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Sous la Botte (3)

LE 10e TERRITORIAL

                                                               

              Il faut bien dire un mot pourtant de ce malheureux régiment du recrutement.  Saint-Quentin et de Paris (6e bureau). Son chef était le lieutenant-colonel Klein, du 45e, à Laon. En général, la tenue des hommes, pères de famille, gens établis, déjà de vieux ouvriers, était bonne. Leur habillement n’alla pas sans difficulté, ni leur armement non plus. M. Robert, marchand de cuirs et capitaine, avait envoyé à Lille pour en rapporter des bretelles de fusils qui manquaient, M. Magnier, grand fabricant de lingerie, chargé de confectionner des musettes et ayant besoin de toile, l’y mena en auto. – Je n’ai pas pu trouver de bretelles de fusil, avoua M. Robert en revenant. Et M. Magnier me dit que, le soir, de retour à Saint-Quentin, il s’était mis à pleurer…

                                                                             

              Bref, le 10e, y compris son bataillon de dépôt qu’on put tout de même évacuer le 26 sur Beauvais par voie de fer, comptait, le matin du 28 août, 38 officiers et 3 127 hommes : Il était réparti à l’ouest, au nord et à l’est de Saint-Quentin comme suit : le 1er bataillon (capitaine Collin) à Homblières, Morcourt, Omissy, et Rouvroy ; le 2e bataillon(commandant Dumont) à la caserne Saint-Hilaire, en ville ; le3e bataillon (commandant du Chayla) à Holnon, Fayet, le Petit-Fresnoy et Selency-Francilly.

              Le 28 au matin, sur ce renseignement arrivé dans la nuit que les Allemands étaient à Nauroy et à Bellenglise, le colonel, prenant avec lui le 2e bataillon, se porta sur la route de Cambrai en simple reconnaissance. Car c’est tout ce que ce malheureux officier eut comme renseignement : on ne savait rien, rien, rien, quand il eût été si facile de savoir ! Bref, je ne fais pas ici de critique militaire, ce qui n’est pas ma partie, mais au moment où le colonel Klein s’écriait en voyant un convoi  défiler sur le canal : « Ne tirez pas, ce sont des Anglas ! » il fut mis hors de combat d’une balle dans la mâchoire. Du 10e, les Allemands ne firent qu’une bouchée et une boucherie. Les mitrailleuses vinrent à bout de quelques résistances héroïques, car il y en eut. Puis ce fut un reflux irrégulier vers la ville. Là, quoi faire ? Les uns allèrent d’instinct à la caserne où les Allemands n’eurent que la peine de les cueillir en fusillant les retardataires ; les autres furent recueillis par les habitants et nous les retrouverons bientôt.

            Le commandant du 3e bataillon, un vrai soldat, le comte du Chayla, avait rallié tout ce qu’il avait pu, bien secondé par Jean Lecot, un propriétaire saint-quentinois – qui prenait ses fonctions très au sérieux et qui tira sa compagnie intacte de la bagarre, - et ainsi amena-t-il 1 150 hommes à Quimper où le régiment fut complété et reformé.

           Dans cette fatale journée du 28 août, le 10e territorial avait perdu, d’après les renseignements réunis par Jules Hachet :

           1er Bataillon, 12 officiers et 1 041 hommes

           2e       ----         7      -----            520     -----

           3e      ----          3       ----            403     -----

                     Total    22 officiers et 1 964 hommes en tués, blessés, prisonniers ou disparus.

            C’est effroyable !

            Cela servit-il à quelque chose ?

            Peut-être, si l’on s’en rapporte aux premières paroles du général Schwarte, qu’on lira un peu plus loin, au maire de Saint-Quentin : - Vous avez au moins une garnison de quatre régiments ?

            Les Allemands, ne pouvant concevoir une pareille méconnaissance des lois de la guerre, crurent à une défense concertée et puissante de Saint-Quentin et ne s’avancèrent qu’avec prudence.

            Mais ceci n’est qu’une opinion personnelle.

 

LA RUÉE.

      Lorsqu’à la fin de septembre 1914, nous sûmes par un numéro de l’Illustration arrivé je ne sais comment à Saint-Quentin, que la cavalerie allemande avait poussé jusqu’à Aulnay-sous-Bois – une ligne de tramway y conduit de Paris – nous eûmes un grand froid dans le dos comme un homme qui mesure le mortel danger auquel il vient d’échapper sans savoir pourquoi, ni comment.

        Ainsi, cette multitude armée, ordonnée, rigide, cette sorte de cyclone interminable, irrésistible qu’était l’Allemagne en guerre et que nous continuions de voir passer, avait effleuré la Grand’Ville , mais n’y avait pas pénétré en broyant deux ou trois forts du front nord et la pauvre muraille de Louis-Philippe ?

          Par quel mystère, nous demandâmes-nous, dans l’ignorance de tout où nous étions alors ? On peut se le demander encore.

          Dans les écrits de von Kluck, le chef impétueux de la 1ère armée allemande, dans ceux de von Bülow, le chef prudent et lourd de la 2e armée, on ne trouve pas la réponse.

         Eux-mêmes posent des points d’interrogation.

         Le passage par Saint-Quentin sur le corps du 10e territorial et même la bataille de Guise nee furent que des épisodes insignifiants dans cette marche forcée et forcenée à l’étoile, c’est-à-dire à la grande victoire napoléonienne. Et c’était bien une conception à la manière du Grand-Homme que l’état-major allemand entendait réaliser – mais sans le Grand-Homme. Comme tous les livresques , il s’en tint à la lettre et l’esprit lui échappa. Mais vous voyez la situation : « Après une offensive de quinze jours – d’Aix-la-Chapelle aux environs de Péronne – la 1ère armée était arrivée aux deux tiers de la grande courbe qui, par Bruxelles, conduisait à Paris », (c’est von Kluck lui-même qui parle. » Elle allait continuer cette ruée savante en obliquant subitement sur sa gauche et en laissant ainsi Paris qu’elle débordait, sur sa droite, tandis que, presque parallèlement, la 2e armée,  débouchant de la Belgique, allait, elle aussi, pousser sa pointe, mais qui se courba tout à coup pour s’émousser définitivement dans ce filet d’eau, affluent de la Marne, qu’est le Grand-Morin. Somme toute, la ville de Saint-Quentin se trouvai, le 28 août, sur la ligne de contact et de glissement des 1ère et 2e armées allemandes qui se précipitaient vers Paris qu’elles croyaient atteindre en quatre jours et qu’elles allaient manquer.

ILS ARRIVENT.

           Le nom de Saint-Quentin parlait aux imaginations allemandes. C’était celui de la dernière grande bataille de la guerre se 1870-71 ; c’était celui d’une victoire incomplète par suite de la timidité de von Goeben et de l’inaction des trente-sept escadrons superbes du comte de Dohna qui n’auraient eu qu’un temps de trotà faire pour couper les deux lignes de retraite de Faidherbe vers le Nord ; mais enfin et toutes réserves faites, ç’avait été tout de même le point final de l’épopée allemande.

           Aussi comprend-on qu’on illumina le 29 août 1914 en Allemagne et qu’on donna un jour de congé aux élèves des écoles quand le communiqué annonça que la ville de Saint-Quentin était prise une troisième fois : 21 octobre 1870, 19 janvier 1871, 28 août 1914.

          Voici comment cela se passa :

          Après ma courte, mais décisive reconnaissance sur Marteville-Vermand, j’étais monté au petit clocher de la Basilique perché à la croisée des nefs et d’où l’on découvrait le tour d’horizon. Il est neuf heures. C’est bien la bataille, et toute proche, sur Bellenglise et Nauroy où un grand incendie rougeoie et fume. Les petits nuages blancs des shrapnels luisent sous le soleil dans le fond bleu du ciel. Je descends pour apprendre que les nouvelles sont excellentes. Le communiqué imperturbable affirme que « dans le Nord, l’armée anglaise, attaquée par des forces très supérieures en nombre, a dû, après une brillante résistance, se reporter un peu en arrière et qu’à sa droite, nos armées ont maintenu leurs positions. »

             Les mieux renseignés tiennent de la sous-préfecture, disent-ils, qu’il y a 200 000 Anglo-Français en face de l’armée allemande et que la ville de Saint-Quentin ne court aucun danger.

            Je remonte au petit clocher. Cela se gâte tout à fait. Omissy et Lesdins sont dans la fumée au nord. À l’est, du côté de Tout-Vent, on aperçoit distinctivement à l’œil nu des mouvements d’artillerie et des poursuites de cavaliers au-delà d’Harly.

-Mais alors, pensais-je tout haut, c’est l’encerclement, depuis Vermand où je sais que les Allemands étaient ce matin, jusqu’au Mesnil-Saint-Laurent où ils galopent  en ce moment. Il ne resterait d’ouvert u’une petite porte au midi ! Que va devenir le malheureux 10?

             En bas, on s’agitait, comme en rêve, dans une atmosphère de catastrophe : toute activité avait cessé ; on ne rencontrait que des gens allant aux nouvelles et en colportant.

            La peur, aux ailes grises, planait sur la cité. Or des  Allemands étaient entrés déjà dans Saint-Quentin. On les avait vu et on n’y croyait pas !

            Dès 10 heures et demie du matin, au Cimetière de l’Est, le gardien avait aperçu des hussards trottant le long de la haie. Il avait envoyé prévenir à la mairie. – Illusion, lui fit-on répondre.

           Vers midi, un jeune garçon qui venait de Ribemont à bicyclette s’en vine raconter à la police qu’en traversant Itancourt, un officier  allemand l’avait fait entrer à l’auberge et là, avait griffonné un mot – qu’l remettait – conseillant aux habitants de Saint-Quentin de ne pas faire de resistance s’ils voulaient éviter les représailles. C’était la hantise de 1870 quand le 8 octobre, la garde nationale et les pompiers reçurent à coups de fusil les dragons mecklembourgeois  et les deux compagnies de landwehr du colonel de Kahlden. Le jeune Ribemontois fut, fort mal accueilli et on lui conseilla assez rudement de se taire.

            M. Pluche, honorable négociant, se tenait devant sa porte, rue de Guise, au faubourg d’Isle, vers 3 heures et demie, quand il vit passer dix dragons, un officier et deux cyclistes. L’officier, qu’il prit d’abord pour un Anglais, lui fit signe d’approcher et lui demanda en bon français : - Y a-t-il loin d’ici à l’hôtel de ville ? – Vingt minutes. – Bien ! Conduisez-nous en marchant  au milieu de la chaussée. Puis : - Y a-t-il des soldats ? – Non. – Que fait la municipalité ? – Elle a mis une affiche ordonnant  de déposer les armes au théâtre. – C’est très bien. Dites surtout que nous ne faisons pas la guerre aux civils. Mais voilà que sur le pont du canal, l’officier, se haussant sur ses étriers, aperçoit une compagnie du 10e territorial qui passait sur la place du Huit-Octobre ?. – Courez direà ces soldats de ne pas tirer, Saint-Quentin est cerné, s’écria-t-il, et il leva le bras droit. M. Pluche, se jetant de côté afin d’éviter la charge ou la fusillade possibles, courut cependant vers un sergent-major pour lui répéter les paroles de l’Allemand, mais quand il se retourna, celui-ci avait disparu avec son peloton. M. Pluche, sans se presser alors, s’en alla tout de même raconter son aventure à l’hôtel de ville. On l’y félicita de son sang-froid, mais on ne fut pas encore convaincu : - Oh ! dit-on, quelques enfants perdus, des éclaireurs audacieux… ! Nous savons que l’espoir était déjà trompeur du temps d’Homère, bien que les communiqués du siège de Troie ne  nous soient point parvenus.

L’ENTRÉE DES ALLEMANDS. –

I.                    - PLACE DE L’HÔTEL DE VILLE

               Depuis la séance du conseil municipal de l’avant-veille, au cours de laquelle les membres d’une commission municipale avaient été nommés, ceux-ci MM. Larcher, Bétems, Pierre Dony, Allard et Driancourt, se tenaient en permanence à l’hôtel de ville aux côtés de M. Gibert. Dans le cabinet du maire, me dit Pierre Dony, c’était une continuelle allée et venue, non seulement des chefs de service, mais d’amis ou de personnalités officielles venant apporter ou chercher des  nouvelles.

               Le vendredi 28 août après-midi, devant la menace évidemment grandissante, le cercle se resserre. M. Herbet, président du tribunal, M. David, juge, M. le procureur Dyvrande, M. Labouret, avoué-conseil, M. Chauvac, receveur des finances, M. Michel, directeur de la Banque de France, les membres de la commission municipale et quelques-uns de leurs collègues sont là. L’anxiété est grande. On sent que tout ce qu’on est, tout ce qu’on représente va s’anéantir devant la force. Les deux appariteurs, Delhorbe et Dehelly, se tiennent dans l’antichambre et à tout instant rapportent les échos de ce qui se passe au dehors et qu’ils apprennent par mille rumeurs : « Les prussiens sont dans les faubourgs ! » Aucune autre précision. Au fond, c’est là, au centre et comme d’habitude, qu’on est le moins bien et le moins vite renseigné. L’après-midi s’avance. Les gens et les choses prennent un aspect tragique. Sur la voie publique, le vide s’est fait. Tous les commerçants ont baissé leurs volets. Le ciel, pur et ensoleillé jusque-là, se remplit de nuages bas et sombres. Instinctivement on sent que le drame est en marche : les conversations entrecoupées de silences se tiennent presque basses et dans une sorte de recueillement, les âmes se fortifient… Il est 5 heures 25. Tout d’un coup, Delhorbe se précipite dans le cabinet du maire en criant : « Les v’là ! » On se jette aux fenêtres et par celle de gauche on aperçoit, s’alignant tout à l’entrée de la rue Croix-Belle-Porte, de langle du Café de Paris au coin de la rue Saint-André, un rang d’hommes gris coiffés de casques. En arrière, un fourmillement de troupes. Une fusillade crépite et la salve balaie la place jusqu’à la rue de la Sellerie. Deux hommes essayaient de gagner le Café de Paris : l’un, M. Henri Brouillon, tombe foudroyé ; l’autre, un soldat du 10e, est blessé à la face, mais réussit à entrer dans le café.

              Déploiement. Les troupes occupent la Grand’Place. Par un mouvement tellement bien ordonné qu’on eût dit d’un exercice étudié et répété, les hommes gris allongent leurs colonnes le long de la saillie du terre-plein, trait mouvant qui dessine les lignes architecturales de ce vaste espace. Par ce silence, sous cette lumière fausse, c’est – et l’image se présente tout de suite à l’esprit – une armée de rats envahissant une nécropole… Un peloton cependant s’adosse au Monument de 1557 et tire en l’air dans la direction du beffroi. Des cavaliers s’avancent sur l’hôtel de ville. On entend un impératif : « Fermez les fenêtres !... Le maire !... »

                                                                          

            Le moment de prendre contact est venu. M. Gibert, précédant la commission municipale, descend l’escalier. Delhorbe marche devant lui, agitant une serviette blanche. Le général-major Schwarte met pied à terre.

-Mossieu le maire ?

-Oui.

- Mais combien de troupes en garnison ici ? Vous paraissez avoir au moins quatre régiments…

           Et le général témoigne le désir d’entrer dans la mairie où le suit son élégant officier d’ordonnance qui parle joliment le français. Là, pendant qu’un intendant enlève les fonds de la caisse municipale (91 000 francs), on rédige un premier Avis à faire connaître à la population par voie d’affiches : « La ville se trouve aux mains du gouvernement militaire allemand qui vient avec des sentiments paisibles et ne veut pas faire la guerre à la population civile…. On ne prendra rien aux particuliers…., les soldats paieront ce qu’ils achèteront…., etc. »

           MM. Allard, Driancourt et Dony sont requis pour accompagner, revolver sous le nez, des officiers en quête de vin et de vivres.

         L’officier d’ordonnance, remarquant l’air soucieux de Gibert, lui dit en souriant : - Monsieur le maire, ne vous faites pas trop de bile ; dans cinq jours nous serons à Paris en train de courtiser de jolies femmes et vers la fin de l’année vous mangerez la dinde traditionnelle en famille, car certainement vous êtes aujourd’hui, vous et les vôtres, séparés. La consolation était lourde.

          Le maire et les conseillers, l’entrevue terminée, descendent par ordre dans la loge du concierge où ils sont gardés à vue et on leur signifie qu’ils restent garants de la tranquillité de la population et qu’en conséquence, aucun des membres de la commission municipale ne peut plus quitter la mairie. Le fidèle Delhorbe leur va quérir quelques aliments. À 9 heures, le général Schwarte, très excité, fait irruption, prétendant qu’on vient de tirer sur lui, de l’épicerie Baudin et que le maire de la ville est responsable. – Si les faits se vérifient, la maison sera brulée, ajoute-t-il. Gibert, avec son à propos coutumier, affirme que le coup de fusil  n’a pas été tiré, du moins sur le général, et il offre d’en faire la preuve. Schwarte, intrigué, y consent et Gibert va tranquillement s’asseoir sur une chaise devant l’Hôtel de Ville en disant : - Si l’on tire sur moi, je ne nierai plus In détachement, arme au poing, visite du bas en haut la maison baudin et n’y trouve âme qui vive. L’incident est clos.

          Un grand et gros capitaine, qu’on sut depuis être M. Momm, en paix teinturier dans un faubourg de Bruxelles, en guerre attaché au service des étapesde la 2e armée allemande et que nous retrouverons souvent, toujours plus menaçant que méchant, approvisionne gravement en torches incendiaires les soldats affalés sur le degré et dans les corridors et bureaux de l’hôtel de ville et dispose avec art sur la place des tonneaux de pétrole ; avis à la population encore plus éloquent que celui du général.

          On est remonté dans le cabinet du maire, où l’on s’installe pour la nuit. M. Pierre Dony a envoyé chercher des matelas. On s’étend et l’on écoute, silencieux, le Wacht am Rhein entonné avec une sorte de ferveur par les soldats massés sur la place. On se dit que du côté français, on a eu une contenance digne et qu’on ne pouvait pas plus…

          L’ombre au tableau est un commandant du 10e, pleutre, enfermé là par hasard et qui ne cache pas assez sa satisfaction d’avoir échappé à la bataille. – Qu’on vous décore pour la peine, mais taisez-vous, lui dit sèchement Gibert.

         À minuit, voilà que le prince de Salm demande à parler au maire pour une pressante question d’ambulance. On se lève à la hâte ; le prince ne tolère pas qu’on enfile son pantalon et l’entrevue se passe en caleçon. C’est ainsi qu’on entre en relations avec le seul Allemand qui se soit montré pitoyable à l’envahi.

         De grand matin, le pimpant officier d’ordonnance vient apprendre aux prisonniers que les Russes ont été déconfits à Tannenberg – on en reçoit la nouvelle à l’instant – et que la guerre sera bientôt finie.

-Voyre ! pense Pierre Dony qui connaît son Rabelais.

L’ENTRÉE DES ALLEMANDS

I.                    – PETITE PLACE SAINT-QUENTIN.

        Et voici – puisque, en définitive, je raconte ici ce que j’ai vu et tâche d’expliquer ce que j’ai ressenti – voici comment, sur ma petite Place Saint-Quentin, s’accomplit l’invasion.

       Comme d’habitude, à la fin de l’après-midi, quelques anciens lecteurs fidèles étaient venus aux nouvelles : MM Lalouette, Emmanuel Lemaire, Jules Hachet et d’autres. J’étais monté sur ce belvédère qui surmontait les maisons saint-quentinoises de quelque importance construites dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Silence partout : - Je crois, criai-je à mes amis groupés devant la porte du Journal, que la bataille s’est éloignée. Au même moment (il était environ 5 heures et demie), un démenti m’arriva en musique. En effet, d’une rue dont le sol m’était caché par les constructions voisines – la rue du Gouvernement – monta jusqu’à mon belvédère le bruit d’un pas cadencé, couvert bientôt par un chœur grave  et fort dont je reconnaissais les paroles allemandes. – Rentrez chez vous tout de suite, criai-je à mes amis : ils sont là ! Et je descendis en hâte. Des fantassins gris, casqués, marchant à pas lents le long des murs, le fusil à l’arrêt, comme des chasseurs, faisant le tour de la petite place Saint-Quentin où, quelques minutes auparavant, deux ou trois soldats du 10e, affolés, frappaient aux portes, réclamant une dangereuse hospitalité qu’on ne leur refusa pas. La fusillade montait, s’intensifiait, dominée par le tac tac exaspérant des mitrailleuses. Notre bonne voisine, Mme Panier, était venue partager notre sort et elle récitait avec ma femme le chapelet pour ceux qui mouraient, car il était impossible que ce vacarme ne fût pas meurtrier.

          Le soir tomba à son heure et nous entendîmes la porte gémir sous les coups de crosse. C’était des soldats, six beaux jeunes gens, harassés, rendus, qui tombèrent sur la banquette du vestibule en répétant sans arrêt en allemand : - Cinquante kilomètres ! Cinquante kilomètres !  Puis, ils demandèrent une tasse de café et des lits sur lesquels ils se jetèrent en tenant leur fusil dans leurs bras. Leur fatigue était telle qu’ils n’allèrent pas prendre part de la pitance qu’en de magnifiques cuisines roulantes on préparait sous nos fenêtres.

            

         Et le lendemain, à 4 heures, ils se joignaient au bataillon assemblé sur la petite Place, astiqué, aligné, monochrome, carré comme un bloc, bien dans la main de son chef, un commandant écrasé sur son cheval gris. Un sauvage hourra guttural et sec et ce millier d’êtes impersonnels partit du même pied pour la mort.

 

L’ENTRÉE DES ALLEMANDS. –

I.                    – QUELQUES ÉPISODES.

               Evidemment, cette entrée violente de cinq ou six mille hommes dans la ville de Saint-Quentin n’alla pas sans des scènes de désordre. On pense bien que tout ce qui était « harnois de gueule » fut particulièrement visé. Les portes des maisons qui restaient obstinément fermées furent enfoncées. Les épisodes sont innombrables et chacun croit que le sien fut le plus intéressant. Je ne citerai que celui de Mme Marcel, sur la place du Huit-Octobre. À cause du cheval en pierre qui surmontait l’immeuble et qu’avait fait ériger un précédent propriétaire, sellier-carrossier de son état, les Allemands furent persuadés que c’était une caserne de cavalerie. Aussitôt les mitrailleuses de jouer. Un officier, fortement accompagné, se hasarda à passer la porte…. Ce n’était qu’un établissement de bains ! – il en fut très surpris. Il força Mme Marcel, revolver sur la tempe, à parcourir toute la maison, proférant d’affreuses menaces contre les soldats qu’il y pourrait trouver. Il n’en trouva pas ; mais les siens, de soldats, firent leur main et dérobèrent 600 francs en espèces, douze couverts en argent, quatre obligations de la Ville de Paris, une paire de draps, etc. !

            Quelques femmes, dans les faubourgs, et une jeune servante dans nos entours subirent le choc impatient de l’incontinence allemande, mais, au fond, tout cela fut peu de chose.

            Des gens qui font cinquante kilomètres par jour sous le soleil, si attentifs que soient leurs chefs à les débarrasser de toute charge superflue, même de leur fusil quand ils ne se battent pas, n’emportent pas les meubles une fois arrivés à l’étape. : ils demandent à boire beaucoup, à manger un peu, à dormir le moins mal possible, et c’est tout. Au surplus, je soupçonne les historiens qui nous parlent de sacs et de pillages et aux peintres qui les traduisent en images, d’exagérer fortement. D’abord, ils n’y étaient pas et puis ils ne résistent aux effets de style ou de pinceau qui autorisent d’affreuses suppositions. Cette guerre nous a plus appris l’histoire que les plus savants bouquins parce qu’elle nous l’a fait vivre. Le pillage, il eut lieu, mais il s’opéra avec infiniment d’ordre et de méthode, sous l’œil d’experts dont il était impossible de discuter la compétence et il se prolongea quatre ans, mais il fut complet, au point que je ne pus trouver, quand je pénétrai dans Saint-Quentin à la suite de l’armée française, en octobre 1918, ni un mouchoir de poche, ni un bouton de porte, ni un livre à envoyer comme souvenir à mes amis dans les maisons en ruines de qui j’entrais avec cette intention ; les massacres tactiques, ils avaient eu lieu, mais en Belgique où, par exemple, l’énorme brute qui commandait la 2e armée et que nous eûmes pendant près d’un an très inoffensive à Saint-Quentin, supprima d’un trait de plume – et s’en venta ! – un village et ses habitants (Andenne) sous le prétexte, d’ailleurs mensonger, qu’on y avait tiré sur ses troupes. La frontière passée, le mot d’ordre avait changé. L’effet était produit et chose curieuse, les Allemands nous croyant vaincus d’avance, ne nous en voulaient pas ! Dans beaucoup de maisons, le soldat, pas méchant – et pourquoi le soldat repu serait-il m échant ? – écrivait en allemand sur les murs des corridors : Bonnes gens, afin d’incliner à la bienveillance le camarade qui suivait.

         Dans ces premières troupes d’occupation se rencontraient d’anciens hotes de Saint-Quentin et en nombre appréciable. Deux des cyclistes précédant la patrouille de pointe sur le pont du canal demandèrent une cigarette à M. Tampigny, contremaître chez un entrepreneur ;  puis : - Merci, Monsieur Victor ! D’autres, en haut de la rue d’Isle, s’exclamaient : - Tiens ! Seret n’ouvre pas aujourd‘hui : Monsieur Fené (le principal employé) n’y est donc pas ?

        Des rangs d’une compagnie fusa cette interpellation picarde à l’adresse de M. Monfourny, le vétérinaire, arrêté sur le trottoir : « Eh ! M’sieu Monfourny, vous êtes toujours l’médecin d’ces kiens ? » - Et bien d’autres

        La fabrication de la broderie amenait et même fixait = Saint-Quentin des citoyens suisses assez nombreux, parmi lesquels se glissaient sans peine des Allemands qui joignaient à leur métier de brodeur celui…d’observateur, pour ne pas dire espion.

        Le lendemain, 29 août, la mairie obtint l’autorisation de faire enlever les corps des soldats du 10e tués en ville, mais des soldats seulement. « Pour les civils, on avisera, » fut-il répondu. Ceci afin d’inspirer la terreur. En fait de civils tués, à part M. Brouillon, un tout jeune garçon belge abattu rue Dachery, et Mme Grandsire, assassinée rue Longueville, je n’en connais point.

         M. Vatin, de l’état-civil, me dit n’avoir vu que trois soldats allemands morts, devant le bâtiment des pompes à incendie. Les territoriaux du 10e étaient beaucoup plus nombreux. La scène de carnage, la plus lamentable avait eu lieu place Longueville, sur le chemin de la caserne que regagnaient en hâte et en désordre ces malheureux. Dix corps gisaient sur les trottoirs, dont celui de Mme Grandsire qui voyant viser un fuyard, avait essayé de s’interposer entre lui et l’Allemand. Après avoir abattu le soldat, la brute fracassa la tête de la vieille femme.

         À la caserne étaient rentrés d’un peu partout, le 28 après-midi et avant 5 heures, quatre cents territoriaux et quarante anglais, ces derniers désireux de vendre chèrement leur vie. On eut grand’peine à les empêcher de se faire massacrer. Il eût été impossible de conserver tout ce monde, qui fut fait prisonnier, à la défense nationale et Gibert, averti, averti, fit ce qu’il put pour cela, mais l’officier à qui il s’adressa, pacifique employé de l’Etat, déclina l’honneur de tenter l’aventure.

                               

         Le premier commandant de place aussitôt nommé est un capitaine Krauss, brandissant à la fois et sans arrêt son revolver et sa cravache. Il s’est installé dans une pièce du rez-de-chaussée, à l’hôtel de ville. Les soldats du poste, établi à côté, laissent glisser une pile de fusils, ce qui fait grand bruit. Krauss paraît, fait aligner les hommes et leur cravache durement la figure. Pas un ne bronche.

LA BATAILLE DE GUISE

        Le 29 août au matin, on se réveille donc Allemands – et ce sera pour longtemps. Le ciel, qui devait s’éclaircir vers 10 heures, est tout brouillé. Aussi la canonnade à l’est de la ville où se livre évidemment une bataille, et quelle bataille ! tonne moins fort que la veille au soir ;  mais, à 10 ou 11 heures, elle reprend furieusement encore et, vers le soir, s’espace et se fait lointaine. À 7 heures 35, un coup isolé, tout proche, semble marquer la fin de l’action. Personne n’avait pu imaginer que c’était cela, le canon, pas même les artilleurs probablement. J’essaie d’un calcul d’observation qui me donne     15 000 coups entendus. Les longues salves se chevauchaient à la manière d’une fugue diabolique, si l’on peut ainsi dire.

         La ville, dans le soleil et la terreur, est morte. Les volets sont fermés. Par les persiennes, les habitants d’une même maison, groupés, regardent le pavé, écoutent la canonnade, disent un mot, poussent une exclamation et rentrent dans leur hébétude.

         Cette terrible canonnade était celle d’un combat qui prit le nom de « Bataille de Guise » et dont Saint-Quentin devait être l’enjeu,. Nous ne nous en doutions guère et pour nous tout était problème, énigme, chaos.

         Peut-être n’est-il pas inutile de tracer maintenant les grandes lignes de cette action militaire qui faillit avoir sur nos destinées une influence si considérable.

         Après l’échec complet de l’attaque initiale et brusquée se heurtant à la résistance des armées allemandes – qui ne pouvaient, d’ailleurs prendre une autre attitude – celles-ci passèrent à leur tour à une offensive plus rudement qu’habituellement conduite et qui – comme la nôtre – échoua.

        La 5e armée, sous les ordres du général Lanrezac, reculait donc à la gauche générale française., ayant à sa propre gauche l’armée anglaise, quand le généralissime jugea nécessaire d’opérer une contre-offensive afin de diminuer la pression ennemie sur les corps britanniques. Pour faire d’une pierre deux coups, il ajouta, quelques jours après, qu’une attaque sur Saint-Quentin devrait être poussée avec la dernière énergie. C’était plus facile à dire qu’à faire et le général Lanrezac, qui passait pour  bon tacticien et qui surtout connaissait la situation précaire de son armée, présenta des observations qui furent mal reçues. I y avait eu, le 26, à Saint-Quentin même, chez le maréchal French, une sorte de conseil de guerre auquel assistaient Joffre, Lanrezac et Damade. Le maréchal anglais n’était pas content et le laissait voir ; il l’eût été moins encore s’il avait su qu’à l’heure même son armée recevait à Cambrai et aux environs une pile formidable après laquelle elle demanda à respirer… En conséquence, son grand chef lui interdit de prendre part au combat qui se préparait. Si bien que le 28 et le 29, Lanrezac, sur une ligne de 55 kilomètres, fit face seul aux Allemands et, somme toute, les contint victorieusement. Mais ils étaient entrés le 28 dans Saint-Quentin, et Bülow y massait cinq divisions d’infanterie et deux de cavalerie. Que pouvaient faire les deux divisions Valabrègue (Perruchon et Legros) , esquintées, à bout d’énergie et auxquelles était dévolu, par surcroît, le rôle d’aile marchante ? Et pourtant elles poussèrent bravement des pointes jusqu ‘aux environs immédiats de la ville : Itancourt, Neuville-Saint-Amand, la ferme de Lorival, Urvillers, et la délivrance s’avéra possible., mais les ponts de l’Oise, à Guise, ayant été forcés, la menace arriva par derrière et la manœuvre fut interrompue.

          Voilà le drame sanglant qui se jouait près de nous, dans cette heureuse vallée de l’Oise où, depuis tant d’années, les Saint-Quentinois passaient si joyeusement leus beaux dimanches !

 

            

 

 

 

 

 

    

         

 

 

                       

 

                            

 

                        

 

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