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Sous la Botte (6)

LES PREMIÈRES RÉQUISITIONS .

                       Et les réquisitions allaient leur train. On savait, par l’expérience de 1870-71, que les Allemands y étaient passés maîtres : - il faut dix mille rations pour ce soir, vingt mille pour demain à midi, etc.

                      Gibert, à l’hôtel de ville, perdait le boire et le manger. En désespoir de cause, il s’adressait au prince de Salm. Celui-ci faisait le personnage de médiateur avec une élégance aristocratique et aussi, on peut le supposer, par bonté foncière. Pourvu d’une haute dignité dans l’ordre de Malte, à la tête du service des ambulances, il disait cependant à Gibert : « J’ai un peu de relations, mais bien peu de pouvoir ! » Et comme Gbert s’étonnait que l’intendance allemande fût ainsi au-dessous de sa tâche, le prince faisait cette effrayante réponse(c’était le 2 ou 3 septembre) : - Que voulez-vous, Monsieur le maire, nous allons si vite qu’on est toujours en avance de cinquante ou soixante kilomètres sur elle. C’est inespéré !

                                         

                   Il s’agit ici * je tiens à le préciser, car les Salm sont très nombreux – d’Alfred, 5e prince et altgrave de Salm-Reifferscheidt-Krauten et Dyck, né en 1863, demeurant au château de Dyck, près de Dusseldorff. Grand, le nez impérieux démenti par deux yeux très doux, vêtu d’un uniforme sans aucun autre signe distinctif qu’une minuscule croix de Malte en or et émail blanc, il assistait tous les matins à la messe de 7 heures à la Basilique. Logé petitement chez une de nos amies, il y vivait avec beaucoup de dignité et de frugalité, servi par un unique valet de chambre habillé en soldat. Les Salm sont, je crois, de très lointaine origine lorraine. En tous cas, l’un d’eux, mais d’une autre branche que le personnage dont je parle, avait été le dernier abbé commandataire de l’abbaye d’Isle, à Saint-Quentin, et y avait fondé une chapelle vers 1780.

                  Le prince intervenait donc quelquefois ave  succès, car son influence – et quoi qu’il s’en défendît – était réelle.

                   Vers la mi-septembre, une réquisition émise par on ne sait qui porte sur toutes les peaux de la Halle aux cuirs (330 000 francs), 300 bicyclettes, 5 000 chemises, 5 000 caleçons, 5 000 paires de chaussettes, 5 000 tricots, du drap en pièces, des vêtements confectionnés, etc., etc. Il y en avait pour un million et plus. Gibert proteste auprès du commandant de place : - Ce n’est plus de la guerre ! – Peut-être, mais je ne puis discuter un ordre envoyé  par son Excellence le directeur des étapes. Je vous autorise à aller le voir à Chauny où il est en ce moment. Les étapes, en effet, avaient brûlé Saint-Quentin, mais allaient y revenir – et pour longtemps.

               On s’en alla donc à Chauny. M. Medrzecki, professeur au lycée, vieux Saint-Quentinois en dépit de son nom tchèque, servait d’interprète : il y mettait du sien et ce n’était pas le plus mauvais !

             L’Allemand, me raconta-t-il, fut comme un bloc.

            -C’est la guerre ! La France paiera les frais puisqu’elle l’a faite. , on nous l’ déclarée.

             -C’est une erreur, Excellence

              -Pardon ! Pardon ! J’ai vu à Bruxelles des documents où toutes vos intrigues étaient exposées (C’était, à l’époque, le cheval de bataille des Allemands. ) Et ensuite, ce que nous faisons, c’est en représailles de ce que vos armées font en Alsace . (Autres dada banal.) Et enfin, nous sommes ici pour qu’on nous nourrisse et qu’on nous soigne nos blessés.

                -Excellence, la ville de Saint-Quentin s’appauvrit de jour en jour : une semaine encore de ce régime et nous ne pourrons plus rien.

               -Oh ! Nous trouverons bien les moyens d’obtenir ce qu’il nous faut.

               -Pensez, Excellence, que la ville de Saint-Quentin compte 45 000 ouvriers et 5 000 riches peut-être, et encore sont-ils partis pour la plupart.

               -Confisquez leurs biens et faites-vous des ressources avec.

               -La loi française s’y oppose.

               -Il n’y a plus de loi française.

              C’était le coup de massue. Medrzecki ne se laissa pas étourdir et continua de plaider. Le général finit par dire :

              -Je verrai…, je serai juste.

                 La réquisition ne fut pas levée, mais diminuée. Voir empiler par des soldats des chaussures, des chaussettes, des pièces de drap, des vêtements tout faits sur le péristyle du théâtre, puis entasser tout cela dans des malles « empruntées » au Bazar….., c’est répugnant. Cette défroque est à destination de Düsseldorf. Un officier s’arrête, palpe longuement un coupon – la valeur d’un complet gris – le met sous son bras et continue son chemin, l’air enchanté. On ne conçoit pas un officier français faisant de même.

RÉQUISITION D’HOMMES

                  Le 23, on sonne et l’on affiche que tous les hommes de 18à 48 ans devront se rendre à la Bourse du commerce à 7 heures du soir et que la Ville sera frappée d’une pénalité de 500 francs par absence constatée. C’est inepte : le local ne recevrait pas les mobilisés d’un village moyen et commencer à 7 heures du soir une identification de cinq à six mille hommes !

                  Quoi qu’il en soit, l’émotion est vive. Le maire Gibert et Allard, conseiller municipal, courent à la Kommandantur. Allard, très en dehors, très « populo », crie : C’est la révolte en ville que vous voulez. Et bien ! Vous l’aurez. Nos ouvriers ne se soumettront pas. Leurs femmes et leurs enfants se placeront devans vos canons et vos fusils. De plus, la commission municipale sera là tout entière, entre les femmes de Saint-Quentin et vous…

                   C’est l’ordre, réplique le commandant de place, capitaine Altwicker. C’est la réponse à la levée en masse décrétée par Poincaré. Et cet homme, qui n’était pas une brute, ajoute : -Nous n’en sommes pas à coucher vingt mille femmes par terre à coups de fusils !

                  L’éternel prince de Salm intervient auprès du prince héritier de Bavière, son « ami intime, » dit-il, et cela s’arrange d’autant plus facilement que c’était inexécutable.

                  Ça ne fait rien, Monsieur le maire, disait le lendemain le prince, mais c’est la première fois que dans l’armée allemande un commandant en chef rapporte la mesure prise par un autre commandant en chef.

LEUVEN !...

               Le mot affreux d’Altwicker m’en rappelle un autre entendu quelques jours avant et qui m’avait terrifié. C’était chez M. Desjardins, l’ancien député de l’Aisne. Il recevait à loger un médecin venant de Belgique et qui, visiblement, ailait à causer.

         -Les Belges, dit-il à M. Desjardins, nous ont fait une guerre de rues et de partisans qui nous a coûté vingt mille hommes. (C’était le bobard à la mode alors dans l’armée allemande et ce chirurgien était de bonne foi en affirmant ce mensonge.) Les curés montaient dans les clochers des églises avec les paysans pour nous tirer dessus. La réponse a été terrible. Ainsi, j’étais désigné pour organiser les secours aux blessés à sLeuven et en arrivant je n’ai plus rien trouvé. La ville avait été détruite par notre artilleriee lourde. Que voukez vous ? Les habitants ont tiré sur nos troupes.

          -Mais Leuven en flamand, m’écriai-je, c’est Louvain en français. La ville au merveilleux hôtel de ville, aux petites églises, à la bibliothèque célèbre ?

          -Oui, acquiesça, le médecin. Leuven, plus rien !

          M. Desjardins et moi nous regardâmes consternés :

          -C’est impossible. Cela ne se serait jamais vu…

          -C’est la guerre, conclut l’Allemand.

          Nous sûmes après qu’il exagérait….. un peu, pour produire de l’effet, par orgueil de barbare et parce que la théorie allemande de la guerre le voulait ainsi ; les destructions et les massacres, trop réels, de Louvain, étaient un avertissement pour Bruxelles, et l’agression des civils n’était qu’un prétexte inventé à l’usage du monde civilisé. Et à l’usage des Allemands aussi, chez qui c’était article de foi. Causant avec le maire, le prince de Salm, député au Reichstag, faisant partie du centre catholique, gentilhomme d’une haute distinction, assez haut placé pour dominer les lourdes suggestions, le prince de Salm se couvrit les yeux des mains comme pour échapper à une vision affreuse, en faisant allusion aux horreurs que les troupes allemandes avaient « dû » commettre en Belgique «  pour punir les populations de leurs attaques » contre l’envahisseur, attaques, disait-il, dirigées par les prêtres, et il demandait très sérieusement : « Est-ce qu’en France les curés sont animés d’un si mauvais esprit ? »

LE SOTTISIER

              Ce premier mois de l’occupation avait été fertile en illusions – et en désillusions. Les nouvelles les plus absurdes couraient et trouvaient des croyants. Où prenaient-elles leur source ? C’est assez difficile à dire. Elles arrivaient, en effet, toutes rédigées, avec une apparence de certitude impressionnante, et l’on sentait qu’au fond, tout au fond, il y avait quelque chose…

            Le 12 septembre, on court après moi à l’ambulance pour me remettre cette « dépêche » arrivée à Brancourt (arrondissement de Saint-Quentin) par pigeon voyageur :

            « Le général Pau a repris le commandement de l’armée du Nord ; sa droite est commandée par d’Amade, sa gauche par French. Le centre allemand a été culbuté. L’aile gauche, coupée, se replie sur Landrecies. French a anéanti la garde impériale et écrasé l’aile droite à Villers-Bretonneux. Celle-ci demandait à se rendre et la reddition était acceptée par les Français, mais elle fut refusée par les Anglais, qui croyaient prendre le kronprinz à Cambrai. Les Allemands battent en retraite sur Bapaume. Des troupes françaises sont rentrées en Allemagne. »

             Et dans une note complémentaire l’impératrice d’Allemagne était représentée comme en fuite devant les Russes maîtres de Berlin.

             Et des gens intelligents – le docteur Artaud en était – racontaient qu’un officier (logé chez leur voisin probablement) s’était mis à pleurer en lisant une lettre de sa femme lui annonçant l’incendie de Berlin par les Russes !

            Cette dépêche dite « du pigeon voyageur » eut une conséquence singulière. Il en circulait des copies. Les Allemands en saisirent une et décrétèrent la mort de tous les pigeons : allant par escouades de colombier en colombier, ils leur arrachèrent la tête…..

LA DISCUSSION DE TRIPLET ET DE L’INFIRMIÈRE

            Voici qui est plus sérieux que ces folles nouvelles :

            Dans une boutique de mercerie de la rue Saint-André, où elle apporte une réquisition de « cent cinquante pipes en bois pour les blessés, » une jeune infirmière ratiocine, en un excellent français, de la guerre :

           -Nous ne vous en voulions plus depuis 1871 (c’est facile à croire). Nous aurions même désiré une alliance avec vous, en 1874 notamment. L’empereur Frédéric, c’était son rêve. Mais la Russie d’abord, puis l’Angleterre ont dirigé votre politique contre nous et nous ont forcés à vous déclarer la guerre. Encore maintenant, nous n’avons aucune haine contre la France. Mais nous combattons pour la vie…

            M. Triplet, le boulanger du quartier, était là. Il lui dit :

            -Mademoiselle, admettons que vous ayez raison, mais les Allemands ne pourront pas résister aux Français, aux Anglais, aux Russes, aux Belges. Nous sacrifierons le dernier homme et le dernier sou.

            -Si, répond-elle. Nous sommes jusqu’ici victorieux partout. La Russie ne compte plus. L’Angleterre a tout intérêt à prolonger les hostilités à cause de son commerce maritime, mais nous pouvons attendre. Songez qu’il reste en Allemagne encore maintenant autant et plus de troupes qu’il n’y en a en France. Forcément nous aurons le dessus.

           Cette opinion était à noter. C’est celle – en la déformant et grossissant d’après les cerveaux – de toute l’armée, ou plutôt celle que les officiers entrent de force dans la tête de leurs soldats, d’autant qu’eux-mêmes, comme cette intelligente fille dont j’abrège beaucoup le raisonnement serré et nourri, en sont imbus. Il n’y a pas d’opinion publique en Allemagne. Cependant, je me vois journaliste de l’autre côté du Rhin, étudiant le soir la carte et compulsant les dépêches : « Diable ! Nous devions être à Paris pour le 4 septembre, assurait le vieil Haeseler, qui a la réputation de d’y connaître. Nous devions célébrer de nouveaux Sedans….. et voilà que notre principale armée pivote autour de Reims, que tout l’effort se porte, trop tard ! vers la mer et qu’il n’est même plus question de Paris dans les communiqués. Diable ! »

            Sortie l’infirmière avec ses cent cinquante pipes, nous regardons son nom sur le bon de réquisition : « Louise Perrot. » Elle avait expliqué que sa famille avait émigré lors de la Révolution.

           -Quoi qu’il en soit, conclut Triplet, qui se servit d’une bonne vielle locution française, si ce n’est pas tout à fait une princesse, on s’aperçoit qu’elle est de condition.

LES OTAGES

            Les Allemands en reviennent à une très vieille coutume barbare, les otages. Le directeur des étapes exige que trois notables, renouvelables toutes les vingt-quatre heures, soient tenus à sa disposition. Il ne dit pas en garantie de quelle convention, puisqu’avec le droit unilatéral il ne peut en exister, mais c’est ainsi. Les députés d’abord. Il n’y en a pas… Alors, on désigne M. Desjardins, ancien député, qu’étant donné son état de santé, son fils demande à remplacer, puis M. Herbet, président du tribunal civil, et M. Allard, conseiller municipal. Ces messieurs sont installés assez confortablement au-dessus de la pharmacie Brancourt, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et l’on se relaie pour leur faire un quatrième au bridge. Le lendemain, il s’en présente d’autres et ainsi de suite. Quelques Saint-Quentinois, qui ne sont pas désignés et qui s’en croyaient dignes par leur situation, sont un peu vexés….. La plaisanterie ne dure, d’ailleurs, que quelques jours (du 25 septembre au 14 octobre).

           Cette continuité et cette ingéniosité dansla vexation, ainsi que le mensonge que lui reprochait déjà Velleius-Paterculus, je crois, sont qualités propres à la race germanique. Aussi en arrive-t-on –ce qui n’aurait lieu pour aucun autre envahisseur –à détester ces gens individuellement sans les connaître et simplement parce que croisés dans la rue.  Qui hésiterait, comme il m’arrive, devant le meurtre d’une mouche, verrait d’un œil sec égorger le dernier des Allemands pour en finir avec ces coups de canons aggravés de coups d’épingle.

           

         

      

 

 

 

 

 

 

            

 

 

 

          

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