir, où le conquérant inquiet sent son occupation précaire et dangereuse.

                    Les voûtes gothiques de l’Hôtel de Ville abritent un détachement de Landwehr. Au premier étage, dans la grande salle de gala, une permanence de conseillers municipaux assure nuit et jour le service des billets de logement et des réquisitions. Le commissaire de police et ses agents en civils, munis d’un brassard aux couleurs de la ville, sont à la disposition des autorités allemandes.

                    La Kommandantur est installée au Crédit Lyonnais ; une partie de ses services est au Comptoir d’Escompte. Le théâtre est occupé par une compagnie de landwehr, tout auprès, le restaurant de l’Aigle Noir, devenu le « restaurant allemand, » sert de pension aux sous-officiers. Au Café de Paris, quelques vieux habitués saint-quentinois, attablés derrières les glaces, observent la place et parlent bas.

                    À cinq heures, la pâtisserie Caveng devient le rendez-vous des Officiers élégants : on y prend le thé, le chocolat, on dévore gâteaux et tartes par petites tables. Le  groupe le plus animé est celui que forment le prince Auguste, quatrième fils de l’empereur, et ses officiers d’ordonnance.

                  Tous ces officiers habitent les villas cossues qui bordent la rue Charles-Picard et les Champs-Elysées, où chaque matin ils caracolent, dressant des chevaux de grand prix. L’empereur lui-même, lors de son court séjour à Saint-Quentin, habitait sur les Champs-Elysées l’hôtel Charles Basquin.

                   Dans la rue Saint-Jean, la banque Lécuyer-Sourmais est occupée par le service des étapes. Le lycée de jeunes filles est transformé en « lazaret. »

                   Le palais de Fervaques sert également de « Kriegs lazaret, » ainsi que le lycée Henri-Martin. Tous ces établissements regorgent de blessés allemands qu’amènent constamment des ambulances automobiles. Ces blessés, dès qu’ils peuvent supporter le voyage, sont expédiés par chemin de fer en Allemagne. Derrière la grille du palais de Fervaques, on les voit étendus sur des brancards, attendant les automobiles qui les conduisent à la gare.

                                          

                  La caserne Saint-Hilaire est occupée par un régiment de landwehr. C’est dans la cour de cette caserne que doivent se présenter chaque semaine tous les habitants de Saint-Quentin mobilisables – huit mille environ – qui surpris par l’occupation, sont demeurés dans la ville.

                 Plus heureux qu’à Valenciennes et qu’à Douai, ils n’ont pas été emmenés comme prisonniers civils en Allemagne.

                  Sur la route de Ham, l’asile Cordier est aménagé en ambulance ; c’est là, au faubourg Saint-Martin, que la population vient écouter le canon. On l’entend presque sans interruption et

très distinctement du côté de Péronne, de Roye et de Lassigny, et lorsqu’on voit revenir exténué un des régiments du front renvoyé au repos vers l’arrière, les figures s’éclairent, l’espoir renait, on parle à voix basse de la délivrance prochaine.

                Sur le boulevard du Huit-Octobre, la grande minoterie est occupée militairement et travaille pour l’armée allemande. Les contre-allées du boulevard à partir de l’usine à gaz sont transformées en parcs de voitures automobiles pour le ravitaillement.

                La rue de la Sellerie et la rue d’Isle sont sillonnées par les autos, par les mouvements de troupes qui vont et viennent vers la gare. Tous les magasins sont ouverts par ordre. Seules, cependant, les Nouvelles-Galeries semblent réaliser quelques affaires, si on juge par les groupes d’officiers et de soldats qui vont y faire quelques menus achats.

                Sur la place du Huit-Octobre, des groupes de soldats examinent curieusement le monument commémorant la défense de Saint-Quentin en 1871, qui a été respecté.

                La gare, réservée au service des troupes allemandes, est des plus animée. La foule des ouvriers sans travail du faubourg d’Isle est massée le long des barrières et près du passage à niveau, que garde un poste important de soldats, pour voir passer des trains de troupes qui vont et viennent dans la direction de Maubeuge-Erquelines et dans celle de La Fère-Laon.

               Jusqu’à ce jour, la population ne souffre pas de disette ni d’aucune violence. Les magasins d’alimentation et de bonneterie ont été vidés par des réquisitions successives ; cependant, aucune maison particulière ne fut pillée.

              Les officiers allant au front ou en revenant passent peu de jours à Saint-Quentin ; ils sont logés chez les habitants. Ils se montrent, en général, corrects. Dans une maison de la rue Antoine-Lécuyer, délaissée par ses habitants, les officiers sédentaires de la garnison, surtout des médecins, ont installé un « casino » où ils se réunissent le soir. Les soldats fréquentent assidûment le cinéma du Café Riche, rue des Toiles, qui leur est spécialement réservé.

              Dans la Basilique, intacte, sont régulièrement célébrés les offices par des prêtres français. De nombreux officiers et soldats bavarois catholiques assistent le dimanche à la messe, tandis  que les luthériens sont menés, par groupes, au temple protestant près de la rue Jumentier, où officient des aumôniers militaires allemands.

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