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Sous la Botte (5)

L’ACTION VUE DE NOTRE CÔTÉ

              Mais que se passait-il de notre côté, dans la ville assiégée, où, bien entendu, nous ne voyons que des effets dont les causes nous échappaient ?

             Voici :

              Temps affreux ; pluie continue et froide ; grand vent. Le bruit du canon vient franchement de l’ouest et va se rapprochant. Sur la Place de l’Hôtel-de-Ville, le poste est en alarme : fusils en faisceaux et sacs par terre. Le long de la voie du Cambrésis, des fantassins creusent de petites tranchées et entassent par devant des bottes de paille. À 3 heures10, un avion français repère la position ; il vole très bas et est accueilli par une fusillade folle. Les soldats allemands appuient pour tirer, leur fusil sur le genou. Cela amuse prodigieusement les habitants, qui se réunissent en groupes pour chanter sur l’air des lampions : « L’aura pas ! L’aura pas ! » L’aviateur lâche huit bombes-signaux et tout aussitôt un premier obus éclate dans un champ de betteraves où est une batterie allemande et fait des victimes. D’autres suivent par le chemin de Vermand, « posés comme avec la main », me dit un habitant du quartier. Les pièces sont abandonnées ; on voit les artilleurs « détaler comme des lapins. » Les fantassins, dissimulés dans le quartier de l’ouest, étaient eux aussi, démoralisés et se faisaient bons enfants. Ils offraient du tabac et prodiguaient les avances : « Vous contents, Franzouss ! » Un Alsacien dit tout haut : »Je n’ai pas envie de me faire trouer la peau pour ces animaux-là. » Et il jeta son arme. D’autres en firent autant, mais les artilleurs s’étaient repris. Ils amenèrent les attelages et portèrent les pièces plus à gauche, du côté de l’hospice Cordier. La batterie allait s’incurvant de la corne du Bosquet-Fleuri, sur le chemin de Saint-Quentin à Fayet, à la briqueterie. Elle tira alors avec d’autant plus d’entrain que les français n’arrivèrent pas à la riposte. On a vu la raison dans la note Corvisart.

                                                                

                   Les curieux s’étaient en grand nombre assemblés rue Thiers, rue de Fayet, rue d’Alger, bref partout où l’on avait vue sur la campagne vermandoise et poussaient des exclamations de joie chaque fois qu’éclatait un obus lançant une belle flamme dorée. Le service d’ordre se faisait suppliant. Cependant, Frank Debeauvais, pour avoir apporté sa lorgnette, et M. Lefevre, ancien artilleur, pour avoir expliqué, du haut de son toit, ce qu’il voyait du combat à ses voisins groupés dans la rue, furent arrêtés sur l’ordre de rogues sous-officiers et conduits à la prison.

                    Je croise un viel agent de police qui court, essoufflé, vers la ville : - Où allez-vous si vite, Un Tel ? – Querre ell’clef de ch’campanille pour eq’Cantelon y puisse carillonner tout à l’heure ell’Marseillaise.

                    Hélas ! M. Cantelon ne carillonna pas.

                    Cependant, vers 5 heures, la batterie allemande, reculant, s’était appuyée aux premières maisons ; la fumée des coups passait échevelée au-dessus des toits ; des mitrailleuses crépitaient et la fusillade roulait. Les betteraves seules paraissaient d’ailleurs en souffrir, mais l’espérance ne s’annonçait plus bruyamment du côté français, devenu silencieux. L’avion vint faire pour ainsi dire un tour de piste. Les Allemands, découragés par leur insuccès précédent, ne le saluèrent que de rares coups de fusil. À 6 heures, les rues désertes se raniment, des soldats flânent, sans armes. À la tombée du jour, des infirmières sont dirigées vers le bosquet-Fleuri et ses entours ; des corvées ramènent armes et équipements ; mais ce n’est qu’à la nuit noire, à la lanterne et sans témoins, puisque toute circulation est interdite, que morts et blessés sont transportés en ville.

LA RANDONNÉE MARCHAPT.

                   Pour relier ces deux récits qui s’affrontent, je vais raconter le « Voyage extraordinaire » dont un M. Marchapt me fit la confidence et qui fut diversement jugé par les rares personnes qui en surent quelque chose. Quant à l’exactitude des faits, j’ai des raisons de la croire entière.

                  Ce Marchapt – arrivé depuis peu à Saint-Quentin et y exerçant je ne sais quel métier – était un drôle de corps. Il possédait une tête superbe, mais boitait bas. Actif jusqu’à la fébrilité ; pressé de se mettre en avant partout – on ne sait pas où ça vous pousse ! – parlant clair, d’un débraillé assez élégant d’artiste, il était à la fois intéressant et inquiétant. Au vrai, on se méfiait de lui….. Bref, puisqu’il apparaît que les Français arrivent, pourquoi ne pas aller au-devant d’eux ? Justement, Marchapt a réussi, par faveur, à garder son automobile pavoisée de la Croix de Genève pour le service de l’ambulance du lycée de Jeunes Filles, ou la belle Mme Marchapt se montre  la plus parfaite des infirmières. Il s’adjoint M. Hogger, l’un des nombreux Suisses que l’industrie de la broderie a fixés à Saint-Quentin et, le 16 septembre au matin, on enfile la route du Cateau…..  À Lesdins, après avoir dépassé des postes allemands et une patrouille de cyclistes qui réclament des cigarettes, ils obliquent à gauche pour gagner la route de Cambrai, quand derrière un buisson, ils aperçoivent un soldat d’uniforme inconnu qui met en joue les pneus de l’auto. C’est une avant-garde de cyclistes français ! On fraternise. Un officier survient qui trouve le cas intéressant et expédie nos deux explorateurs à Bellicourt où est le général Corvisart qui, lui-même, les expédie à Estrées où est le général Bridoux. Le chef s’était installé dans une ferme isolée, nullement gardée, avec cette insouciance du danger qui devait lui coûter la vie le lendemain. Il écoute attentivement les explications de MM. Marchapt et Hogger et dicte ensuite l’ordre de se rapprocher de Fayet et de chercher à détruire le parc d’aviation et, si possible, la gare de Saint-Quentin. Il remercie et congédie non sans avoir donné ce conseil : - Enlevez votre drapeau de Genève. Il rend votre voiture reconnaissable et vous êtes certainement signalés. Le service d’espionnage allemand est si bien fait !

                      Le retour devait être mouvementé. À la hauteur de Bellenglise, des gendarmes, sans pitié, barrent la route. Il faut prendre la file derrière le général qui trotte en cavalier seul.  Arrive une auto allemande remorquée par des chasseurs cyclistes. Deux de ses occupants sur cinq ont été tués. À la traversée des villages, les gens du pays, aux portes, crient : « Vive la France ! »

                    À Roisel, enfermés dans la salle du conseil municipal, les voyageurs sont pris pour des espions et menacés par les habitants. Le lendemain, après une nuit pénible, on inventorie devant eux les bagages des Allemands tués ou pris la veille en auto : pardessus d’homme, paire de patins, corsage de soie, souliers de dame, plumes d’autruche, deux douzaines de couverts d’argent, du linge et des chiffons … Le capitaine français de service dit aux trois officiers qui avaient échappé aux coups de fusil et qui n’en menaient pas large :- Ce n’est plus de la guerre, c’est du vulgaire pillage. Je devrais vous faire passer par les armes séance tenante. Je consens à vous envoyer à l’arrière, mais vous êtes dès maintenant en prévention de conseils de guerre comme voleurs. Ils alléguèrent que ce bagage n’était pas le leur, mais bien celui tout justement des deux camarades tués…..

                 MM. Marchapt et Hogger voient ensuite fusiller contre le mur d’une ferme un individu accusé et convaincu d’avoir aidé au pillage du bourg par les Allemands. Le capitaine leur dit : - On ne se méfie pas de vous, mais comme nous avons des intentions sur Saint-Quentin aujourd’hui même (le 17), il vaut mieux ne pas vous y laisser rentrer tout de suite. Venez à Péronne, c’est plus sûr, car ici on vous regarde de travers.

                 À Péronne, le capitaine de gendarmerie commandant de place est d’abord intraitable : - Vous prétendez que vous avez vouku savoir ce qi se passait. Il est inadmissible que des civils cherchent à se rendre compte des résultats possibles d’une opération militaire. – Ecoutez, capitaine, la population saint-quentinoise est, depuis près d’un mois, sans nouvelles, à la merci des Allemands, impatiente d’apprendre ce que le bruit du canon qu’elle entend va lui apporter. – Soit ! C’est très courageux alors, mais bien dangereux ce que vous faites là. Vous courez autant de danger d’être fusillés par les nôtres que par les Allemands. Voici un laissez-passer, et bonne chance !

             Entre Cartignies et Haucourt, ils entendent siffler les balles qui viennent de droite et de gauche. Couchés sur le fond de leur voiture arrêtée, ils laissent passer la grêle. À un kilomètre de Vendelles, ils ralentissent en voyant sept uhlans caracoler devant eux. Tout d’un coup jaillissent, de derrière une meule, tris cuirassiers français, sabre au poing : l’un des uhlans, restés en arrière, a pu prendre du champ et il arrive à toute vitesse, lance en arrêt : il manque son but, tombe de cheval et reste par terre, évanoui. La mêlée ne dure pas longtemps. Quand elle se termine, quatre uhlans gisent sur le sol, les deux autres se sont rendus. Ce rapide engagement a eu lieu sous une pluie battante.

                Sur le conseil du lieutenant commandant le dernier poste français à Vermand, M. Hogger détruit le laisser-passer. Au bois d’Holnon, on donne dans un peloton de uhlans et il faut expliquer péniblement que parti le matin par la route de Cambrai dans le but de ramasser des œufs pour les ambulances, on n’a pu en trouver aucun,  les paysans effrayés répondant qu’on se battait. L’officier leur demande : - Y a-t-il des Français à Vermand ? – Nous n’en avons pas vu. Le peloton pique au galop sur Vermand et, pendant que MM. Marchapt et Hogger regonflent un pneu, ils entendent une vive fusillade et voient repasser, emporté par le galop de son cheval, un seul uhlan sans lance et sans chapska…

               À l’entrée dans Saint-Quentin même, tout faillit se gâter définitivement et l’officier du poste les traita d’espions. On discuta pendant plus d’une heure. I fallut invoquer la haute autorité du prince de Salm, directeur du service des ambulances….. et l’on passa. M. Gibert, mis au courant, fut très irrité de cette escapade qu’il jugea inutilement compromettante et pria M. Marchapt de se retirer de la police volontaire.

PRISONNIERS ET BLESSÉS

                Les tristes épaves des combats qui se livraient autour de Saint-Quentin vinrent y échouer : blessés et prisonniers. Le sort de ceux-ci fut assez vite réglé. Entassés dans les locaux que les Allemands jugèrent disponibles, la Société industrielle et la Bourse du commerce surtout, ils furent rapidement évacués sur l’Allemagne par le chemin de fer. La population se montrait fraternelle avec eux et les Allemands ne s’opposaient pas de parti-pris à l’expression d’une pitié qui se traduisait par des envois de victuailles et de linge, mais ils établissaient des catégories. Un panier de fruit fut ainsi partagé devant moi : une poire à chaque Français, une poire pour trois anglais. L’Anglais était la bête noire et, sur les murs, sur les wagons, on lisait l’imprécation avec  laquelle s’abordaient les officiers : « Que Dieu punisse l’Angleterre ! »

                                                             

                   La Croix-Rouge était représentée, à Saint-Quentin, par deux sociétés se préparant très sérieusement, pendant le temps de paix, à la guerre qui ne les surprit pas : l’Union des Femmes de France avait installé son hôpital dans l’école Theillier-Desjardins, au faubourg Saint-Martin, avec une annexe dans la belle salle Vauban ; et la Société de Secours aux blessés militaires occupait tout le patronage Jeanne d’Arc, au faubourg d’Isle, avec une petite annexe rue de la Raffinerie et un dispensaire rue Cronstadt . L’Union des Femmes de France avait pour présidnte et incomparable animatrice Mme François Hugues, veuve du député de Saint-Quentin-Ville, bien secondée par Mme Dessin, la Société de secours était présidée par Mme Charles Basquin et M. Emile Demarolle et supérieurement administrée par M. J. Blondet. Mme Comte tenait le dispensaire.

                       Les Allemands, eux, avaient installé leurs grands hôpitaux au lycée Henri-Martin, à Fervaques, à l’Hôtel-Dieu, etc.

                      D’autres ambulances s’ouvraient un peu partout : au lycée de Jeunes Filles, à la Croix, dans les cliniques ; ni les dévouements, ni les compétences n’y manquaient. Au début, tout fut plein et indistinctement de blessés de différentes nationalités. Puis un classement se fit et, devant l’invasion des docteurs allemands et des »sœurs »

patentées ou non, l’expulsion progressive du personnel français se poursuivit méthodiquement…

                   Mais ce n’est pas le lieu de raconter ici l’histoire des ambulances saint-quentinoises pendant l’occupation allemande. Il serait à souhaiter qu’elle fut entreprise, car le chapitre est singulièrement honorable.

L’AMBULANCE DE LA CHARITÉ

                 Une ambulance originale, car elle ne dépendait que de la Providence qui fut bonne mère, était celle des Filles de la Charité. J’y servais de modeste assistant au docteur Artaud et m’effaçais d’ailleurs, dans les cas graves, devant une femme dont le zèle, l’habilité et le patriotisme étaient admirables, Mme Langlait-Pezin, exerçant avant la guerre la profession de sage-femme. Je lui disais parfois en souriant : - J’ai envie de me mettre à genoux quand vous passez.

                                               

                  Sur l’immense champ de bataille de Guise, les Allemands avaient ramassé d’abord les leurs et pensé ensuite – quand ils y pensèrent – à l’adversaire. De là vint que les cinquante Allemands qu’on nous amena à la Charité, soignés avec toute sa conscience professionnelle par le docteur Artaud, furent sur pied en quinze jours, tandis que les trente ou quarante blessés français qui leur succédèrent partirent de l’ambulance pour l’Allemagne, quatre mois plus tard, encore infectés. On me montre des billets trouvés à Macquigny : « Venez à notre secours, personne ne s’occupe de nous ; voilà deux jours que nous sommes là. » Cette supplique, portée par le moins invalide du pitoyable groupe de ces malheureux, fut entendue. Mais près d’un pauvre garçon mort, ce mot désespéré : « Je meurs faute de soins. »

                À la queue d’un long convoi de chariots à betteraves remplis de paille sur laquelle gisaient des blessés et qu’on renvoyait d’ambulance en ambulance, tout étant plein, j’avise une carriole conduite par un paysan de connaissance et où trois sous-officiers réservistes, paraissant peu atteints, avaient fort bon air. Je prends  le bidet par la bride et, avec l’autorisation du soldat d’escorte qui, au milieu du hourvari, répond Ia sans comprendre ce que je lui demande, je mène ma prise à la Charité. On improvise trois lits et l’on nettoie et panse nos nouveaux hôtes, enchantés de se trouver là et qui d’ailleurs n’étaient pas trop « amochés » : c’étaient MM. Charles Dreyfus, israélite, avocat, fils du sénateur spécialiste des questions d’assistance, et neveu du grand industriel Albert Trèves avec qui j’entretenais d’aimables relations depuis longtemps, Henri Lortsch, Alsacien, pasteur protestant ; et Jean Barré qui dans les journaux, signait Joë Bridge de spirituels dessins, bon catholique, portant au cou une médaille de la Sainte-Vierge. Sur le lit voisin agonisait le musulman Mohamed ben Amor et dans la chambre à côté, M. le professeur-lieutenant Bruns, qui achevait de se guérir, le plus lentement possible, d’une blessure au pied et cherchait toutes les occasions de venir causer avec nos trois séduisants amis, se proclamait libre-penseur déterminé…

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